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Nos sociétés sauront-elles refuser la malédiction des pertes d'emploi?

La question est de plus en plus souvent posée en Europe, au vue de l'augmentation continue des pertes d'emplois, dans tous les secteurs professionnels et pratiquement dans tous les pays.
Il s'agit d'un fait décrit par de multiples statistiques. Certaines montrent par exemple que la durée de travail annuelle en France était passée de 1810 heures à 1656 entre 1980 et 1997. Par ailleurs, la tendance dans l'ensemble des pays de l'OCDE confirme la diminution du temps de travail. Tout indique que le mouvement va se poursuivre.

De plus, la diminution du temps de travail ne permet pas aux emplois restants de s'investir dans des métiers et tâches à forte valeur ajoutée. Sauf en ce qui concerne une proportion très réduite des travailleurs, cadres supérieurs, techniciens de haut niveau, les emplois restant ne survivront qu'à condition d'être de bas niveaux et faiblement rémunérés (low cost). Inutile de rappeler que les centaines de millions de chômeurs vivant à la limite de la survie dans les pays moins développés serviront toujours d'argument aux employeurs pour refuser des salaires un tant soit peu supérieurs au SMIC.

Il en est de même de la perspective souvent évoquée dans les décennies précédentes, selon laquelle le temps libre dont bénéficie un travailleur aux horaires réduits peut être consacré à des loisirs jusqu'ici hors de portée d'un titulaire de plein temps. Comme la réduction du temps de travail se traduit pour l'écrasante majorité de ceux auxquels elle s'applique par une réduction des revenus et l'impossibilité de consacrer le temps gagné à des activités enrichissantes, elle est génératrice de troubles multiples.

La robotisation

Les discussions au sujet du temps de travail évoquent de plus en plus souvent le rôle des robots. Le thème à la mode se résume ainsi: «  Les robots sont déjà parmi nous dans les fonctions industrielles et de service. Vont-ils détruire des emplois ou en créer de nouveaux ? ». La question est de plus en plus posée même en qui concerne les « cols blancs » ingénieurs, chercheurs, enseignants, avocats.

Les promoteurs de la robotisation expliquent souvent que les technologies, notamment robotiques, vont créer plus d'emploi qu'elles vont en supprimer. Concrètement, les démonstrations de cette affirmation optimiste sont rares. Même dans le domaine militaire, où le rôle du combattant de terrain, ayant le grand mérite d'accepter de mourir aux ordres du commandement, est toujours exalté, la généralisation des armes robotisées de toutes catégories laisse espérer aux différentes armées des diminutions importantes d'effectifs.

Dans le domaine civil, les branches qui vont être touchées par ces nouvelles technologies et qui licencient du personnel se multiplient. Les plus visibles relèvent de la banque (en France, plusieurs milliers de départ en retraite, dans les années qui viennent, ne seront pas remplacés), de la grande distribution, de l'informatique. Il est inutile de multiplier les exemples, ils abondent. Même dans les industries qui conçoivent et produisent des robots, on ne prévoit pas à court terme, du fait qu'elles se robotisent elles-mêmes la création de nouveaux emplois qui soient à la fois qualifiés et bien rémunérés.

Il est courant aussi d'expliquer que si les apports du numérique et de la robotisation entrainent des pertes d'emplois, celles-ci seront compensées par l'apparition de nouveaux services. Mais en y regardant de près, on voit qu'il s'agira de contrats à durée déterminée, dans des secteurs n'offrant pas beaucoup de perspectives d'acquisition de qualification: restauration, services à la personne, emplois dans des maisons de retraite, tri des ordures au service de la protection de l'environnement... Tout ceci, sauf exception, n'est guère exaltant pour les jeunes, surtout avec la perspective de devoir y demeurer 50 ans.

Ajoutons que la plupart des emplois réellement à valeur ajoutée découlant de la diffusion des nouvelles technologies seront créés en Chine, Inde, et autres pays neufs, du fait de l'abondance de matière grise dont ils disposent dorénavant, de niveaux de formation au moins aussi supérieurs aux nôtres, et d'exigences salariales infiniment plus faibles.

Les emplois relevant du tertiaire supérieur, recherche scientifique, enseignement, journalisme, création artistique, ne seront pas protégés de la concurrence des robots. L'on verra de plus en plus de systèmes d'intelligence artificielle compléter voir même dépasser en performance les humains les utilisant. Certes, ces humains, selon l'hypothèse que nous avons plusieurs fois présentée ici dit de l'anthropotechnique, se qualifieront de plus en plus, en symbiose avec l'intelligence artificielle et la robotique, mais leur nombre n'aurait aucune raison de s'accroitre, à moins que les ambitions globales de nos sociétés ne se transforment pour viser de nouveaux horizons.

Viser de nouveaux horizons

Ceux qui réfléchissent aux nouveaux besoins collectifs dont la satisfaction devrait permettre la création d'un nombre considérables de nouveaux emplois qualifiés, ne manquent pas d'imagination. Ces thèmes sont souvent évoqués sur notre site. Ils concernent en priorité les perspectives liées à la recherche et au développement dans le domaine des sciences et technologies émergentes: nouvelles énergies, nouvelles méthode pour la protection des écosystèmes, génétique artificielle, exploration accrue de l'espace, à terme réingénierie du système solaire, sans mentionner bien entendu la poursuite de la numérisation des sociétés. La demande dans ces divers domaines est potentiellement sans limite. Il en serait de même des nouveaux emplois qualifiés créés en ces occasions. De telles perspectives sont, en principe, indiscutables. Pourquoi ne sont-elles pas retenues par les décideurs politiques?

Certes, on peut faire valoir que de tels programmes aboutiraient très vite à l'épuisement des différentes réserves dont dispose encore la planète. Mais à cela on répond habituellement que la progression quasiment exponentielle et convergente des technologies et sciences concernées pourrait permettre d'atteindre, sinon la Singularité que font miroiter les défenseurs de ce concept, du moins des solutions nouvelles capables progressivement de prendre le relais des ressources naturelles terrestres en voie d'épuisement.

La vraie difficulté, qui se pose dès maintenant et n'est pas encore envisagée par les « experts », moins encore par les décideurs politiques, concerne la façon dont les premiers investissements, nécessaires au démarrage de tous ces développements, pourraient être financés. Il ne s'agit pas seulement d'un financement monétaire, qui pourrait être momentanément résolu par de la création de monnaie au niveau des banques centrales en attendant les retours sur investissements productifs. Il s' agit d'un prélèvement sur les épargnes et les modes de consommation de l'étroite minorité dite des 5%, c'est-à-dire les 5% d'individus aussi riches que les 95% restant.

On estime globalement que, pour la France seule, les épargnes disponibles et réinvestissables dans les activités d'avenir énumérées ci-dessus, s'élèveraient à quelques 4000 milliards. Mais ils sont aux mains d'une minorité de citoyens qui n'ont actuellement aucune raison de s'en dessaisir pour créer de nouveaux emplois. Ceci même s'il s'agissait de former des jeunes et développer des activités susceptibles de concurrencer la domination actuelle et future des puissances scientifiques dominantes (USA, Brics) Il s'agit en premier lieu d'égoïsme de leur part. Les plus riches  préfèrent la spéculation hors de France et les modes de vie luxueux en résultant aux investissements nécessairement peu profitables à court terme dans les activités innovantes. Il en est de même dans les autres pays de l'Union européenne.

Mais pourquoi le leur reprocher? Les partis politiques, en France comme en Europe, même lorsqu'ils affirment être au service de l'intérêt général et non à celui des « élites », se montrent incapables de définir des programmes scientifiques et techniques ambitieux, moins encore d'imposer la mise en place de gouvernements capables de les appliquer dans un cadre aussi démocratique que possible. Face aux perspectives des nouvelles sciences, ils ne savent qu'évoquer le principe de précaution pour se donner l'excuse de ne rien faire.

Inutile dans ces conditions de se demander pourquoi les emplois productifs et bien rémunérés continueront en Europe à fondre comme neige au soleil.

 



02/06/2015


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