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Le numérique dans l'éducation: tsunami ou vaguelettes?

Le livre de Emmanuel Davidenkoff, Le tsunami numérique, Stock 2014, a retenu à juste titre l'attention de ceux qui s'intéressent aux réformes de l'éducation en France, réformes régulièrement annoncées par chaque nouveau ministre, qui très vite s'enlisent sous le poids des conservatismes intellectuels et la défense des intérêts acquis.
L'auteur, directeur de la rédaction du journal l'Etudiant, ainsi que chroniqueur pour France Info et divers journaux, a beaucoup réfléchi aux retombées des expériences pédagogiques, en France et surtout à l'étranger, notamment aux Etats-Unis. Il a par ailleurs écris plusieurs livres qui avaient retenu l'attention, mettant en cause la rigidité des Universités et plus généralement du système éducatif français.

Depuis quelques années, il a suivi de très près et en connaisseur l'impact de la numérisation sur l'éducation, impact qui est considérable dans beaucoup de pays, qu'ils soient développés ou en développement, mais qui est encore très peu sensible en France. Son livre s'ouvre sur une présentation des véritables révolutions pédagogiques induites par les MOOCs (Massive Open on line Courses) dont nous avons souvent parlé ici, ainsi que sur des technologies éducatives moins bien répandues, notamment en France, telles que l'impression 3D en ce qui concerne les travaux pratiques et enseignements techniques. Avec de nombreux exemples, principalement venus des Etats-Unis, il montre comment ces usages de ressources numériques désormais disponibles dans la plupart des pays augmentent considérablement l'efficacité de l'enseignement, depuis le primaire jusqu'au supérieur - de même d'ailleurs que dans la formation professionnelle. N'y revenons pas ici, nos lecteurs en sont certainement convaincus.

Un refus quasi systématique

Les ¾ du livre vont bien au delà de ces questions. Ils concernent ce qu'il faut bien appeler le refus quasi systématique, à tous les niveaux de l'éducation en France, de tirer parti de ces nouvelles ressources pour faire évoluer des institutions, des pratiques et des esprits encore pétrifiés dans un effort pour maintenir d'anciens privilèges. Certes, il cite un certain nombre d'exemples montrant que cette pétrification dans le passé n'est pas générale. Des innovateurs un peu imaginatifs ont réussi localement, souvent à leurs dépens en termes de carrière ou de rémunération, à expérimenter de nouvelles pratiques. Mais Emmanuel Davidenkoff montre qu'ils se heurtent encore, alors que l'ensemble du monde se convertit à ces méthodes, à d'innombrables blocages. Ceux-ci tiennent et c'est en cela que la chose est grave, tant à la lourdeur des structures de l'Education nationale et des Universités, qu'au refus d'évoluer venant des personnels, organisations syndicales comme enseignants.

Ce ne sont d'ailleurs pas seulement ces derniers qui sont en cause, mais les gouvernements et les partis politiques dont ceux-ci s'inspirent. Ainsi, au moment où la France a de plus en plus de mal à intégrer des populations immigrées de plus en plus pauvres, il faudrait consacrer des moyens accrus à la formation quasi individuelle des enfants. Le pays devrait se donner comme objectif de refuser la ségrégation d'une partie de sa jeunesse dans le chômage et l'impossibilité de s'intégrer découlant du manque d'outils élémentaires que les milieux plus favorisés acquièrent à l'école. Il faudrait poser en principe que nul enfant ne devrait a priori est considéré comme inapte à accéder aux formations dont bénéficient les élites. Le tsunami numérique que l'auteur a décrit au début du livre devrait être utilisé pour atteindre ce but jugé hors de portée dans le cadre des méthodes traditionnelles.

Un autre point devrait être pris en considération par les défenseurs de l'éducation nationale, service public gratuit ou quasi gratuit. De plus en plus d'offres privées existent déjà, en dehors de l'école privée payante. C'est notamment le cas en ce qui concerne le rattrapage ou l'enseignement aux matières complémentaires. Or avec les méthodes numériques, des offres vont apparaître dans le domaine de l'enseignement général dont le coût considérablement abaissé incitera beaucoup de parents ou d'étudiants à y faire appel. On retrouvera vite en France une situation analogue à celle des Etats-Unis, où les enseignements publics ont perdu tout monopole. Pour que l'école en France conserve son rang de service public, elle doit en généralisant les outils numériques étendre considérablement sa portée ou la qualité de ses services, sans pour autant augmenter ses coûts.

S'auto-référencer

Le livre, comme les autres ouvrages de l'auteur, suscite forces protestations et critiques, généralement plus mal fondées les unes que les autres. Mais ne nous y attardons pas ici. Nous pourrions par contre, dans l'esprit de l'ouvrage, faire une proposition complémentaire. La généralisation du numérique devrait permettre à ceux qui innovent, où qu'ils se trouvent, y compris parmi les parents, de se reconnaître et s'appuyer entre eux. L'Education nationale s'efforce non sans difficultés, d'organiser des « foires à idées » et autres banques de références par lesquelles les innovateurs se font connaître. Mais nous pensons pour notre part que c'est insuffisant. Ceci pour une raison très simple. Toutes les innovations susceptibles de remettre en cause les académismes et les privilèges, dont nous venons de parler, sont de facto passées sous silence. Elles ne sont pas publiées. Sachant cela, les innovateurs s'auto-censurent. Ils n'attendent aucun avantage, ni de rémunération ni de considération, à braver directement les institutions.

Or certains exemples étrangers cités par Emmanuel Davidenkoff conduisent à penser que ce sera aux innovateurs eux-mêmes de s'auto-publier et de s'auto-référencer, sans demander l'accord de personne, et sans attendre a priori de reconnaissance officielle de l'institution. Ils n'en obtiendront peut-être pas dans un premier temps d'avantages de rémunération et de carrière, mais un privilège moral sans égal: s'inscrire dans les rangs de ceux qui font bouger sinon le monde du moins le pays, et ceci bénévolement.

Lorsque l'on y réfléchit, c'est bien pour de tels motifs que d'innombrables personnes consacrent leur temps et leurs forces à faire vivre des blogs et autres travaux numériques qui ne leur rapporteront jamais aucun avantage matériel. Il serait temps que les enseignants français, de tous grades et de toutes disciplines, procèdent de même dans leur domaine. De sa tombe, Jules Ferry, cité par l'auteur dans un autre de ses livre, leur en saura peut-être gré.

Note:
(Christophe Jacquemin):

Au moins en ce qui concerne le supérieur, on ne peut pas dire que la France ne prenne pas le train. Citons la plateforme FUN , lancée par Geneviève Fiorasso l'année dernière, concernant le supérieur. Il s'agit d'une plateforme où les universités et écoles françaises sont encouragées à proposer des formations. C'est un bon début. Le livre d'ailleurs, fort scrupuleusement, fournit de nombreux exemples d'initiatives françaises. Mais celles-ci mériteraient la mention « bien mais peut beaucoup mieux faire »
https://www.france-universite-numerique-mooc.fr/about 
https://www.france-universite-numerique-mooc.fr/courses.

30/08/2014


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