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Avenir possible des relations entre l'Europe et l'Iran.

Dans ce domaine important, l'Europe reste soumise aux changements d'humeur de Washington, et aux coûts multiples qui en découlent pour elle (cf. la BNP) alors qu'elle devrait se doter d'une stratégie autonome.

Un texte très informé de Pepe Escobar, traduit par le Saker.fr, évoque différents aspects de ce que l'on pourrait appeler l'avenir des relations entre l'Iran et le reste du monde. Tout en partageant la plupart des analyses de cet auteur, nous voudrions ici aborder quelques points complémentaires. (CF http://www.vineyardsaker.fr/2014/08/25/loeil-itinerant-ballet-energetique-eurasie-entre-liran-la-russie-et-le-pipelinistan/
  Observons par ailleurs que notre article ne reflète pas nécessairement la position du comité directeur de cesite, mais seulement celle de son signataire.

S'il existait une politique extérieure européenne indépendante des pressions imposées par Washington, ou, à défaut, s'il existait une politique extérieure française indépendante de ces mêmes pressions, que pourraient être les positions de l'Europe et/ou de la France dans la question des relations de celles-ci avec l'Iran. Deux grands points devraient être pris en considération:

Le nucléaire iranien.

Il s'agit d'une question très sensible, sur laquelle les commentateurs doivent être prudents. Néanmoins, ce ne sera pas en évitant de traiter les problèmes au fond que ceux-ci se résoudront. Mettons pour notre part les pieds dans le plat.

Un éventuel Traité de prolifération contrôlée (TPC)

Plutôt que se limiter au seul cas iranien, l'Europe devrait admettre le droit de tout Etat à posséder une arme nucléaire. Ce droit constitue une question souvent évoquée par certains diplomates ou géostratèges, mais qui est généralement repoussée avec horreur. Les arguments en sa faveur sont nombreux. De nombreux pays disposent d'un armement nucléaire, que ces pays aient ou non signé le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Les Etats s'étant dotés d'armes atomiques, que ce soit massivement comme les Etats-Unis et la Russie, ou à une échelle plus limitée mais néanmoins respectable comme la France ou Israël, ne peuvent à terme prétendre s'en réserver le monopole. Tous les pays devraient se voir reconnu une telle possibilité, sous un contrôle international suffisant. A cette fin, plutôt qu'un Traité de non-prolifération, il conviendrait de définir sous contrôle de l'ONU ou de tout organisme international habilité, un traité autorisant sous un certain nombre de conditions strictes et de contrôles, un Etat le souhaitant à développer une arme atomique. On pourrait parler d'un Traité de prolifération contrôlée (TPC).

Verrait-on dans ce cas, autant d'armes atomiques se mettre en place qu'il y a d'Etats-membres de l'ONU? Certainement pas, d'une part parce que certains d'entre eux n'en éprouveraient pas le besoin, d'autre part parce qu'ils n'en auraient pas les moyens. Mais, encore une fois, à supposer que cette prolifération prenne une forme galopante, si elle se faisait dans un cadre international garantissant – autant que de telles choses puissent être garanties – la sécurité globale de la planète, où serait le mal?

Pour renforcer la sécurité globale, il serait possible d'imaginer que des Etats nucléaires voisins de l'un d'entre eux suspecté de vouloir recourir à la bombe s'entendent pour menacer ce dernier, s'il passait à l'acte, d'une rétorsion impitoyable. Ainsi, si la France menaçait l'Italie d'une frappe atomique au cas où cette dernière refusait de lui livrer le Piémont (cas d'école, il va sans dire) d'autres pays nucléaires pourraient s'entendre pour menacer la France d'une frappe en retour si cette dernière passait à l'acte.

Dans ces perspectives, Israël présenterait un cas particulier. Comme une seule bombe, par exemple sur Tel Aviv, détruirait presque entièrement le pays, des menaces internationales de rétorsion provenant de pays alliés ne lui donneraient pas de garanties suffisantes. Mais en ce cas, pourrait-on objecter, pourquoi Israël s'est-il doté d'un armement atomique important si une première frappe inattendue suffisait à détruire le pays ? Serait-ce pour pouvoir procéder lui-même à de premières frappes susceptibles de mettre hors d'état de nuire des pays jugés dangereux pour sa sécurité, et ne disposant pas encore de l'arme atomique? Il devrait être clair en tous cas que, dans le projet de Traité de prolifération contrôlée évoqué ci-dessus, des mesures très fortes garantissant la sécurité d'Israël devraient être adoptées.

Concernant l'emploi éventuel d'une telle bombe, qu'il y ait ou non traité de non-prolifération ou traité de prolifération contrôlée, le réalisme s'impose. L'expérience a montré que pendant plus de soixante ans, aucune guerre froide ou chaude n'a débouché sur le recours effectif à des armes atomiques, qu'elles soient dites nucléaires ou stratégiques. Les risques de cataclysme seraient tels que cette prudence continuerait à s'imposer. De plus jouerait la peur de représailles atomiques en retour, provenant soit du pays attaqué, soit, comme évoqué dans le paragraphe ci-dessus, d'une coalition de pays s'étant engagés à défendre ou venger le pays attaqué. Dans le cas de l'Inde et du Pakistan, par exemple, qu'opposent pourtant de nombreux différents, on peut être raisonnablement certain qu'aucun de ces différents n'aboutirait au recours à l'arme atomique, même si les gouvernements respectifs se radicalisaient ou tombaient aux mains d'extrémistes. Aussi certain que l'on est actuellement, par exemple, de la quasi impossibilité d'un affrontement nucléaire entre l'Amérique et la Russie, quelles que soient les gesticulations militaires et médiatiques auxquelles ces grandes puissances peuvent se livrer.

Mais pourquoi en ce cas, un pays n'ayant pas l'arme nucléaire voudrait-il s'en doter, s'il se persuadait qu'il serait pratiquement empêché de l'utiliser? Pour une raison très simple: parce que posséder l'arme est un moyen indirect d'accéder au statut sinon de très grande puissance, du moins de puissance moyenne à prendre avec respect. On dira qu'il s'agit d'une considération quasi puérile. Mais ce sont de telles considérations qui mènent encore en partie les diplomaties.

On pourrait ajouter que développer une force de frappe avec tout l'environnement technologique qui l'entoure, notamment en termes de lanceurs et capacités diverses, reste malheureusement le seul moyen qu'ont les Etats, incapables pour des raisons multiples de mettre en oeuvre de grands projets plus pacifiques, pour se doter de technologies avancées. C'est une des raisons pour lesquelles en France, les gouvernements, quelles que soient leurs orientations politiques et bien qu'étant persuadés qu'ils n'auront pas l'occasion de s'en servir, refusent d'abandonner l'arme nucléaire. Contrairement à ce que prétend parfois l'opposition pacifiste, il ne s'agit pas seulement ce faisant de satisfaire le lobby militaro-industriel.

La question de l'Iran

Ceci dit, les Etats ne sont pas encore tous prêts à adopter le principe d'une prolifération contrôlée, telle qu'évoquée ci dessus. Par contre, l'Europe et en ce qui la concerne la France, pourraient sans attendre annoncer qu'elles s'y rallient. La première application d'une telle décision consisterait à demander la levée des « sanctions » américaines contre l'Iran, qui depuis plusieurs années paralysent l'entrée de ce pays dans la communauté internationale.

Plus concrètement, en ce qui concerne l'Iran qui, dorénavant, voire depuis longtemps, se comporte en puissance raisonnable, et bien que certains aspects de sa civilisation nous soient radicalement étrangers, les Européens devraient, pensons-nous, s'accorder, non seulement pour la laisser développer une industrie nucléaire pacifique mais pour admettre qu'elle puisse le cas échéant se doter d'une bombe. De toutes façons, il est clair que, sanctions ou pas, elle le fera.

Sur cette base, l'Europe pourrait s'entendre avec la Russie et la Chine pour négocier avec l'Iran (ou sans l'Iran), des mesures de contrôle et de rétorsion qui assureraient au monde, et en tout premier lieu à Israël, que Téhéran renoncerait au projet criminel évoqué précédemment par certains de ses dirigeants, consistant à « rayer Israël de la carte ». Resterait à convaincre les Etats-Unis et Israël de faire de même. Si l'Europe, associée avec les pays du BRICS, s'engageait dans cette voie, cela permettrait certainement de débloquer les négociations.

D'autres domaines de coopération avec l'Iran

En dehors du nucléaire, d'autres arguments très puissants tendent aujourd'hui à convaincre la Russie et l'Amérique de la nécessité de normaliser les relations avec l'Iran, en abandonnant toute idée de sanctions. L'Europe devrait évidemment aussi y être sensible. Il s'agit d'abord, toutes considérations plus élevées mises de côté, du fait que l'Iran dispose de réserves de pétrole et de gaz sans doute égales à celles de la Russie. Mais elle n'a pas encore les moyens industriels de les exploiter et de les exporter, notamment par le moyen de pipe-lines. Les pays dits occidentaux, ainsi que la Russie, pourraient trouver dans une coopération industrielle et commerciale avec l'Iran sur ce sujet, l'occasion de normaliser les relations. S'agirait-il de raccorder l'Iran au projet Southstream déjà prêt à démarrer, si l'antagonisme de l'Europe avec la Russie cédait enfin à la voix de la raison? S'agirait-il au contraire ou parallèlement d'associer l'Iran au projet Nabucco, soutenu par les Etats-Unis, dont les coûts semblent très mal évalués aujourd'hui? La question devra faire l'objet de négociations. (Voir notre article du 1er août 2014 http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1438&r_id= )

Un autre domaine concerne la lutte contre le djihadisme islamique. Tout laisse penser que l'Iran, bien que fondamentalement pays très musulman et soumis à une charia rigoureuse, n'a aucune envie de soutenir des mouvements arabo-islamiques potentiellement dangereux, comme ceux s'efforçant actuellement d'établir un Etat islamique pour le Levant. Elle risquerait d'en souffrir tout autant que les pays voisins et que l'Europe elle-même. Sa position sur cette question pourrait rejoindre celle de l'Egypte et de la Russie.

Plus généralement, l'Europe et pour sa part la France, auraient le plus grand intérêt à une normalisation des relations avec l'Iran. Il serait très envisageable que l'Iran joue en ce cas un rôle analogue à celui de la Turquie, étant admis que celle-ci n'entrera pas pour des raisons diverses dans l'Union européenne. Des échanges économiques très importants, industries et agricoles, pourraient être établis. Par ailleurs, les échanges scientifiques, culturels, artistiques déjà bien présents pourraient être renforcés.

De telles perspectives ne devraient pas être conçues comme devant éloigner l'Iran d'un rapprochement avec les Pays du BRICS, rapprochement déjà engagé sur de nombreux points. Ils pourraient au contraire commencer à concrétiser un ensemble euroBRICS, dont l'Iran serait partie prenante.


26/08/2014


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