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La Chancelière entre trois chaises

La cour européenne de justice vient d'annoncer (22 septembre) qu'elle a commencé à instruire la plainte portée contre la Banque centrale européenne (BCE) dans l'affaire dite des Outright Monetary Transactions (OMT) ou opérations monétaires sur titres. Il s'agit d'un programme de la BCE par lequel celle-ci achète directement des obligations émises par des États-membres de la zone euro sur les marchés secondaires (intéressant les emprunts déjà existants) concernant les dettes des Etats, ou dettes souveraines.
La décision était contraire aux statuts de la banque, qui lui interdisaient de prêter directement aux Etats. Elle avait été prise sous l'impulsion de Mario Draghi, le président de la banque, au plus fort de la crise de la dette, frappant la Grèce et menaçant d'autres pays du sud de l'Europe. La crainte d'un défaut de paiement des Etats très endettés avaient en effet poussé les marchés à élever considérablement les taux d'intérêts de leurs prêts. Ceci ne faisait qu'accentuer les risques de faillite des Etats les plus exposés, jusqu'à les obliger à sortir de l'euro. La perspective de voir la BCE prendre le relais des Etats défaillants avait fait immédiatement baisser les taux.

Mais les milieux industriels et financiers allemands s'étaient fortement élevés contre l'OMT, avec l'argument qu'ils ne voulaient pas, par l'intermédiaire de la BCE, prendre en charge des Etats mal gérés, dits du « club méditerranée ». La Chancelière Merkel aurait sans doute appuyé leurs positions, mais elle se serait heurtée à l'hostilité générale des pays européens. Elle avait donc fait contre mauvaise fortune bon coeur. Cependant elle n'avait en rien découragé les opposants à l'OMT. Le plus notable de ceux-ci était le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, lequel prétendait que la BCE outrepassait ses pouvoirs.

Avec un groupe d'économistes et de professeurs de droit, ils collectèrent début 2013 35.000 signatures permettant de saisir du différent la Cour constitutionnelle allemande. En 2014, celle-ci créa la surprise et la consternation au sein de l'Union européenne, en jugeant par 6 voix contre deux que la BCE avait effectivement outrepassé ses compétences. Il ne restait plus, pour régler ce conflit entre la BCE et la loi constitutionnelle allemande qu'à porter l'affaire devant la Cour européenne de justice. Aujourd'hui, l'affaire est en débat devant celle-ci. Le résultat ne devrait pas en être connu avant 2015.

L'Alternative pour l'Allemagne

Dans le même temps était apparu, en février 2013, un parti anti-européen dit Alternative pour l'Allemagne, se situant à la droite de la Grande Coalition. Fondé par le professeur d'économie Bernd Lucke, il obtint un nombre significatif de voix en septembre 2013 lors des élections pour le Bundestag, puis ensuite aux élections pour le parlement européen en 2014. Sans avoir suffisamment de voix pour obtenir un siège au Bundestag, le parti voit dorénavant le nombre des électeurs votant pour lui croître régulièrement lors des élections locales.

La future décision de la Cour européenne mettra, quelle qu'elle soit, la chancelière et avec elle la Grande coalition dans une situation embarrassante. Si la Cour confirmait l'arrêt d'inconstitutionnalité de l'OMT, elle obligerait l'Allemagne à s'opposer à toute action de la BCE, du type euro-bonds et quantitative easings (mise sur le marché de liquidités, à l'exemple de ce que fait dorénavant systématiquement la Fed américaine). Or ces mesures sont de plus en plus réclamées, non seulement par les autres pays européens confrontés à l'arrêt de la croissance, mais par certains milieux économiques allemands eux-mêmes. Ceux-ci comprennent bien qu'ils ne pourront pas continuer à exporter en Europe, si celle-ci est à court de ressources.

Si à l'inverse la Cour validait la politique de l'OMT, elle obligerait la Chancelière à faire face de plus en plus directement à une opposition politique grandissante, du type de celle représentée par l'Alternative pour l'Allemagne. Cette opposition recueillera un nombre croissant de soutiens électoraux, se mobilisant sur le thème que l'Allemagne n'a pas à payer pour l'Europe, incapable de « se réformer ». L'exigence, malgré son irréalisme, d'une sortie de l'euro se renforcera. La Grande Coalition aurait alors toute les chances de se disloquer. Plus généralement les difficultés actuelles, économiques mais aussi politiques, tant de l'Union européenne que de la zone euro, ne feraient que s'aggraver. L'Allemagne elle-même n'aurait rien à y gagner.

Redevenir une puissance mondiale

Les soucis de la Chancelière ne se limiteront pas cependant à tenter de contenir les europhobes. Elle devra aussi faire face à un risque dont on parle peu, celui d'une montée apparemment rapide des exigences nationalistes visant à ce que l'Allemagne, longtemps décriée comme un nain politique, redevienne une puissance mondiale. Dès le début de 2014, le président de la République Joachim Gauck avait affirmé que l'Allemagne revendiquait un rôle plus ambitieux au plan de la politique internationale. La démarche avait été préparée depuis déjà un certain temps. Différents représentants des classes dirigeantes provenant notamment de la diplomatie, de l'industrie de l'armement et de l'armée, avait présenté, en 2013, un projet dit Nouvelle puissance, nouvelles responsabilités ( Neue Macht, Neue Verantwortung) 1)

Cette revendication paraîtra la bienvenue à tous ceux, dont la France en premier lieu, qui déplorent devoir prendre seuls et à leurs frais la défense diplomatique et militaire des intérêts européens, sur les différents théâtres où ils se trouvent menacée. Une relance de l'industrie allemande de l'armement pourrait peut-être aussi encourager des coopérations plus étendues entre les acteurs européens dans ce secteur. Par contre, l'extrême gauche allemande (Die Linke) dénonce là une remontée dangereuse du militarisme allemand. Elle y voit aussi une volonté des élites allemandes de prendre en main et diriger le reste de l'Europe, faisant revivre ainsi le vieux rêve impérialiste ayant provoqué tant de catastrophes, de Bismarck à Hitler.

Sans aller jusque là, on peut cependant s'interroger sur le contenu de la nouvelle puissance et des nouvelles responsabilités revendiquées par les auteurs de ce projet. S'agira-t-il de coopérer sans arrières pensées avec les autres Etats européens, notamment la France, dans le domaine diplomatique? S'agirait-il, sur le plan militaire, de participer à la mise en place d'une véritable défense européenne, indépendante de l'Otan et se dotant des moyens humains et budgétaires nécessaires? Dans ce cas, la France, en ce qui la concerne, ne pourrait que se féliciter de la nouvelle démarche allemande. Celle-ci s'intégrerait dans une politique visant à revitaliser le couple franco-allemand, que la France, dans l'ensemble, pense nécessaire à une affirmation de l'Europe dans un monde multipolaire.

Mais on pourrait craindre au contraire, vu le poids encore considérable que conservent les intérêts transatlantiques en Allemagne, que la nouvelle puissance dont pourrait se doter l'Allemagne se limite à faire d'elle la fidèle seconde des Etats-Unis, tant au plan mondial que dans le cadre de l'Otan. En ce cas, le rêve de voir, grâce à l'Allemagne et à la France, se constituer la grande alliance euroBrics souvent évoquée sur ce site, perdrait toute consistance. Ceci se ferait notamment au détriment d'une alliance renforcée entre l'Europe et la Russie.

Sur ce dernier point, certains stratèges d'outre-Rhin estiment peut-être que l'Allemagne pourrait négocier directement avec Moscou des partages de compétence et des programmes d'investissement. Pour notre part, nous pensons qu'elle ne ferait pas le poids, malgré la puissance de ses industries mécaniques. Seule une démarche commune avec la France, riche en potentiels que l'Allemagne ne pourrait acquérir seule, pourrait et devrait intéresser la Russie – comme à terme la Chine.

Angela Merkel sera donc dans l'obligation d'arbitrer, au mieux des intérêts européens et non dans l'optique de conserver le pouvoir dont dispose encore la coalition dont elle est la tête, entre les eurosceptiques du type Alternative pour l'Allemagne, entre les défenseurs de l'Europe et de l'euro souhaitant rester dans l'Union sans grandes modifications unilatéralement imposées par l'Allemagne, et en troisième lieu entre les partisans d'une nouvelle puissance allemande sans objectifs stratégiques partagés avec l'Europe et pouvant de ce fait favoriser le retour toujours possible d'un militarisme germanique nécessairement suspect aux yeux des voisins.

Note

1) Projet Nouvelle puissance, nouvelles responsabilités (allemand)
http://www.swp-berlin.org/fileadmin/contents/products/projekt_papiere/DeutAussenSicherhpol_SWP_GMF_2013.pdf




22/10/2014


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