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Possible provocation à Moscou? Dans quels buts ?

Invité dimanche 1er mars du Grand Jury sur LCI, Michel Sapin, ministre français des finances, a réagi à l'assassinat de l'opposant russe Boris Nemtsov en parlant de « provocation » tout en « exigeant la vérité ». Que voulait-il dire par provocation, terme utilisé par le Kremlin lui même, provokatsiya ?
A supposer que l'attentat à Moscou ait été une provocation, peut-on aujourd'hui, trois jours seulement après, se faire une petite idée des intérêts à qui pourrait profiter ce crime ?

Déstabiliser la Russie

L'objectif était d'abord de déstabiliser Vladimir  Poutine, déstabilisation aux yeux du monde mais aussi déstabilisation interne. Derrière Poutine, c'est une déstabilisation de la Fédération de Russie toute entière qui était visée, sur le modèle de ce que fut “Temps des troubles” du début du 17e siècle, ou Smutnoye Vremya. Ce serait alors inévitablement aussi une déstabilisation de l'Union économique eurasienne, mise en place récemment à l'instigation du Kremlin 1). Cette dernière déstabilisation se traduirait par le renforcement des antagonismes entre musulmans et chrétiens orthodoxes, depuis longtemps latents au sein des républiques impliquées dans cette Union économique, laquelle par ailleurs ne plait pas nécessairement aux élites en place.

Ce nouveau « Temps des troubles » pourrait commencer par une « révolution orange » sur le modèle de ce que fut la révolte dite de la place Maidan en Ukraine il y a un an. De telles révolutions, ce n'est plus un secret pour personne, sont sinon provoquées du moins considérablement radicalisées par des agents soutenus par des adversaires géopolitiques des gouvernements visés. En Russie il pourrait en résulter un « regime change » radical se traduisant soit par la chute de Poutine, soit plus vraisemblablement par une situation de guerre civile avec opposition armée entre libéraux occidentalistes soutenus par l'Otan et nationalistes radicaux soutenus par l'appareil politique et militaire russe le plus dur. De toutes façons, il s'agirait d'un début de disparition de la Russie du rang des puissances mondiales.

Ebranler le BRICS

L'effet en résultant se ferait inévitablement sentir dans cette moitié du monde qui depuis quelques mois déjà s'investissait dans la construction du BRICS. Nous en avons souvent parlé sur ce site. Or le BRICS était en train de réaliser un décollage réussi, dont les conséquences pourraient être dévastatrices pour le roi-dollar.

La Russie, qui assurera la présidence du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) pour l'année 2015, avait annoncé vouloir lancer une « série d'initiatives d'envergure visant à élargir la coopération dans l'investissement » comme à d'autres formes de « coopération économique multilatérale ». Le sommet des BRICS pour l'année 2015 doit se tenir à Oufa, en Russie, les 9 et 10 juillet, en même temps qu'un sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) 2). L'OCS complète le BRICS. Elle compte actuellement parmi ses membres, outre la Chine et la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. L'Inde, le Pakistan, l'Iran et la Mongolie devraient en principe rejoindre l'OCS non plus comme observateurs mais comme membres à part entière.

Dans le cadre du BRICS et de l'OCS, la coopération entre la Russie et la Chine était en train de se concrétiser. Ainsi les deux pays se sont mis d'accord pour établir une Université internationale russo-chinoise, projet conjoint entre l'Université d'Etat de Moscou et l'Institut de technologie de Beijing. Dans le domaine économique, ils ont également tenu la session inaugurale de la Commission de coopération pour l'investissement, le 9 septembre 2014 à Beijing. Cette dernière a été fondée suite à une proposition de Vladimir Poutine en mai 2014 à Shanghai. Des échanges croisés entre les devises des deux pays ont été discutés, afin de faciliter les investissements bilatéraux dans de nombreux projets.

Ainsi sont actuellement envisagées des coopérations dans de grands programmes économiques, l'élargissement du commerce en roubles et en yuans, les échanges inter-bancaires, la possibilité d'ouvrir des comptes d'entreprises russes dans des banques chinoises et la possibilité de prêts en yuans. Au plan industriel, l'implication d'investisseurs chinois dans des chemins de fer à grande vitesse en Russie est actuellement étudiée ainsi que la construction de centres de données informatiques en Sibérie. D'autres projets visent l'infrastructure de transport, des complexes pétrochimiques, l'extraction, la transformation et la distribution de matières premières dans l'extrême-orient russe, ainsi que le développement conjoint de l'agriculture.

Par ailleurs, le niveau de coopération russo-chinois est également en train de s'intensifier avec l'Inde. Après une visite de 3 jours en Inde fin août 2014, le président chinois Xi Jinping devrait se rendre au Tadjikistan, aux Maldives, au Sri Lanka. Selon la ministre indienne des Affaires étrangères Sushma Swaraj, l'Inde espère, sans se dissimuler les rivalités avec la Chine, des résultats « substantiels et solides » de la visite du président chinois. Ces résultats seront d'autant mieux acceptés en Inde qu'ils impliqueront aussi la Russie, avec qui l'Inde entretient d'excellents rapports.

Plus généralement les BRICS sont en train de mettre en place une banque de développement et une réserve de change commune, comme convenu au sommet de Fortalezza au Brésil en juillet 2014. Ceci concurrencera le FMI et la Banque mondiale actuellement sous contrôle majoritaire des Etats-Unis.

Il n'est pas nécessaire d'être grand diplomate pour se rendre compte qu'une déstabilisation de la Russie entrainerait – entraine déjà sans doute - un ébranlement du BRICS. Et donc un coup d'arrêt à toutes les initiatives aujourd'hui en cours. Le dollar, aujourd'hui menacé, s'en trouvera renforcé, autrement dit replâtré, si l'on peut utiliser cette expression un peu familière.

Replâtrer le dollar

On vient de le voir, les projets du BRICS, animés jusqu'à ces derniers temps par la complicité russo-chinoise, compromettront nécessairement le rôle du dollar comme unité de change et comme valeur-refuge. Plus généralement ce serait l'ensemble de la suprématie de Wall Street et de Washington dans le monde qui pourrait être compromise. D'autant plus que dans le même temps, malgré une certaine embellie récente de la conjoncture économique américaine, les inquiétudes sur la dette du gouvernement fédéral ne cessent de s'aggraver.

Celle-ci, la plus importante de toutes les dettes souveraines mondiales, non seulement en valeur absolue mais relativement au PIB, ne représente qu'une petite partie des engagements totaux du gouvernement. Eux-mêmes ne sont qu'une fraction de la dette publique du pays, qui comprend aussi les dettes des Etats fédérés. A la dette publique s'ajoute la dette privée, que beaucoup d'entreprises, moins expertes que les géants américains du web en matière d''évasion fiscale, ont souscrite auprès des investisseurs internationaux. Il s'ensuit que la possibilité de voir survenir de façon durable un défaut de paiement du gouvernement fédéral serait un indicateur de crise suffisamment fort pour que les autorités cherchent à éviter par tous moyens cette situation.

Dans ce but, la Banque Fédérale américaine entreprend régulièrement de fabriquer des centaines de milliards de dollars (quantitaive easing) qui sont mis à la disposition de l'Etat fédéral. Par ailleurs, le Congrès a plusieurs fois accepté de relever temporairement le niveau légal de la dette souveraine. Mais l'intervention de la Fed ne peut se renouveler indéfiniment. Il en résulterait une dépréciation durable du dollar et une augmentation insupportable du coût des importations exigées par les consommateurs Par ailleurs, les autorisations de renouvellement du niveau de la dette ne sont que temporaires. La dernière en date devrait venir prochainement à échéance. Que se passera-t-il alors?

Si rien n'est fait pour restaurer l'appétit de dollar que le monde avait jusqu'ici manifesté, c'est tout l'édifice de celui-ci, surnommé le plus grand hold up du siècle par l'économiste Pierre Jovanovic 3) qui s'effondrera. On ne voit pas en effet comment subitement de nouvelles rentrées fiscales pourraient alléger la charge du Trésor. Face à cette situation, la Chine notamment, qui détient le plus grand nombre de créances en dollars sur les Etats-Unis, décidera-t-elle d'obtenir le remboursement de sa dette et par ailleurs refusera-t-elle définitivement le dollar comme moyen de paiement de ses exportations? Elle serait vite suivie ce faisant par les nouveaux tigres asiatiques.

Rien de mieux on le conçoit aisément pour « replâtrer » l'édifice actuellement menacé du dollar comme monnaie mondiale d'échange et valeur refuge, serait un ébranlement du BRICS, lui-même résultant comme indiqué ci-dessus, d'une déstabilisation de la Russie, résultant elle-même d'une provocatrice bien conçue, elle-même renouvelée plus lourdement si nécessaire.

...

Alors, provocation pour quoi faire? Et provenant de qui? Nous pouvons penser que Michel Sapin est suffisamment expert en ces matières pour en avoir une petite idée, même s'il n'a pas précisé sa pensée.

 Notes

  1. L'Union économique eurasiatique (UEEA) ou Union économique eurasienne est une union fondée par la Biélorussie, le Kazakhstan et la Russie par un traité du 29 mai 2014. L'Arménie a signé le traité d'adhésion le 9 octobre 2014. Le Kirghizistan et le Tadjikistan ont montré leur volonté de rejoindre la nouvelle Union.

  2. Sommet du Brics à Oufa (Ufa) http://ufacity.info/eng/shos/

  3. Pierre Jovanovic. Voir notre article http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1608&r_id=/

02/03/2015


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