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Internet pour les pays pauvres. Enjeux géostratégiques

Même dans les pays développés comme la France, Internet n'est pas accessible en tous points du territoire. On parle de zones blanches où le haut débit téléphonique, nécessaire pour des communications par Internet de nature professionnelle est encore impossible, faute d'infrastructures adéquates 1). L'utilisation de satellites en substitution est possible, mais couteuse et n'offre pas un débit satisfaisant.
Or Google d'abord, avec le projet Loon, Facebook ensuite, avec le projet Aquila, ont entrepris de couvrir le monde entier avec un réseau de ballons stratosphérique pour le premier, un réseau de drones solaires pour le second. L'objectif annoncé est de donner accès à des réseaux permettant de généraliser Internet au profit des pays les plus pauvres ou les plus éloignés des centres développées du monde. Faut-il seulement saluer cette initiative, en louant l'audace et la « générosité » des deux réseaux dit sociaux, ou émettre quelques mises en garde?

Loon

Il y a un peu moins de deux ans, comme nous l'avions rapporté à l'époque, Google lançait le projet Loon dont l'ambition est de fournir une connexion Internet aux deux tiers de la population mondiale qui n'en bénéficient pas à l'heure actuelle. Cette initiative, à laquelle s'est associé le Cnes français, a dut résoudre de nombreux problèmes mais a désormais franchi des paliers techniques importants. Le projet utilisera des ballons stratosphériques, désormais capables de relayer un signal cellulaire 4G et d'offrir une vitesse de téléchargement de 10 Mbit/s. Les ballons peuvent voler pendant plus d'une centaine de jours. Lors d'un test récent, Google a annoncé avoir réalisé un vol de 187 jours. Le ballon, porté par des jets streams ou l'équivalent, a effectué neuf fois le tour de la Terre, affronté des températures de - 75 °C), des vents de 300 km/h et des altitudes pouvant atteindre 21 km. d'altitude.

Les ballons du projet Loon ne vont pas fournir le service Internet en lui-même mais relayer le signal des réseaux cellulaires existants. Chaque ballon est équipé d'une liaison bidirectionnelle qui lui permet de recevoir le signal émis par les antennes relais puis de le répercuter vers les appareils, (téléphones mobiles ou ordinateurs ) des utilisateurs au sol, équipés d'un système de réception compatible 4G. Un ballon peut diffuser le signal dans un rayon de 80 km. Mais le périmètre peut être étendu si plusieurs ballons se transmettent le signal avant de le renvoyer sur Terre. Un réseau de grande étendue pourra donc être offert aux opérateurs, ne pouvant pour des raisons diverses proposer des infrastructures au sol.

Google annonce pouvoir de cette façon proposer l'accès à Internet à une grande partie des 5 milliards de personnes qui n'en disposent pas. La compatibilité 4G permet d'utiliser tous les matériels compatibles. La qualité de connexion devra partout être suffisante pour la navigation Internet. Dans de nombreux pays en développement, les habitants ne disposent que d'un smartphone. Ils ne pourront pas accéder à des contenus internet sophistiqués, mais utiliser les accès répondant aux urgences. A la suite d'expériences réussies en Nouvelle Zélande, Google annonce avoir reçu des autorisations de survol de la part de tous les pays de l'hémisphère sud. Il n'en sera pas de même probablement de ceux qui, dans l'hémisphère nord, Russie et Chine notamment, veulent conserver le contrôle des émissions sur internet.

Aquila

Facebook, plus récemment, a fait connaître son intention d'offrir des services équivalents à ceux de Loon, mais en utilisant non des ballons mais des drones solaires. Ce terme désigne des appareils non pilotés fonctionnant à l'énergie solaire à très haute altitude. Un premier prototype, conçu en Grande Bretagne et baptisé Aquila, est une grande aile volante en fibres de carbone, de l'envergure d'un Boeing 737 mais d'un poids ne dépassant pas 450 kilos, y compris les équipements de communication. (voir image) On peut penser que les technologies développées par l'avion solaire suisse Solar Impulse ont été en partie réutilisées.

Par ailleurs, le drone utilisera un système de communications laser susceptible d'atteindre des dizaines de gigaoctets par seconde. Ce système créera l'infrastructure réseau, entre les drones en vol et entre eux et les stations au sol. Pour être efficace, le faisceau laser doit être d'une très grande précision, soit selon les concepteurs une pièce de monnaie à 18 kilomètres de distance. Le débit de cette connexion Internet devrait pouvoir atteindre plusieurs dizaines de gigaoctets. Le réseau laser assurera, comme dans le cas de Loon, le relais entre les drones volant à une vingtaine de km d'altitude et des équipements de communication au sol ainsi qu'entre les drones eux-mêmes.

Des tests en vol sont prévus avant la fin de l'année 2015 aux États-Unis. Le drone devrait être lancé depuis un ballon, pour sortir rapidement de l'espace aérien commercial. Une fois à son altitude de croisière, le drone évoluera en cercles, à une position relativement stable lui assurant la couverture d'une zone au sol d'environ 50 kilomètres de diamètre. L'enjeu est évidemment d'augmenter l'autonomie en vol des drones, aujourd'hui d'environ 2 semaines, jusqu'à 3 mois.

Les appareils seront d'abord utilisés dans des zones suburbaines «encore « blanches » aujourd'hui. Dans les zones moins densément peuplées, Facebook envisage plutôt de recourir à des satellites dont la couverture est plus étendue que les drones, mais le coût plus élevé. Les drones ne se surveilleront pas eux-mêmes. Dans l'état actuel de la technologie, il faudrait disposer d'un opérateur au sol par drone, ce qui suscitera de nombreuses difficultés de la part des pays jaloux de leur indépendance.

Ajoutons que les drones seront plus facilement que des ballons eux-mêmes  soumis aux courants atmosphériques, organisables en réseaux cohérents au profit de zones choisies.

Commentaires

Les deux systèmes ne seront pas pleinement opérationnels avant quelques années. Néanmoins, ils le seront inévitablement sauf obstacles géopolitiques inattendus. Leur généralisation à l'ensemble du monde ne sera certainement pas acceptée par les Etats refusant l'hégémonie américaine Par ailleurs, d'autres géants de l'internet américain pourront à terme mettre en place des réalisations équivalentes. La question mérite donc réflexion. En simplifiant, nous pouvons évoquer les points suivants:

* Extension à l'ensemble du monde des « services » proposés par les « réseaux sociaux » américains. Ces services sont en principe gratuits pour l'utilisateur, mais cette gratuité se paye par le nombre des applications commerciales proposées (imposées) à ces mêmes utilisateurs par les entreprises utilisant à des fins économiques les données ainsi collectées. Elle se paye aussi par la perte d'une autonomie politiques à l'égard des objectifs, non seulement commerciaux mais géostratégiques et diplomatiques imposés par les intérêts néo-libéraux centrés sur Wall Street et la City de Londres. Si l'on interrogeait les populations n'ayant pas accès à ces services aujourd'hui, elles se féliciteraient probablement de pouvoir bénéficier de prestations identiques à celles offertes aux populations urbaines et suburbaines du monde développé. Rares d'entre elles s'inquiéteraient de voir disparaitre en contrepartie ce qui restait de leurs civilisations primitives, ainsi que de la capacité de construire leur propre vision du monde de demain. .

* Extension à l'ensemble de la planète des capacités d'analyse et d'espionnage offertes par l'internet aux agences de renseignement et aux services secrets américains. N'évoquons même pas ici les nombreuses applications militaires qu'auront les réseaux et les technologies associées. Les futurs « bénéficiaires » de l'internet ainsi étendu ne s'apercevront sans doute pas de tous ceci, au moins dans les premières années. Mais ils perdront progressivement, comme l'on fait leurs homologues dans les pays développés, l'aptitude à construire avec leurs propres ressources des forces économiques et politiques leur permettant d'échapper à la domination américaine. On objectera que, dans les pays développées, l'influence de l'internet et des contenus américains, bien que prédominants, n'empêche pas l'apparition de certains mouvements de contestation. Mais il a fallu des décennies pour ces mouvements de contestation apprennent à se servir de l'internet pour leur propre développement.

* On objectera aussi que partout dans le monde, l'accès des populations à Internet permet à des mouvements violents, religieux extrémistes, voire terroristes, de se propager, en multipliant les images et les mots d'ordre simplistes. Ceci ne se fait pas nécessairement au profit de la domination américaine. Au contraire, dira-t-on. Mais les critiques de celle-ci pourront objecter que les daesh et autres mouvements terroristes ne sont pas nécessairement incompatibles avec le renforcement de cette domination. Ils lui servent, volontairement ou non, à militariser les populations civiles au profit de la défense des intérêts diplomatiques et militaires de la puissance américaine. Au Moyen Orient, en Europe et même en Amérique, la diffusion par internet des mots d'ordre assassins émanant des divers mouvements terroristes pousse les populations à rechercher l'appui militarisé de gouvernements directement ou indirectement au service de la domination politique américaine. Il en sera probablement de même bientôt dans l'ensemble du monde en développement.

* Acquisition par les laboratoires et les entreprises américaines, travaillant de façon duale (civile et militaire) des compétences et technologies indispensables à la conquête de milieux qui jusqu'à présent leur échappaient encore. On peut en premier lieu penser au spatial, mais plus immédiatement il s'agira de mettre en place les réseaux numériques intelligents enserrant la planète dans un vaste système nerveux, dont les Google, Facebook et homologues seront les neurones associatifs. On verra ainsi se préciser et s'étendre le global brain dont Google, avec l'appui de la CIA et de la NSA, s'est fait depuis quelques années le champion. L'avance ainsi acquise leur permettra de rendre peu efficaces les moyens dont pourraient vouloir se doter des pays du Brics désireux d'échapper en ce domaine à la domination américaine, Russie et Chine en premier lieu.

Quant à l'Europe, dans ce réseau global, elle conservera son rôle actuel, celui de sous-ensembles dépendants du global brain américain, de même que dans le cerveau humain les cortex sensoriels n'ont aucune autonomie en propre par rapport au cortex supérieur.


Note

1) On distingue en fait les « zones blanches de téléphonie mobile » et les « zones blanches ADSL », Dans le premier cas il s'agit de l'absence de couverture réseau pour les mobiles concernant les opérateurs téléphoniques les plus connus. Dans le deuxième cas, il s'agit de l'absence de réseau haut débit, concernant tous les opérateurs existant , notamment sur Internet.


15/08/2015


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