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Deux livres sur l'économie politique

Economie du bien commun Jean Tirole PUF 2016 et Inventing the future Post capitalisme and a world without work Nick Srnicek et Alex Williams Versobooks 2015

Economie du bien commun
Jean Tirole

PUF
2016

 Inventing the future
Post capitalisme and a world without work
Nick Srnicek et Alex Williams

Versobooks
2015

Nous conseillons ici en parallèle deux ouvrages apparemment différents, mais qui traitent tous deux de ce que l'on pourrait appeler l'économie politique au sens large, c'est-à-dire les choix politiques permettant d'ajuster l'offre de produits et services aux exigences de la demande, sachant que la demande est théoriquement sans limites et que l'offre est nécessairement limitée par les capacités de la planète à fournir, aujourd'hui et surtout dans les prochaines décennies, les ressources nécessaires à la satisfaction de la demande. Il faut parler de politique dans la mesure où la répartition des pouvoirs entre, selon l'expression désormais admises, le 1% des plus puissants et le 99% des autres, peu pourvus ou dépourvus de biens, ne relève pas de l'économie en tant que science, mais d'un rapport de force qu'il faut constater et que certains optimistes espèrent pouvoir modifier par le combat politique sous toutes ses formes.

Nous n'avons pas besoin de résumer ici le propos de ces deux livres. L'on trouve en ligne des analyses fort pertinentes auxquelles nous conseillons de se référer. Pour faciliter le travail au lecteur, nous présentons ici:

- en annexe 1 deux présentation, l'une de Julien Damon dans Les Echos, en date du 13/05/2016 (voir http://www.lesechos.fr/13/05/2016/LesEchos/22191-037-ECH_la-lecon-d-economie-de-jean-tirole.htm

et l'autre d'Antoine Reverchon dans Le Monde, en date du 09/05/2016 http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/05/09/jean-tirole-l-economie-de-la-reconciliation_4915940_3232.html-

- en annexe 2 une autre concernant Inventing the Future de Marie Lechner Dans Libération en date du 17/10/ 2014
http://www.liberation.fr/france/2014/10/17/nous-avons-perdu-le-fil-du-futur_1124088

Les bonnes règles de l'économie politique

Ces deux livres, bien que très différents, contribuent à une réflexion sur (si l'on permet cette banalité) ce que sera le monde de demain. Jean Tirole, que l'on avait présenté comme un économètre, négligeant les questions essentielles de choix politiques, montre au contraire les différents problèmes dont doit tenir compte le décideur, et plus largement celui qui voudrait faire évoluer la société capitaliste actuelle pour lui permettre de se débarrasser de ses défauts à juste titre dénoncés comme criants et de servir le plus grand nombre de besoins collectifs légitimes.

Il s'adresse ainsi non seulement aux responsables de tout statut, dans l'entreprise ou dans les services publics, mais aux partis qui voudraient proposer des réformes réalistes, c'est-à-dire susceptibles d'obtenir des résultats dans un délai acceptable. Tous les militants politiques seraient ainsi concernés, de quelque bord où ils veuillent se situer.

Ainsi il montre clairement que tout n'est pas possible, aussi désirable que ce soit. Il montre aussi comment les mesures jugées désirables ont nécessairement des effets en retour qui annulent le résultat cherché. Ce ne sont pas seulement les décideurs qui sont concernés mais l'ensemble des citoyens qui veulent se mettre au service d'une cause légitime. Ainsi, à titre d'exemple sommaire, vouloir élever le prix du pétrole pour diminuer la production de gaz à effets de serre peut provoquer un résultat contraire à celui attendu. Un prix de pétrole plus élevé incitent les producteurs à forer et produire davantage pour en bénéficier. Dans ce cas, ils n'auront de cesse de proposer de nouveaux usages permettant d'amortir les nouveaux coûts.

Le livre de 600 pages est rempli d'informations et de considérations très pertinentes, que chacun devrait avoir en tête, soit quand il s'agit d'évoquer ces problèmes dans les médias ou les forums, soit pour prendre des mesures personnelles ou collectives. On ne peut pas reprocher à Jean Tirole d'évacuer les problématiques politiques pour se limiter à envisager les solutions permettant d'améliorer le capitalisme de marché ou le néolibéralisme dominants. Certes, il ne propose pas de solutions permettant de bâtir en toute sécurité un programme non capitaliste adapté à notre temps, mais même ceux qui voudraient le faire auront intérêt à s'inspirer des informations et préconisations qu'il propose.

La seule difficulté pratique, que Jean Tirole a bien vue, mais qu'il peut difficilement résoudre, est que ceux qui sont absorbés par des questions professionnelles ou politiques n'auront pas facilement le temps de lire le livre, le comprendre et en tirer des conclusions applicables par eux. Mais c'est là le problème de toutes les sciences. Un étudiant en médecine a besoin de bons manuels, mais quand il s'agit de résoudre une urgence, il ne lui reste pas grand chose de ce qu'il a appris. Les scientifiques doivent viser à construire un savoir collectif. Il en demeure toujours quelque chose, mais pas nécessairement pour résoudre des problèmes quotidiens.

En ce qui concerne le sujet lui-même, lLe reproche le plus grave que l'on pourrait faire au livre serait de n'aborder que de façon superficielle les difficultés majeures auxquelles se heurtent déjà, et auxquelles se heurteront de plus en plus les économies mondiales. D'une façon générale, les demandes en biens et services s'accroitront massivement dès les prochaines années, alors que la disponibilité des ressources ne cessera de diminuer. Il ne pourra en résulter que des tensions, des crises voire des guerres de plus en plus graves.

Nous consacrons ici suffisamment de temps à l'étude de ces crises pour qu'il soit besoin de les énumérer en détail. Citons d'abord l'augmentation démographique qui aura dans le siècle et dans certains continents, notamment l'Afrique, l'aspect, selon l'expression, d'une véritable bombe. Et ceci sans aucune mesures palliatives. Il y aura aussi le réchauffement climatique et la destruction des écosystèmes mondiaux qui en résultera, comme elle résulte déjà de la surpopulation. Jean Tirole y fait allusion, mais, si l'on peut dire, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement vu que le sujet est présent dans tous les discours.

Il y aura aussi le fait que de plus en plus de personnes appartenant aux 95% des humains les plus démunis se révolteront contre le pouvoir mondial de la minorité des 5% les plus riches et les plus puissants. Même si ces révoltes n'aboutissent pas, face aux répressions, leur généralisation détruira nécessairement le bel ordre du capitalisme de marché auquel croit l'auteur et qu'il entend servir.

Il faut mentionner aussi l'aspect géopolitique que le livre aborde à peine. Il s'agit du fait que les 5% des plus riches et des plus puissants s'apparentent en majorité aux Etats-Unis et à leur domination mondiale. Celle-ci n'est pas seulement militaire et diplomatique. Elle se manifeste en permanence par le pouvoir de Wall Street et des firmes transnationales dont les Etats-Unis sont le coeur, même si les productions sans valeur ajoutée sont déportées dans les sociétés pauvres. Certes des minorités monopolistiques sont apparues aussi dans les grands pays comme la Chine ou l'Inde, mais leur poids demeure marginal. Or comment discuter de rationalité économique si par exemple des mesures aussi élémentaires qu'une meilleure répartition de la charge fiscale, ou plus simplement la transparence des déclarations, sont combattues par toutes les forces de l'Empire américain et de leurs alliés favorisés dans le monde?

On dira que cela ne concerne pas directement les économistes comme Jean Tirole. Ce serait une grave erreur car ce sera dans un premier temps vers eux que se tourneront les citoyens et les décideurs pour obtenir des instruments de mesure plus précis qu'actuellement, préciser les diagnostics et conseiller des solutions. Ceci en se projetant dans le futur, fut-il lointain. Les amis de Jean Tirole n'ont eu de cesse de reprocher à l'économiste Thomas Piketty de se focaliser sur les réformes fiscales, au prétexte qu'il ne s'agit plus d'économie mais de politique. Il ne s'agit peut-être pas d'économétrie telle que la conçoivent les Business Schools mais d'économie politique, en insistant sur le qualificatif de politique, au sens où l'entendaient les premiers pères vulgarisateurs de cette science.

Les nouvelles technologies au service du socialisme.

Les auteurs du second ouvrage mentionné ici, celui de Nick Srnicek et Alex Williams, ont le courage de s'affirmer socialistes, au sens du socialisme radical, visant à modifier profondément les pouvoirs entre classes sociales. Le mérite est grand aux Etats-Unis. Certes comme le montre la bibliographie du livre, les auteurs et chercheurs se voulant socialistes y sont nombreux, mais ils se heurtent à un épais silence de l'establishment.

Le livre « Inventing the Future », se situe résolument dans les perspectives très popularisées outre atlantique de ce que l'on la Singularité. Selon celle-ci, dont nous avons souvent discuté ici, la croissance exponentielle et convergentes des sciences et technologies permettra des les prochaines décennies l'apparition de sociétés nouvelles, souvent dites transhumanistes. Dans celles-ci, la plupart des problèmes économiques et sociaux pesant sur le monde devraient trouver des remèdes.

Google est devenu l'acteur le plus puissant de cette évolution, ayant monopolisé une grande partie de la recherche américaine. en intelligence artificielle et en robotique autonome. Mais pour Google le concept de socialisme est présenté comme un archaïsme paralysant. Sans le dire explicitement, il voit les 5% les plus riches et les plus puissants constituer l'aristocratie transhumaniste, les autres étant rejetés dans le sous-humanisme ...avant sans doute à terme de disparaître sous l'effet de destructions massives.

Pour Nick Srnicek et Alex Williams, la course à l'automatisation est inévitable et bienvenue. Rien ne pourra la retarder. Mais elle devrait permettre des réformes économiques et sociales jusqu'ici considérées comme impossible. Ceci même dans les sociétés pauvres. Ils insistent sur une diminution considérable de la durée du travail sans diminution des niveaux de vie. Ils mentionnent, parmi d'autres possibilités, l'accès à tous d'un niveau de vie de base universel. Ainsi beaucoup d'autres possibilités jusqu'ici hors de portée des 95% des populations mondiales deviendraient accessibles.

Cependant, ils ne se dissimulent pas le fait que de telles évolutions ne seront possibles que si l'ordre actuel des pouvoirs n'était pas profondément modifié. Pourquoi les 5%, dont Google et les grands américains (GAFA) de l'internet sont devenus des symboles, ne s'efforceraient-ils pas de conserver pour eux l'essentiel des nouveaux pouvoirs. Ils ne pourront en être empêchés que si, au nom d'un objectif socialiste, les classes défavorisées ne s'engageaient dans une lutte véritable pour se faire entendre. Mais celles-ci ne le feront qui si elles prennent vraiment conscience des possibilités offertes par la Singularité. Elles pourraient alors se battre, y compris par la violence politique, contre l'inévitable répression qu'elles susciteront.

L'objectif de Nick Srnicek et Alex Williams est de mieux faire comprendre aux défavorisés les possibilités des nouvelles technologies. Mais comme l'indique d'ailleurs le titre du livre, ceux-ci devront demander – nous pourrons dire exiger – la généralisation de l'automatisation et des revenus minimum pouvant en résulter. Rien ne sera possible avec les technologies actuelles.

Nous retrouvons là l'économie politique qui permet de rapprocher les deux ouvrages faisant l'objet de la présente chronique. Les bons conseils prodigués par Jean Tirole pourront à quelques nuances près, être utilisés par ceux qui défendent le capitalisme de marché comme par ceux qui proposent d'autres solutions. La maitrise de la demande, la rationalisation de l'offre, la lutte contre les déséquilibres et déficits, seront partout nécessaires. Ajoutons aussi la question, essentielle mais mal traitée par les auteurs, de la façon de promouvoir des investissements productifs rationnels et surtout de générer – ou anticiper – les épargnes et techniques budgétaire indispensables à leur financement.

 

Annexe 1.

1. La leçon d'économie de Jean Tirole
Julien Damon - Les Echos | Le 13/05/2016
http://www.lesechos.fr/13/05/2016/LesEchos/22191-037-ECH_la-lecon-d-economie-de-jean-tirole.htm

Le prix Nobel français livre sa vision de sa discipline, dans un livre fascinant. Son credo : l'économie, c'est avant tout le moyen de parvenir à un monde meilleur.Avec cet ouvrage de Jean Tirole, acheteurs et lecteurs en auront à la fois pour leur argent et pour un certain temps. En 600 pages et 17 chapitres, consommables indépendamment, le prix Nobel d'économie a produit un grand livre à visée grand public. D'emblée, Jean Tirole prévient. « Il est plus facile de regarder un film ou de dévorer un bon polar que de s'atteler à la lecture d'un livre d'économie. » Si l'exercice s'avère en effet exigeant, le jeu en vaut la chandelle. Car ce tour d'horizon des savoirs d'une discipline se nourrit des conclusions d'un chercheur plus souvent qu'à son tour sorti de son laboratoire. Pour réaliser cet ouvrage, Jean Tirole a utilisé ses travaux sur les comportements, la gouvernance des entreprises, les permis de polluer, les bulles financières, le contrat de travail. Avec pour fil rouge les avancées de la théorie des jeux (dilemme du prisonnier, passagers clandestins) et de la théorie de l'information (asymétrie d'information, aléa moral, sélection adverse).

Economie, marché, efficacité

Tirole soutient que la science économique, qui « récuse le tout-marché comme le tout-Etat », ne définit pas le bien commun mais élabore des outils pour y accéder. Face aux défaillances de marché, l'indignation est mauvaise conseillère. Mieux vaut de la réflexion, des modèles et de la formalisation mathématique permettant de la rigueur. Concrètement, par exemple, faut-il ou non payer les donneurs de sang ? Réponse de l'auteur, non; non pas pour des raisons morales mais d'abord pour des raisons d'efficacité. La générosité, lorsqu'elle devient perçue comme de la cupidité, décline. Vouloir augmenter les dons par incitations financières ne relève pas de la faute morale mais de l'erreur économique.

Le rôle de l'économiste, qui doit à la fois faire progresser le savoir et contribuer à la réalisation d'un monde meilleur, tient en une séquence  : mesurer, comprendre, suggérer, évaluer. En matière de chômage, procédant en France davantage d'un choix de société que d'une défaillance de marché, les « rustines » ne devraient plus être de mise. Inefficace, la politique à l'oeuvre est coûteuse, estime Jean Tirole, emportant environ 4 points de PIB (dépenses d'indemnisation et de formation, allégements de charges). Il suggère une orientation : instituer le principe du licencieur-payeur, comme il y a le pollueur-payeur. Et une idée plus générale  : c'est le salarié qu'il faut protéger et non l'emploi. Sur le salariat, confronté à la révolution numérique, Tirole doute de sa disparition, mais estime probable une diversification et une polarisation accrues des statuts et revenus.

L'économie, science humaine

En matière d'environnement, il plaide pour une tarification mondiale du carbone. Délivrant un satisfecit sur les constats de la COP21 mais critique sur la portée concrète des mesures, il souligne l'égoïsme vis-à-vis des générations futures et les problèmes de passager clandestin. Aux coûts immédiats d'une prise en compte locale répondent des bénéfices éloignés dans le temps et dans l'espace.

Jean Tirole estime que l'économie est une science qui n'est ni lugubre ni exacte, mais résolument humaine. Il dépeint une discipline et des recherches qui doivent être utiles, avec des pratiques détachées de certaines compromissions possibles mais engagées dans des partenariats bien compris avec les administrations et les entreprises. Comme en médecine, l'économie a vocation à faire des diagnostics et des préconisations.

Tirole s'intéresse au bien commun, résultante collective des préférences individuelles, des incitations, mais aussi de nos émotions et perceptions. L'acteur n'est pas uniquement homo oeconomicus. Il est aussi homo psychologicus, socialis, juridicus.

De quoi en perdre son latin, diraient des esprits caustiques. Au contraire, l'éclairage est didactique, assis sur des expériences et savoirs établis. L'ensemble permet de comprendre combien l'économiste n'a pas une appréciation strictement utilitariste de la rationalité. Tout comme il n'a pas une appréciation binaire du marché et de l'Etat. Ceux-ci ne sont pas concurrents mais complémentaires. Le marché a ses défaillances, l'Etat aussi. Un Etat moderne, plus arbitre que planificateur, se fait plus régulateur que producteur.

Voici, au total, un ouvrage assez fascinant, qui traite d'éthique des algorithmes, de propriété des données, de logiciel libre, de tarification de l'électricité comme de réhabilitation de l'idéal européen ou encore des ravages des produits dérivés. Prosaïquement, Tirole argumente contre la spécialisation prématurée des études et contre la réduction du temps de travail, pour la limitation du nombre de fonctionnaires, d'agences de l'Etat providence et d'élus. Il souhaite que les Français soient mieux formés à l'économie : un objectif de ce livre, appelé à devenir un succès mérité autour de sujets très discutés. « Food for thought » aiment dire les Anglo-Saxons.

2.Jean Tirole : l'économie de la réconciliation
Antoine Reverchon Le Monde 09/05/2016
http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/05/09/jean-tirole-l-economie-de-la-reconciliation_4915940_3232.html

Ce n'est pas le prix Nobel d'économie « seulement » que Jean Tirole aurait pu recevoir en 2014, mais aussi le prix Nobel de la paix. Il s'est en effet assigné pour tâche, dans son dernier ouvrage – qui est aussi son premier livre « grand public » –, de rétablir la paix sur tous les fronts du débat économique. Et ils sont nombreux : entre économistes « mainstream » et « hétérodoxes » ; entre économistes et opinion publique ; science économique et autres sciences sociales ; modélisation mathématique et travaux empiriques ; marché et Etat ; intérêt particulier et intérêt général... Toutes les critiques, tous les reproches, tous les procès, sont affrontés sans esquive avec courage, patience et – ce qui est une bénédiction pour le lecteur – une infinie pédagogie d'écriture qui rompt avec ses précédents livres.Pourquoi sortir du (relatif) confort des revues académiques pour se plier au « devoir de communiquer sur [s]a discipline au-delà d'un cercle de décideurs » ? Sans doute parce que, par caractère, éthique et conviction, Jean Tirole déteste les conflits. Au point, peut-être, de vouloir les noyer dans l'œcuménisme de son savoir.

L'ouvrage est divisé en deux parties bien distinctes. Commençons, une fois n'est pas coutume, par la seconde car elle est, disons, plus attendue. L'économiste n'évite aucun des sujets qui fâchent – la réforme de l'Etat, la gouvernance des entreprises, le défi climatique, le chômage, l'avenir de l'Europe, la crise financière, la politique industrielle, l'économie numérique, l'innovation, la régulation des marchés –, et chacun de ces chapitres peut être lu séparément, au gré de l'envie du lecteur... Mais on sait déjà que Jean Tirole préconise le contrat unique, le bonus-malus sur les cotisations patronales, un marché mondial du carbone, un choix clair entre la stricte application de la rigueur des traités européens et un surplus de fédéralisme, la régulation des marchés par des autorités indépendantes de l'Etat, etc.

Une science en évolution constante

Il surprendra pourtant ceux qui l'accusent d'ultralibéralisme, lorsqu'il recommande le documentaire de Charles Ferguson Inside Job (2010), sur les collusions entre économistes, banquiers et politiques à l'origine de la crise financière, ou quand il défend les alternatives au pouvoir des actionnaires : « Nous avons tendance à oublier que d'autres modes, comme l'entreprise autogérée ou la coopérative, sont envisageables dans un monde de libre entreprise. »

L'auteur ne s'écarte jamais des principes qu'il fixe dans la première partie de l'ouvrage, véritable manifeste de sa profession : « Le chercheur en économie peut affirmer tout au plus qu'en l'état actuel de ses connaissances, telle option prime sur telle autre. » Ce qui l'amène à plusieurs reprises à écrire : « je ne sais pas », par exemple face à l'affirmation d'une « fin du salariat » pour cause d'ubérisation, ou d'un lien entre réussite économique et mérite personnel. Car dit-il, si l'économie est bien une science, elle est comme toute science en évolution constante. Et elle a un but : « L'économie est au service du bien commun ; elle a pour objet de rendre le monde meilleur. » Tout à ce projet optimiste, Jean Tirole veut y enrôler tous ceux qu'une tradition française oppose volontiers.

Le marché n'est pas un but en soi, mais un instrument qui n'est au service du bien commun que si l'Etat le régule... sans chercher à le remplacer. L'homo œconomicus est une commodité théorique qui permet de comprendre certains aspects des comportements individuels ; Jean Tirole y ajoute volontiers l'homo psychologicus, l'homo incitatus, l'homo socialis, l'homo juridicus et même l'homo darwinus (biologique), pour prôner une convergence entre les sciences humaines et sociales, puisque toutes « s'intéressent aux mêmes individus, aux mêmes groupes et aux mêmes sociétés ».

Le prix Nobel, souvent perçu comme le champion du tout-mathématique, en recense pourtant les limites mais affirme que « sans modèle à tester, les données ne révèlent pas grand-chose d'utilisable pour la politique économique ». Enfin, il réfute l'accusation d'une science économique « orthodoxe » cantonnée au « modèle concurrentiel » de l'homo œconomicus. C'était peut-être vrai il y a trente ans, dit-il, mais elle s'est depuis ouverte à bien d'autres aspects. Et s'il reconnaît les biais des processus d'évaluation des chercheurs, tant critiqués par les hétérodoxes, il les analyse comme des instruments de régulation de l'incertitude sur le « marché » de la recherche.

Alors, tout le monde est d'accord ?

Pour Jean Tirole l'optimiste, la bonne politique économique consiste à combiner le jeu des intérêts particuliers pour produire le bien commun. Or, écrit-il, si chacun était informé de la meilleure façon d'atteindre un optimum de richesse pour lui-même, ce bien commun ne pourrait jamais être atteint. Il ne peut donc l'être que sous ce que qu'il appelle le « voile de l'ignorance », qui empêche chacun d'agir rationnellement au mieux de ses intérêts.

L'économiste ne se tend-il pas alors un piège à lui-même ? Le « fil rouge » de l'ouvrage, dit-il, est la « théorie de l'information », qui permet de comprendre les « limites informationnelles » dans lesquelles acteurs et institutions agissent. Mais si les économistes parvenaient à lever le « voile de l'ignorance », ils risqueraient de découvrir, au lieu des instruments du bien commun rêvé par le prix Nobel, le fourmillement des conflits individuels, institutionnels, culturels, historiques, qui dictent à coups de crises et de guerres leurs lois aux sociétés humaines tout aussi sûrement que la « loi du marché ».

Annexe 2
Williams et Nick Srnicek: «Nous avons perdu le fil du futur»
Marie Lechner 17/10/ 2014
http://www.liberation.fr/france/2014/10/17/nous-avons-perdu-le-fil-du-futur_1124088

Prôner l'accélération à une époque où tout le monde est au bord du burn-out peut sembler une folie. C'est pourtant l'objectif du manifeste accélérationiste d'Alex Williams et Nick Srnicek, une «hérésie» politique, esthétique et philosophique, aux accents prométhéens, qui s'appuie sur les technologies pour reconquérir le futur, délaissé par une gauche nostalgique. D'après ces théoriciens politiques, le seul moyen de sortir de l'état de stase du capitalisme n'est pas de protester, mais d'accélérer et d'exacerber ses tendances à l'abstraction. Paru en mai 2013, le texte a généré hostilités et ferveur, et alimenté d'énergiques débats en ligne. Il vient d'être traduit en français dans le numéro que lui consacre ce mois-ci la revue Multitudes (1), qui organisera un débat avec les auteurs le 1er décembre au centre Pompidou, à Paris.

Question. Pourquoi cette urgence d'écrire un manifeste  ?

Le manifeste est une expression du besoin de repenser les politiques de gauche après la crise de 2008 et l'incapacité de la gauche à générer des idées et actions nouvelles et efficaces. Prendre en compte les échecs d'Occupy et des mouvements basés sur des principes similaires est une tâche primordiale pour la gauche. Pourquoi ces mouvements antiglobalisation - le printemps arabe, l'hacktivisme... - ont-ils échoué à transformer nos sociétés ? Qu'est-ce qu'on peut faire et qu'est-ce que ça signifierait d'avoir une gauche qui croit de nouveau dans le futur ?

Question. Qu'entendez-vous par accélération  ?

Le terme accélération induit peut-être en erreur, il se prête à des mésinterprétations, l'un des malentendus étant que nous devrions accélérer les contradictions internes du capitalisme. Ça reviendrait à prétendre que le capitalisme contient les germes de sa propre destruction et qu'en accélérant les processus d'exploitation et de marchandisation, ces graines arriveraient à maturité plus rapidement. Une stratégie désastreuse, car cela justifierait une exploitation accrue, un impérialisme étendu et une paupérisation généralisée. Notre position est résolument de ne PAS accélérer les contradictions.

En revanche, notre image de l'accélération est révélée par la question : «Pourquoi avons-nous le sentiment que nous avançons si rapidement et que pourtant rien ne change ?» Dans le manifeste, la distinction est faite entre vitesse et accélération. Indubitablement, nous sommes en train d'avancer rapidement et l'accumulation capitaliste exige une circulation de plus en plus rapide. Le rythme de la vie s'est accéléré, mais les fondamentaux ne changent pas et ne semblent pas capables de changer. En cela nous avons perdu le fil du futur.

Question. La gauche serait devenue passéiste...

La gauche, sous de multiples formes, cherche à retourner à une sorte de passé nostalgique (les Trente Glorieuses années de la social-démocratie, ou une version quelque peu délavée du communisme). Nous proposons au contraire que la gauche se concentre sur la façon de générer des lendemains meilleurs. Ce qui doit être accéléré, c'est le projet de modernité, d'émancipation et de démocratisation radicale, en tandem avec le développement technologique, et il doit être accéléré au-delà des limites imposées par le capitalisme néolibéral.

Question.Vous en appelez à une modernité alternative. Quels seraient ses principes ?

Rafraîchir la modernité consisterait à reprendre possession des idéaux de l'universalisme, du progrès, de l'humanisme, de la raison et l'émancipation. Cela signifierait combattre la conception néolibérale limitée de la liberté et admettre que la liberté doit inclure une dimension positive, constructive et pas seulement une protection négative contre l'Etat. Et reconnaître la valeur du raisonnement collectif (qui doit être opposé à tous points de vue aux images classiques de la raison).
Selon un point controversé de votre texte, il ne serait pas utile de détruire le néoliberalisme, qui serait même utilisé comme un tremplin. Est-il possible de reprogrammer le capitalisme ?

La table rase est une option attirante et romantique, mais elle soulève de sérieux problèmes et semble une tâche impossible. Les infrastructures du capitalisme, de la logistique à la finance, ses systèmes de production et de distribution constituent notre support matériel. Même dans le cas d'une destruction absolue, ce qui en résulterait ne serait pas une politique socialiste progressive, mais le chaos, la mort et la misère.

La seule approche est de penser à la manière dont nous pourrions transformer cette plateforme matérielle de l'intérieur et d'une façon moins destructrice. Ceci implique une prise en compte sérieuse des potentiels immanents de la technologie, qui sont souvent cachés lorsqu'ils sont placés dans des relations sociales capitalistes.

Cela revient à réfléchir à la manière dont ces technologies pourraient être employées dans un futur post-capitaliste, en nous référant par exemple à des expériences oubliées d'économie cybernétique en ex-URSS ou au Chili - et le système de planification décentralisé Cybersyn réalisé sous la présidence d'Allende.

L'un des argumentaires contre la faisabilité du socialisme était que la planification ne pourrait jamais rivaliser avec l'efficacité du marché libre, mais les avancées technologiques en matière de communication et d'information rouvrent cette question, en cherchant à développer de nouvelles technologies d'automatisation dans la production, la distribution, les services et la planification des ressources dans l'objectif de nous libérer du travail. L'automatisation est à la fois un défi à relever (celui du surplus des populations) et une possibilité pour un meilleur futur post-travail.

Evidemment, tout cela ne se fera pas en un jour. Notre projet est de convaincre que la gauche a besoin de se détacher des préoccupations politiques liées à l'immédiateté et de la nostalgie pour se préoccuper du futur et de l'émancipation universelle.

L'accélérationisme, ou le futurisme à l'époque, semble avoir une grande foi dans les technosciences en dépit d'impacts négatif sur la planète, telle que la pollution ou la surveillance globale...

Nous ne nous considérons pas comme ayant «foi» dans la technoscience, mais nous voyons les bénéfices en plus des coûts. Nous rejetons le techno-utopisme tel que promu par les entrepreneurs californiens, qui est idiot et un prétexte pour le néolibéralisme. Mais nous refusons aussi les politiques antitechnologies naïves, embrassées par des pans entiers de la gauche qui les considère comme pernicieuses, laissant le territoire de la modernité technologique à la droite.

Evidemment, la technologie et la science servent souvent des intérêts qui sont, sur le plan social et environnemental, dommageables. La bonne attitude n'est pas d'invoquer des réponses néoluddites, mais plutôt de les réorienter, de voir comment elles pourraient faciliter et consolider une économie postcapitaliste, et d'essayer d'amener la science et la technologie sous le contrôle démocratique. La technologie est plus ambiguë dans ses effets que les technopessimistes ou optimistes veulent nous le faire croire.

La gauche ne se présente pas bien quand elle propose de choisir entre la modernité technologique et la justice sociale. Ce faisant, elle joue le jeu d'une proposition idéologique au cœur du néolibéralisme, selon lequel seul le capitalisme serait capable de délivrer des innovations technologiques. L'un des éléments de notre provocation est d'essayer de briser ces associations.

Question. Vous vous montrez très critiques envers une certaine gauche qui privilégie le repli vers une action locale et directe. Ces mouvements «néoprimitivistes» sont-ils voués à l'échec et si oui, pourquoi ?

Ce que nous appelons «folk politics» est une tendance à valoriser l'immédiateté contre la médiation. Elle privilégie l'immédiateté physique (comme les petites communautés, la nourriture locale), temporelle (la spontanéité, les zones autonomes temporelles) et conceptuelle (les affects, les sentiments, les témoignages personnels). Toutes ces valeurs sont devenues un lieu commun partagé à gauche et soutiennent une large part du travail du mouvement social et activiste.

Bien que ces mouvements peuvent et ont remporté des victoires réelles, ils demeurent inadéquats si nous voulons que les politiques de gauche soient capables de remettre en question le capitalisme néolibéral à l'échelle globale. Si nous avons une telle ambition, les formes politiques qui valorisent la petite échelle, le local, l'immédiateté, le spontané et le temporaire, seront incapables d'obtenir des changements systémiques.

Question. Comment comptez-vous mettre en œuvre ce plan ?

Nous voulons bâtir des solidarités au-delà d'une gauche très sectarisée, organiser les populations en surplus du monde, attaquer la domination culturelle de l'éthique du travail, développer des technologies d'automatisation, et préconiser des politiques comme des semaines de travail réduites et un revenu de base universel. Tout ceci oriente la gauche vers un futur technologiquement sophistiqué, dont l'objectif est de réduire le travail à sa part minimale.

26/08/2016


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