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Patrick Artus. Ecrans de fumée et faux semblants

Patrick Artus est chef économiste chez Natixis 1) et Professeur à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne . Il vient de publier avec Marie-Paule Virard, aux Editions Fayard un livre intitulé « La folie des banques centrales. Pourquoi la prochaine crise sera pire ».
Ce livre rencontre un certain succès auprès des médias officiels, c'est-à-dire des médias qui veillent à ne pas formuler de critique politique approfondie à l'encontre d'une société organisée par les intérêts financiers mondiaux. Ceux-ci, comme nul ne devrait l'ignorer, visent à maintenir ce que l'on n'ose plus appeler les classes laborieuses dans une dépendance croissante à l'égard de ce que l'ose plus appeler le pouvoir de l'argent, et plus particulièrement celui de la « Finance », dont François Hollande a depuis longtemps renoncer à se dire un adversaire déterminé.

Le livre de Patrick Artus est présenté par ces médias comme formulant une critique particulièrement fondée de ce qu'il nomme le pouvoir des Banques Centrales de par le monde. Le lecteur mal informé le rejoindra dans cette critique, convaincu par 200 pages d'arguments techniques auxquels il ne comprendra généralement rien, mais qui lui paraîtront animés de bonnes intentions à l'égard de la mise en cause du rôle désormais excessif joué par ces banques centrales. Mais Patrick Artus se montre ce faisant expert dans l'art de tromper l'opinion, en lui faisant prendre l'accessoire pour l'essentiel.

Certes, depuis la crise financière, économique et politique de 2008, caractérisée par une chute des titres d'épargne, les banques centrales ont été chargées par les gouvernements inquiets du risque politique couru d'éviter que cette crise ne se reproduise pas. Pour cela, elles ont été chargée de fournir à l'économie et plus particulièrement aux banques d'investissement suffisamment de liquidités pour qu'elles puissent racheter des titres d'épargne dont tout le monde voulait se débarrasser,. Ceci avait pour premier effet d'aggraver la crise, en incitant notamment au découragement les épargnants de toutes tailles capables de proposer des prêts aux acteurs économiques susceptibles d'investir au profit du développement économique et social.

Patrick Artus rappelle à juste titre que, depuis la fin des années d'après guerre caractérisées par une « inflation réelle », c'est-à-dire une insuffisance de l'offre « réelle » de biens et services face à une demande « réelle », celle des gouvernements, industriels et consommateurs ayant besoin de ces mêmes biens et services, les prix de ceux-ci sur les marchés ont augmenté si rapidement et de telle façon que les demandeurs légitimes n'avaient plus la possibilité de les acquérir et moins encore d'investir pour les renouveler. De même les épargnes perdaient toute valeur.

Il est certain notamment que l'Allemagne, devenue puissance économique dominante en Europe, traumatisée par la crise de 1929 et des suites, avait imposé aux gouvernements signataires des accords de Maastricht qu'ils limitent leurs déficits à 3% des PIB et que la Banque centrale européenne (BCE) veille à ne pas leur fournir de liquidités en quantité suffisante pour qu'ils encouragent une inflation « réelle ». Celle-ci se serait traduite par un excès des demandes sur les offres, c'est-à-dire une dépréciation de la monnaie commune, l'euro. Or il est évident pour tous qu'une hausse des prix supérieure à 5 ou 6% par an empêche toute politique économique et sociale sérieuse.

La politique opposée, dite déflationniste, demande aux banques centrales de créer suffisamment de monnaie papier (aujourd'hui monnaie électronique) pour que l'économie dispose des liquidités suffisantes à la reprise des investissements et des consommations. Or ces politiques de création de monnaie électronique (dite Quantitative Easing et analogues) n'ont pas permis la reprise des investissement et la satisfaction des légitimes besoins provenant des gouvernements et des consommateurs. Ceci se constate dans l'ensemble du monde, quelles que soient les différences politiques séparant les Etats-Unis, la Chine, le Japon ou l'Union européenne.

Cherchons les responsables

Mais à qui la faute? Patrick Artus nous égare en imputant aux seules banques centrales la responsabilité de cette atonie persistante. Elles ne seraient pas dit-il capables d'obliger le secteur bancaire à financer les investissements contra-déflationnistes ou « inflationnistes » des acteurs économiques. Ceci tient au fait que les liquidités créées par les banques centrales vont alimenter le secteur bancaire spéculatif et les intérêts politique s'abritant derrière lui – quand ce n'est pas comme aux Etats-Unis un pouvoir militaire exorbitant. Se créent ainsi des bulles spéculatives (un temps nommées pyramides de Ponzi) qui s'effondrent inévitablement lorsque les épargnants abusés constatent qu'aucun bien et service n'en résulte au sein de l'économie réelle. Les seuls gagnants sont les spéculateurs, qui se retirent à temps des bulles pour aller en créer d'autres ailleurs.

Or les banques centrales sont-elles les seules, comme veut le faire croire Patrick Artus, de cette situation d'insuffisance des investissements dans les économies réelles? Certainement pas. Ce sont les majorités gouvernementales successives, délibérément ou par aveuglement, qui tolèrent au nom du libéralisme que les ressources d'épargne dans l'économie réelle soient détournées au profit de fonds spéculatifs travaillant pour la minorité des 5% qui dominent le monde. C'est le monde de la Finance et ses innombrables appuis politiques qui découragent les investissements productifs indispensables à une croissance saine et démocratiquement répartie

Bien plus, là ou Patrick Artus trompe délibérément le lecteur, se mettant au service de la finance, c'est là où il n'évoque pas la réforme profonde (la révolution) que les adversaires du pouvoir de la Finance ont toujours demandé depuis les premiers marxistes théoriciens jusqu'à aujourd'hui un Bernie Sanders candidat à la présidence des Etats-Unis et se réclamant d'un nouveau socialisme démocratique. Autrement dit, le fait que les investissements productifs nécessaires au monde de demain ne soient pas confiés aux bons soins de la finance, mais aux institutions publiques ou Etats se voulant représenter l'intérêt général sous un contrôle sociétal aussi large que possible. Dans un tel monde, encore idéal, le secteur bancaire et les marchés d'actions et obligations seraient limités au rôle primitif qui était le leur, faciliter la rencontre des épargnes réelles avec les investissements réels.2)

Ajoutons un point important. La demande légitime formulée dorénavant par les protecteurs de l'environnement, visant à éviter que des investissements débridés de croissance ruinent toutes les bonnes dispositions prises à la COP21 et ailleurs, pourrait en principe être mieux satisfaite si des collectivités de scientifiques et de citoyens responsables faisaient un peu plus entendre leur voix. Certes, le débat démocratique, y compris sur Internet, ne peut suffire à prévenir les abus technocratiques, Mais il est préférable à l'obscurité totale dans laquelle opère la Finance.


1) Natixis, ou Natixis Interépargne se présente comme le leader de l'épargne salariale et de l'investissement socialement responsable en France. Peut-être. Remercions le de veiller au bon placement de nos modestes économies. Natixis. http://www.interepargne.natixis.com/jcms/c_5189/fr/salaries-et-epargnants

2) Sur ce sujet voir notre article http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=2040&r_id=



30/01/2016


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