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L'hydre Boko Aram

A chaque nouvelle exaction de Boko Aram, exactions de plus en plus fréquentes et cruelles, il est tentant de se demander qui est exactement Boko Aram et quels sont les intérêts à qui profite son influence grandissante Ce n'est pas céder au complotisme mais à la simple curiosité professionnelle que se poser la question.
En quelques mois, Boko Aram, considérée jusque là comme une secte très locale, pénétrée d'islam fondamentaliste mêlé à des croyances mystiques traditionnelles, s'est transformée en une sorte d'Etat organisé, un quasi Emirat, s'étendant sur plusieurs pays à partir de son centre d'origine au Nigéria, menaçant potentiellement tous les Etats voisins, ceux du Sahel, du Maghreb, du Moyen-Orient et même de l'Europe. Ce faisant il accroit sans cesse les moyens humains, financiers et militaires dont il dispose.

Il était facile en occident d'expliquer ce phénomène par l'hypothèse que tous les musulmans sont des fanatiques, anti-femmes et anti-chrétiens, et que les musulmans noirs expriment ces caractéristiques intéressantes à la puissance dix. Les images du type de celle reproduite ici n'ont fait que renforcer ce préjugé. Il n'est pas possible cependant d'accréditer ce jugement, qui n'est pertinent qu'à propos de faibles minorités. Sinon ce serait faire des musulmans noirs africains des centaines de millions d'adversaires irréductibles.

Les explications politiques simplistes ne sont pas davantage recevables. Dire que le développement de Boko Aram sert les intérêts pétroliers ou miniers ou les stratégies américaines en Afrique serait trop rapide. En fait, même si l'observation de sociétés aussi complexes que les sociétés africaines est difficile, notamment de l'extérieur, quelques pistes peuvent être proposées, ne fut-ce que pour essayer ensuite de les vérifier.

Dans cette direction, il n'est pas possible d'identifier un grand acteur unique à qui profiterait les crimes de Boko Aram. Ces acteurs sont nombreux, parfois se combattant, parfois s'accordant. Ce sont eux qui déterminent la géopolitique du Nigéria et de l'Afrique de l'ouest, dont d'autres éléments sont moins visibles que Boko Aram, mais tout aussi importants.

Trois pistes sont à explorer simultanément.

Pour ou contre le président Jonathan

Il s'agit d'abord des enjeux de politique intérieure. Le Nigéria est loin d'être une démocratie à l'européenne, cependant il dispose d'une constitution laquelle prévoit des élections à partir desquelles émergent une majorité gouvernementale et des oppositions. Au Nigéria comme dans bien d'autres pays, détenir la majorité et donc exercer le gouvernement représente une source sans fins d'avantages autorisés ou illégaux. Des compétitions féroces pour le pouvoir, soit pour le garder, soit pour le reprendre, en découlent donc. Dans l'un ou l'autre cas, Boko Aram représente désormais un atout précieux.

Dans la perspective des prochaines élections, les deux principaux partis, le parti au gouvernement dit People's Democratic Party (PDP) dirigé par le président Goodluck Jonathan, et le parti d'opposition, dit All Progressives Congress (APC) , ont alternativement accusé l'adversaire de se servir de Boko Aram comme agent de recrutement et comme service-action au profit de l'adversaire pour menacer ou provoquer l'exode de leurs électeurs respectifs. Les officiels de haut rang des deux partis s'accusent régulièrement de financer Boko Aram pour y recruter des soutiens électoraux musclés.

L'opposition a notamment accusé le président Jonathan d'avoir utilisé des proches, le gouverneur Ali Modu Sheriff et le général d'armée retraité Azubuike Ihejirika pour négocier avec Boko Aram. Des services de renseignement soupçonnent même ces deux personnalités d'être à la tête d'un réseau international de soutien à Boko Aram, incluant le président du Tchad et des personnalités influentes au sein de la République du Niger...celle dont est extraite une grande partie du minerai d'uranium utilisé par la France (pour les jeunes lecteurs, rappelons qu'il ne faut pas confondre le Niger et le Nigeria). Les milices de Boko Aram seraient non seulement financées mais armées par le gouvernement nigérian. Ceci permettrait d'expliquer l'extraordinaire passivité de l'armée du Nigéria, dont s'étonnent tous les observateurs extérieurs, dans la lutte contre Boko Aram. Bien évidemment, le président Jonathan a nié avec véhémence ces allégations.

Rivalités entre Etats de la région

La deuxième piste conduit nécessairement aux rivalités et conflits pouvant survenir entre Etats pour le contrôle de territoire aux ressources considérables, exploitées ou potentielles. Même si ces Etats n'ont toujours pas les moyens d'exploiter ces ressources, ils en concèdent le droit à de puissantes entreprises non-africaines, prodigues en distribution d'avantages divers. Ce furent d'abord les entreprises européennes, en grande partie relayées aujourd'hui par les intérêts économiques américains et chinois.

Pour le Nigéria, il est essentiel de conserver le monopole de l'accès à ces ressources. Il n'hésite donc pas à accuser les voisins d'utiliser Boko Aram au service de leurs propres intérêts. Ce fut récemment le cas à propos du Tchad qui cherche à étendre ses capacités d'extraction pétrolière dans le bassin sédimentaire du lac Tchad, région géographique qui s'étend sur des parties importantes du Tchad, du Nigéria, du Cameroun et du Niger. Les majors internationales de pétrole sont inévitablement aussi à la manœuvre. Selon les cas, téléguider les actions terroristes dans l'ensemble de la région pétrolière peut servir ou décourager les visées pétrolières extérieures. Boko Aram en tire une grande partie de ses ressources...Comme quoi, il convient de reprendre un jugement jamais démenti, selon lequel le pétrole est mortifère pour les sociétés et les Etats qui disposent de réserves exploitables

Géopolitique mondiale

La troisième piste permettant de mieux comprendre l'influence grandissante de Boko Aram relève d'une perspective géopolitique panafricaine et mondiale. Le Nigéria, malgré une apparente désorganisation, constitue l'économie la plus dynamique de l'Afrique de l'Ouest. Il est donc devenu un partenaire économique important pour la Chine. Ce faisant, il a été considéré par les anciennes puissances coloniales, et plus récemment, par les intérêts américain, comme coupable d'une sorte de trahison. Rappelons que la Chine, pour l'Amérique, est en train de devenir après la Russie, un « second ennemi héréditaire ». Or Obama a récemment décidé,à l'occasion de l'épidémie Ebola, de réinvestir militairement l'Afrique de l'ouest. Une complicité sino-nigériane ne peut lui apparaitre que comme « inamicale » .

La France est aussi intéressée à ce qui se passe au Nigeria et à ses frontières. Elle doit notamment conforter ses alliances traditionnelles, notamment avec les Etats francophones. Elle ne cherche donc pas particulièrement à s'informer de la façon dont ceux-ci tirent ou non profit de la présence grandissante de Boko Aram. Le président du Tchad Idriss Déby, proche de la France, est par exemple soupçonné d'encourager le développement des milices de Boco Aram. Depuis l'intervention de ses soldats au Mali, où ils ont payé un lourd tribut, Idriss Déby a acquis une nouvelle stature dans la région. Il est l'un des rares à disposer d'une armée digne de ce nom, équipée et financée grâce à l'argent du pétrole, censé au départ soutenir le développement économique du Tchad. La France en a fait son principal allié dans cette zone troublée. Le quartier général de l'opération de contre-terrorisme dans le Sahel, Barkhane, est installé dans la capitale tchadienne.

Idriss Déby, devenu un partenaire incontournable pour les Français, l'est aussi pour les Américains et les Britanniques face à la menace de Boko Haram au Nigeria. Plus personne ne se risque à critiquer l'autoritarisme et la gestion clanique de son pouvoir. Récemment, il a reproché à la France de ne pas intervenir suffisamment en Libye. Mais, sinon lui, du moins des proches, sont dans le même temps soupçonnés d'être en concertation continuelle avec les chefs de Boko Aram, lesquels recrutent abondamment des militants parmi des djihadistes venant de Libye. .

Ces diverses « sympathies » expliquent que chaque grand responsable en Afrique de l'Ouest présente régulièrement Boko Aram comme une peste, mais aussi comme une hydre aux multiples têtes, contre lesquelles l'intervention militaire, d'où qu'elle vienne, serait inefficace. L'excuse est bonne pour ne rien faire, et tenter de profiter du désordre ambiant.

Si l'on voulait en savoir plus; il faudrait interroger les nombreux services de renseignement, travaillant pour toutes les grandes puissances qui opèrent dans la région. Le lecteur comprendra que nous ne sommes pas aventurés dans cette tâche impossible. A chacun donc de se faire par ses propres moyens une opinion plus précise 1)

Note

1) Des scientifiques ont récemment cherché à montrer que le dépérissement rapide du lac Tchad pouvait contribuer à déséquilibrer les populations qui y vivaient traditionnellement, les rendant perméables aux propagandes extrémistes. C'est probable, mais que faire? Il a même été envisagé un projet de canal à grand débit devant apporter de l'eau au lac à partir du fleuve Congo vers le fleuve Chari, qui alimente le lac. Mais la perspective de creuser en pleine zone d'insécurité un canal de 2.500 km, comme envisagé par une « Commission du Bassin du Tchad » basée à N'Djaména, n'enthousiasme personne



28/01/2015


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