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Ne dites pas à ma mère que je suis libéral, elle me croit social-libéral

Le président de la République française, et son Premier ministre, qui le relaie ou qui le précède, affirment aux électeurs de gauche qu'ils n'ont trahi ni les promesses de la campagne présidentielle, ni ce que l'on pourrait appeler avec un peu d'emphase l'idéal socialisme. Pour en donner la preuve, ils disent s'inspirer de ce qu'ils nomment le social-libéralisme. Que peut-on y comprendre ? Un peu de sémantique peut être utile parfois...

Le 27 août, devant le patronat, Manuel Valls a expliqué en substance qu'il refusait le qualificatif de social-démocrate, précédemment d'ailleurs récusé par François Hollande. Il se dit social-libéral. Les plus idéologues de ces représentants du patronat, dont un certain M. Gattaz, symbole caricatural d'une profession, celle de chef d'entreprise, profession par ailleurs plus qu'honorable, a daigné concéder au Premier ministre que, si celui-ci mettait davantage l'accent sur la composante libérale que sur la composante sociale du terme, il pourrait être reçu (sans doute avec la mention « oui mais peut mieux faire »), à son examen d'entrée au Medef.

Le social-libéralisme est un nouveau venu dans la panoplie des expressions par lesquelles cherchent à se désigner ceux qui ne veulent pas être confondus avec de simples capitalistes (même si, dans la pratique, ils se comportent comme tel). Il n'y a pourtant rien de blâmable à être capitaliste, non plus d'ailleurs que chef d'entreprise ou patron. Dès qu'un particulier investit un peu de capital personnel dans une affaire quelconque, il devient ipso facto un capitaliste. Mais, tout au long du XXe siècle, l'expression, accompagnée des abondantes caricatures qui l'illustraient, a désigné celui qui, non seulement disposait d'un abondant capital, mais qui également exploitait sans vergogne les salariés travaillant pour lui. Elle a aussi désigné le régime politico-économique qui donne tous pouvoirs aux capitalistes.

Faisons un petit retour en arrière.

En 1936 puis après la guerre, la gauche française, du moins celle qui ne voulait pas être confondue avec les communistes, s'est dite socialiste. Elle désignait par là l'ambition de réaliser ce que l'on a aussi appelé l'économie mixte. Les secteurs industriels importants devaient être sous contrôle de l'Etat, tout le reste de l'économie étant laissé à l'initiative privé, c'est-à-dire au capitalisme libéral. Par contre, concernant le droit du travail et la protection sociale, le socialisme refusait le libéralisme. Il affirmait la nécessité de l'intervention de l'Etat, ces domaines sociétaux essentiels ne pouvant être abandonnés au capitalisme.

Le terme de socialisme est cependant très vite apparu, face aux critiques de la droite qui l'assimilait au communisme honni, comme encore trop engagé à gauche. La plupart des socialistes, tout en continuant de se nommer eux-mêmes des socialistes, ont accepté de se faire qualifier de socio-démocrates. Ce terme, très utilisé en Europe du Nord, maintenait l'essentiel des ambitions sociales du socialisme, mais signifiait aussi qu'une part croissante de l'économie, y compris dans les domaines dits stratégiques, pouvait être confiée aux capitalistes privés. Il s'agissait donc déjà d'un recul par rapport au socialisme pur et dur de la Libération.

Un président social-démocrate ?

Au début de son quinquennat, pour rassurer l'électorat de droite, François Hollande a refusé d'être considéré comme incarnant une majorité socialiste. En effet, jusqu'où aurait bien pu aller ce socialisme ? N'aurait-il pas versé insensiblement dans le communisme économique et dans un recul progressif de la « démocratie politique », tournant à la dictature de la rue de Solférino ? Il s'est donc présenté explicitement (à la manière peu explicite qui est la sienne) comme social-démocrate. Il rejoignait en cela la totalité de la gauche européenne, qu'elle soit au pouvoir ou non. Mais c'était encore trop.

Le patronat (ou plus exactement la partie la plus droitière du patronat) voulait davantage. Il lui fallait des mesures politiques montrant clairement que le gouvernement se refusait à tout interventionnisme, que ce soit dans le domaine économique ou dans le domaine social. Il lui fallait donc que François Hollande s'affichât résolument libéral. Autrement dit, qu'il s'engage à laisser les forces du marché, au sein d'une concurrence (soi-disant) libre et non faussée,  se substituer à tout ce qui restait de socialisme et de social hérité des gouvernements précédents

La terme de libéralisme s'imposait donc. Mais les conseillers en communication ont expliqué que ce terme était trop explicite : il faut être libéral, mais ce serait malvenu de l'afficher à la face du monde ! Pour corriger le mauvais effet produit par la notion de « libéral » sur la population, une solution simple : adjoindre au terme celui de « social. Autrement dit se dire « social-libéral ».

Mais que signifie donc ce curieux mariage de mots à la sauce pipeau ? Le socialisme économique étant définitivement abandonné, le socialisme social l'étant aussi progressivement (voir  les premières déclarations de M. Macron, pas encore ministre mais ancien conseiller du Président, concernant les 35 heures), que reste-t-il de social dans le socialisme français d'aujourd'hui? Rien, sauf une étiquette que l'on pouvait toujours brandir sous le nez des syndicalistes et électeurs de gauche n'ayant pas encore compris qui gouvernait dorénavant la France : non pas le seul Medef, mais Wall Street et la City de Londres.

Il nous faut donc lire dans le terme social-libéral celui de libéral, point à la ligne. Encore heureux que les idéologues de droite n'ont pas imposé au pauvre François Hollande de se proclamer social-néolibéral, voire pourquoi pas, social-capitaliste.

28/08/2014


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