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Belfort ou le manque de politique industrielle et d'emploi en France, par Hubert Levoyer

On a reproché à la récente décision gouvernementale visant à faire construire quelques TGV « interrégionaux à Belfort pour y préserver l'emploi, de s'attarder sur le passé au lieu de privilégier l'avenir. Les arguments sont nombreux sur ce dernier point, d'autant que les exemples sont nombreux dans des entreprises gérées par l'Etat devant à la fois garantir l'emploi et se transformer.
Oui, mais qu'aurait-il fallu faire? L'usine de Belfort construit du matériel pour le fret. Or en 2007 au premier Grenelle de l'environnement il avait été constaté que le fret ferroviaire était de l'ordre de 15 %, au même niveau que celui de l'Allemagne. Il avait été décidé d'atteindre 25 % afin de diminuer les coûts environnementaux du fret routier. Où en sommes-nous ? L'Allemagne a aidé ce secteur, y a fortement investi et elle a maintenant atteint l'objectif. En France le fret ferroviaire est tombé à 10 % avec les conséquences connues sur Belfort. Ceci est l'exemple parfait des erreurs de la gouvernance française, faire des effets d'annonce, s'en auto-féliciter mais oublier tout de suite les moyens nécessaires et découvrir quelques années l'ampleur des oublis et les conséquences.

Il fallait cependant se poser la bonne question sur la situation. Dans le cas de Belfort le gouvernement a choisi en privilégiant les TGV, d'écarter l'objectif de construire du matériel pour le fret. On peut juger cela positif car si le ferroviaire réduit la pollution et coute moins cher, il n'aurait un impact que dans plusieurs années. Par contre le gouvernement est-il à même de juger si les ouvriers de Belfort, techniciens de matériel lourds, sont totalement adaptés à des techniques plus sophistiquées sur les TGV ? Je ne serais pas étonné que désormais du personnel d'autres usines soient envoyés sur Belfort pour sauver la situation. Pourquoi faire le même matériel dans deux usines ? Pourquoi transformer l'outil productif d'une usine alors que ce même outil existe à proximité ?  

Une critique plus importante s'impose. Nous voyons la gouvernance française se pencher vers les situations quasi désespérées  sur le plan industriel (inadéquation entre l'offre et la demande) au lieu de se tourner vers l'avenir. Combien de secteurs sont oubliés comme tout ce qui tourne autour du numérique alors que les petites entreprises et start-up françaises brillent dans le monde par leurs innovations mais ne bénéficient d'aucun plan gouvernemental sérieux et sont souvent achetées dès qu'elles deviennent adolescentes par des sociétés étrangères. Le gouvernement est toujours dans le logiciel du XX° siècle, et non pas dans celui du XXI° siècle. C'est le plus gros reproche que l'on peut faire aux élites politiques, gauche et droite confondues , sans mentionner l'extrême droite et l'extrême gauche qui poussent ce défaut jusqu'à la caricature.

Il faut signaler également que le gouvernement se focalise sur 450 emplois, mais que dans le même temps en septembre plus de 500 autres emplois industriels ont disparu . Or il est désormais montré  que le système pôle emploi ne fonctionne pas puisque les offices privés sur l'emploi y compris les sites internet (même le Bon coin !) sont beaucoup plus efficaces avec un coût d'embauche divisé par trois et une efficacité multipliée par dix.

Il faudrait revoir totalement le système de support de l'emploi et de traitement du chômage. Le chantier est énorme. Revoir les paramètres des allocations chômage, l'organisme de Pôle emploi, les supports techniques pour les chômeurs, pour leur recherches d'emplois, l'environnement psychologique des chômeurs (volonté de recherches, mobilité physique, mobilité d'emploi, etc.). Il faudrait aussi revoir le chantier de la formation professionnelle, véritable catastrophe nationale au cout de 40 MdE qui ne profite qu'à quelques entreprises bien représentées politiquement). Il faudrait revoir le système éducatif dans lequel les patrons sont décriés et où 66 % des jeunes ont l'objectif d'être fonctionnaires alors que c'est moins de 15 % en Chine dans un contexte autrement plus difficile.  

Une autre action à faire consiste à traiter la mobilité géographique de l'emploi. Tous les observateurs considèrent que la France est le grand pays le plus en retard sur ce sujet. Si les ouvriers de Belfort l'avaient accepté, la question ne se serait pas posée. La mobilité obligatoire existe dans de très nombreux métiers, l'armée, la police, la banque, l'éducation, les grandes entreprises, chez beaucoup de travailleurs compte tenu de leurs situations familiales, etc. Pourquoi n'existerait pas pour les ouvriers de Belfort ?

Si le gouvernement affirme aux salariés d'une grande entreprise qu'ils n'ont pas besoin de mobilité interne, car l'Etat fera venir l'emploi quel que soit le coût, il en résulte à terme les destructions souvent à la suite des grèves ou du cout exorbitant de telles solutions. En l'occurrence entre 1 et 2 millions d'euro par emploi sauvé à Belfort soit entre 750 M et 1 Mrd globalement sans mentionner les économies d'échelle impossibles et le surcout d'exploitation).

Le gouvernement, plutôt que communiquer sur ce thème de la conservation de l'emploi à tout prix, devrait le faire sur celui de la mobilité nécessaire dans un France qui doit marcher et même courir face à la concurrence de la plus grande majorité des autres pays.

Encore faudrait-il penser en profondeur la façon dont l'Etat et le secteur public devraient organiser cette mobilité pour éviter que, comme aux Etats-Unis, elle se fasse uniquement à la charge des salariés.




05/10/2016


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