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Abenomics: où va le Japon?

Dans le jargon américano-japonais, on nomme abenomics les politiques économiques mises en place par l'actuel Premier ministre Abe Sinzō dès son retour au pouvoir le 26 décembre 2012.

Il avait  pris pour slogan « Remettre sur pied le Japon » et mené campagne essentiellement sur les questions de sécurité et de politique étrangère. Aujourd'hui, il place la relation nippo-américaine au centre de son projet de politique étrangère, principalement dans le but de contrer l'influence chinoise dans la région. Sur ce plan il encourage très vivement les choix de Barack Obama visant à se réinvestir militairement et économiquement en Asie plutôt qu'en Europe. Le retour en force des Etats-Unis dans l'Otan destiné à contrer la Russie en Ukraine ne modifiera pas sensiblement cette politique étrangère, la Chine restant présentée en Amérique et chez ses alliées asiatiques comme un ennemi potentiel.

Sur le plan économique, Abe Sinzō a placé sa priorité dans la lutte contre la déflation. La déflation actuelle résulte de nombreux facteurs: la crise de Fukushima qui a semé le doute sur les équipements nucléaires et découragé de nombreux investisseurs, mais surtout un recul dans la politique traditionnelle d'innovation dans les technologies émergentes. Cette innovation technologique avait fait du Japon dans les années 1980 la 2e puissance économique mondiale. Les produits high-tech ou l'automobile s'exportaient dans le monde entier. Mais les autres pays ont fini par réagir. Le Japan bashing qui s'est développé notamment aux Etats-Unis a encouragé ces derniers, sinon à investir eux-mêmes,  du moins à acheter chinois plutôt que japonais. Aujourd'hui le Japon demeure sans doute premier dans l'innovation en matière de robotique, mais cela ne suffira pas à recréer de l'emploi.

Au plan social, la déflation résulte aussi de la baisse de la consommation intérieure, due au vieillissement marqué de la population et au refus de toute immigration. Enfin, la quasi neutralité imposée au Japon depuis la 2e guerre mondiale n'y encourage pas les investissements militaires, principaux facteurs de croissance dans les pays concurrents.

Pour réagir le Premier ministre a présenté en novembre 2012 un plan de relance monétaire très inspiré de la politique menée sous l'égide de la Banque fédérale aux Etats-Unis depuis la crise historique de 2008. Il a fermement poussé la Banque du Japon à se donner un objectif d'inflation en hausse de 2 à 3%, l'inflation en ce cas étant définie comme un excédent des dépenses sur les recettes, et n'ayant pas le caractère négatif qu'elle a conservé en Europe, notamment en Allemagne. Il a donc demandé à la Banque du Japon de conduire un assouplissement quantitatif (quantitative easing ou création monétaire) illimité. La Banque devait par ailleurs fixer des taux d'intérêts à court terme négatifs et acheter directement des obligations gouvernementale, autrement dit de la dette publique, sans faire appel aux marchés financiers internationaux. Les emprunts publics devaient permettre de financer, à hauteur de 200 milliards de yens sur 10 ans, une politique de grands travaux destinés à rendre le pays mieux armé face aux catastrophes naturelles toujours menaçantes en cette région. Le nucléaire par ailleurs serait relancé. Précisons cependant qu'1 euro équivaut approximativement à 140 yens, conversion que rend la prévision de 200 milliards de yens moins impressionnante.

On a généralement présenté cette politique du Premier ministre et de son parti le PLD comme d'inspiration libérale, s'inspirant des choix prônés aux Etats-Unis par les néo-conservateurs. Or elle ressemble fort au contraire à ce que les gauches européennes voudraient imposer à l'Union et à la banque centrale européenne, sans succès à ce jour. Japon et Europe constituant les 2e et 3e puissances économiques mondiales, sous réserve cependant de profondes différences, il est intéressant de voir ce qu'il advient aujourd'hui des « abenomics » et de la référence qu'elles pourraient constituer pour une relance européenne.

Résultats en demi-teinte

Les décisions gouvernementales ont d'abord entraîne une vive résistance du gouverneur de la Banque du Japon, défenseur de l'indépendance de celle-ci et hostile à tout retour à une politique chiffrée présentée comme dangereuse pour la discipline budgétaire. Elle causerait  des effets secondaires tels que des hausses des taux d'intérêts à long-terme et une inflation qui ne serait pas accompagnée par des activités économiques stimulées par l'Etat


Mais Abe Sinzō n'a pas reculé jusqu'à ce jour, fort du succès de cette politique auprès des entreprises, des investisseurs (en fait banquiers à risques et traders) comme dans un premier temps de la population japonaise en général. Passons sur les péripéties politiques internes qui ont plutôt affaibli le Premier ministre et son parti durant ces derniers mois, comme sur le débat concernant le nucléaire, et demandons-nous si la politique de relance par une inflation d'ailleurs très prudente a réussi.

Or, si le PIB nippon a progressé de 1,6 % en 2013, beaucoup d'observateurs pensent qu'il pourrait s'agir d'une croissance en trompe-l'œil. Trimestre après trimestre, l'économie japonaise n'a en fait pas cessé de ralentir pour finalement présenter un taux de croissance de 0,3 % au dernier trimestre. Malgré la dépréciation organisée du yen, le commerce extérieur japonais n'a pas retrouvé son dynamisme d'antan. Or un déficit extérieur record de 11 475 milliards de yens (soit environ 82 milliards d'euros), révélé récemment, est un premier signal d'alerte. Certes ce déficit s'explique du fait de la nécessité d'importer du pétrole à la suite de la défaillance du nucléaire, et de la tension sur les matières premières et produits agricoles résultant principalement de la croissance chinoise. Mais dans ces conditions, la politique affichée reste-t-elle suffisante?

Il y a plus inquiétant. D'une part les investissements industriels et de recherche n'ont guère repris, au contraire, ce qui fragilise à terme l'avenir de l'économie. Mais surtout, la consommation des ménages, conditionnant largement la demande intérieure, puisque constituant environ 50% de l'économie, reste stable, au lieu de s'accroître. Récemment les ménages se sont vu signifier que la taxe sur la consommation augmenterait en 2014, passant de 5 % à 8 %. De plus, inévitablement, le retour à l'inflation, même faible, ne peut que diminuer leur épargne et augmenter les prix à la consommation, autrement dit à comprimer leur pouvoir d'achat. Un certain mécontentement, pour ne pas dire un vif mécontentement, surprenant de la part de citoyens si disciplinés, commence à se répandre.

Les traditionnelles négociations salariales du printemps qui se sont ouvertes le 5 février dernier apparaissent donc décisives. Une issue positive permettrait en effet à l'économie japonaise d'éviter le scénario noir. Les syndicats demandent donc une hausse significative des rémunérations après des années de stagnation, voire même de baisse. Même Shinzo Abe fait pression sur les patrons pour qu'ils acceptent des hausses de salaire pour soutenir la consommation. Mais cela ne sera pas suffisant, non plus que les injections de liquidité de la Banque du Japon, pour rendre optimistes les anticipations des Japonais. De plus, rien ne permet d'avancer que le patronat acceptera des hausses de salaires. Arguant, comme en Europe, de la concurrence internationale, les patrons seraient plutôt portés à les réduire, voire à envisager un recours accru discret à l'immigration.

Il est à craindre dans ces conditions que Shinzo Abe, en difficulté sur le plan économique interne, ne renforce ses attitudes nationalistes pour faire diversion. En tous cas, il ne devrait guère pouvoir attendre un soutien des Etats-Unis, sauf en paroles. Ceux-ci sont trop occupés par leurs propres difficultés pour le faire. Par ailleurs, outre-atlantique, la peur de la concurrence japonaise, autrement dit le Japan bashing, n'a pas disparu. Même dans l'automobile, où les constructeurs américains semblaient avoir pratiquement renoncé à disputer le marché aux Japonais, un certain mouvement de réindustrialisation se fait sentir.

Nous ne conclurons pas ici, pour ne pas allonger indument l'article, relativement aux enseignements que les partis politiques européens, qu'ils soient de gauche ou de droite, devraient tirer de l'exemple japonais dans leurs efforts pour infléchir la politique économique de l'Union, autrement dit les Uenomics. Laissons le lecteur y réfléchir.

NB.: on pourra lire, sur ce sujet, un article intitulé « Economic suicide » du journal américain de gauche Counterpunch
http://www.counterpunch.org/2014/03/24/economic-suicide/




26/03/2014


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