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La guerre contre les égorgeurs

Avant de connaître les résultats de la conférence de Paris convoquée par la France le 15 septembre, conjointement avec le chef du gouvernement irakien, Fouad Massoum, nous pouvons faire quelques observations initiales. Nous n'avons pas de compétences particulières pour les faire, mais nous n'avons pas non plus de compétences particulières pour ne pas les faire. Il s'agit désormais,en France même, d'une question majeure d'ordre public et de défense, dans laquelle chaque citoyen a le droit et le devoir de s'exprimer.
Dans un article précédent,1) nous avions critiqué le fait que Barack Obama, dont le pays les Etats-Unis fut et demeure à la source de la plupart des catastrophes dont l'on constate aujourd'hui les conséquences, notamment l'invasion de l'Afghanistan, puis de l'Irak et finalement de la Libye, s'arroge le droit de repartir en guerre, sans concertation avec les autres gouvernements concernés, et sans mesures adéquates en profondeur. Il ne fait ce faisant que redonner de l'importance à ce qu'il faut appeler non pas daesh  qui signifie Etat en arabe, mais international d'égorgeurs. Nous reprochions par ailleurs à François Hollande d'endosser la guerre d'Obama sans l'effort de réflexion nécessaire.

L'initiative de la France, précédée d'un entretien à Bagdad entre François Hollande et le nouveau Premier ministre irakien, permet de redresser un peu le jugement porté sur le suivisme de François Hollande à l'égard d'Obama. La diplomatie française s'efforce ainsi de reprendre la main, dans un domaine qui la concerne bien plus directement qu'il concerne la lointaine Amérique. Au sujet de la participation à la conférence, il faut d'abord saluer la présence des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, celle de la Russie en la personne du ministre des affaires étrangères Serguei Lavrov étant la plus notable. Espérons que la Russie ne fera pas que de la figuration, dans une question qui l'intéresse en premier chef et qui ne pourrait progresser sans une coopération active de sa part, suivie dans le temps et pas seulement le temps d'une conférence.

Quant à la participation, outre celle de l'Irak, de la dizaine de pays arabes conviés, elle est évidemment indispensable. Mais il ne faudrait pas placer sur le même plan le Qatar et l'Arabie saoudite, qui continuent à inonder les égorgeurs de pétro-dollars, et celle de pays engagés beaucoup plus directement dans la lutte contre le terrorisme: l'Egypte et dans une moindre mesure la Turquie, par exemple. Concernant l'Iran, vu son poids dans la région, notamment auprès des chiites en lutte contre les sunnites radicaux, sa participation s'imposait. Elle a été refusée par les Etats-Unis, y compris sous la pression d'Israël, en raison notamment de ses liens avec le Hesbollah en Palestine. Elle est aussi refusée par les pays du Golfe, dont nous venons de rappeler les liens qu'ils conservent avec le terrorisme. Voudrait- on que l'Iran rejoigne les rangs de ceux qui soutiennent les égorgeurs, au moment précis où par ailleurs elle pourrait se rapprocher sinon des Occidentaux, du moins de l'Europe.

Mais l'absence la plus dommageable sera celle de la Syrie alaouite de Bashar al  Assad. Celui-ci a du sang sur les mains, certes, mais qui n'en a pas dans cette région? Paraître vouloir continuer à soutenir les opposants radicaux qui veulent sa chute et préparent ainsi la place d'un futur état islamique syrien, est parfaitement irresponsable. La France en tous cas devrait s'y opposer. Rappelons que les Chrétiens d'Orient, dont la France très légitimement veut prendre la défense, trouvent pour le moment dans la Syrie de Bashar al Assad un refuge indiscutable.

Une conférence, mais pour quoi faire?

L'objet fort louable de la réunion de Paris est de répartir les rôles entre les Etats coalisés: frappe militaire, aériennes et éventuellement sur le terrain, aide en matériel militaire à certains belligérants, dont les peshmergas kurdes, aide humanitaire, mesures de sécurité intérieure – puisqu'il est désormais avéré que les égorgeurs recrutent partout et en priorité en Europe.

On doit regretter cependant que, mise à part la Grande Bretagne, la présence et en tous cas la participation des autres Etats européens, comme de la Commission, soit symbolique. François Hollande rappelle cependant, à juste titre, que la lutte contre le terrorisme passe également par un renforcement des efforts dans le Sahel et particulièrement au sud de la Libye, où s'est reconstitué un menaçant foyer djihadiste. Mais les appels lancés par les responsables français sont jusqu'à présent restés lettre morte.

Ceci dit, il faut bien se persuader que les coalisés ou futurs coalisés rassemblés pour un jour à Paris doivent mener à leur tour une vraie guerre, en riposte à celle menée contre eux. Ils ne peuvent se limiter à des gesticulations, qui feront bien rire les ennemis qui les observent. Nous ne savons encore ce à quoi aboutiront les travaux de la conférence. Les Européens, s'ils se souvenaient de la montée du nazisme en Allemagne, ayant abouti à la mise en place d'un Etat national-socialiste surpuissant, ne devraient pas faire les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs. Il est en train de se mettre en place, au Moyen Orient, avec de nombreuses ramifications en Europe, en Russie et même en Asie, ce qui sera si rien n'est fait un Etat surpuissant analogue à ce que fut l'Allemagne hitlérienne. Dans les années trente du 20e siècle, les vainqueurs de 1918 auraient du considérer que la guerre reprenait et qu'il leur fallait de nouveau se mobiliser pour en étouffer dans l'oeuf les prémisses. Pour cela, ils auraient du admettre, n'en déplaisent aux pacifistes, qu'ils devaient de nouveau se considérer en état de guerre, et prendre les mesures en conséquences.

Aujourd'hui, la guerre à mener doit être conduite sur plusieurs fronts:

La question du financement international.

Les terroristes s'abreuvent désormais à plusieurs sources dont nous sommes tous les financeurs: pétro-dollars déjà cités, contrebande d'armes et de produits stratégiques divers, paradis fiscaux recyclant les bénéfices de la fraude fiscale et de l'économie criminelle, Ceux-ci se montent à plus de 400 milliards de revenus divers annuels. Tous évidemment ne vont pas bénéficier au djihadisme, mais une part suffisante pour alimenter ceux-ci indéfiniment en ressources. Pourrait-on espérer d'un coup éliminer tous les comportements maffieux, dont des intérêts américains et européens majeurs sont les auteurs et les bénéficiaires? Certainement pas. Mais renforcer contre eux la lutte et les moyens des Etats s'impose cependant en priorité. Cela pose non seulement la question de la volonté mais des moyens administratifs et judiciaires nécessaires. Cette question des moyens est cruciale et nous la retrouverons en permanence. En guerre, il faut se donner les moyens humains et budgétaires de gagner, quels qu'en soient les coûts pour les « consommateurs ».

La question de la lutte contre les recrutements en Europe même.

Le gouvernement français prépare certaines mesures en ce sens, mais déjà elles se heurtent aux protestations des bonnes conscience. Ne va-t-on pas encourager un anti-islamisme systématique? Ceci ne tient pas. C'est aux musulmans d'Europe, comme en France ils ont commencé à le faire, de montrer qu'ils participent à la prévention du djihadisme. Mais pour une telle lutte, à nouveau, se pose la question des moyens de police et de justice nécessaires, aujourd'hui de plus en plus réduits sous les injonctions de politiques d'économies aberrantes. Il faut, la aussi, reprendre les recrutements et les formations indispensables – n'excluant évidemment pas le dialogue avec les citoyens dont le soutien est indispensable.

La question du contrôle de l'Internet

Il s'agit de combattre la propagation virale de mots d'ordre et d'images déstabilisant la société dans son ensemble, y compris l'équilibre psychique (nous y reviendrons dans un autre article) de chacun d'entre nous. Que l'on ne nous dise pas que l'Internet est incontrôlable. Il l'est tant que personne ne lutte, en premier lieu, contre la prise en mains de celui-ci par des services de renseignements et des « géants du net » américains appuyant indirectement un terrorisme contre lequel leur gouvernement prétend entrer en guerre. La encore, les bonnes âmes sévissent, en France même, comme en témoigne un article que vient de publier Médiapart 2), article qui mériterait d'être discuté point par point - y compris par ceux qui comme nous, se trouvaient plutôt jusque là en sympathie avec les organismes qui s'y s'expriment.

La question des budgets de défense.

L'Europe se refuse à tout effort de financement pour des forces de défense en propre. Elle est devenue ainsi le ventre mou d'une lutte contre les égorgeurs. La France, qui a jusqu'ici refusé ce choix catastrophique, se croit obligée cependant, pour des raisons d'équilibre budgétaire imposées par les autres Etats européens, de diminuer les effectifs et les moyens dont disposent ses forces armées. La encore, le choix est suicidaire. Aurait-on en 1914 refusé la mobilisation générale au prétexte des difficultés budgétaires de l'époque?
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post scriptum au  15 septembre 21h

Ceux qui attendaient des décisions importantes et nouvelles des participants (27 pays arabes et occidentaux, trois organisations internationales) à la réunion du lundi matin 15 septembre au ministère français des Affaires étrangères ont été déçus. Certes, ceux-ci ont répété que le prétendu « Etat » islamique (EI) était une menace « non seulement pour l'Irak mais aussi pour toute la communauté internationale ». Ils se sont « engagés à soutenir le nouveau gouvernement irakien dans sa lutte par tous les moyens nécessaires, y compris une aide militaire appropriée », selon le texte final de la réunion, qui avait été ouverte dans la matinée par les présidents français François Hollande et irakien Fouad Massoum. Ce dernier a renouvelé son appel pour une intervention aérienne rapide. La France y a déjà répondu en organisant de premiers vols de reconnaissance au-dessus de l'Irak, à partir de sa base à Abou Dhabi.

Mais les participants à la coalition n'ont pas fourni les détails de leur riposte face à l'EI. Cela peut s'expliquer. De tels sujets ne se traitent pas en conférence plénière. Pour la France, le prochain rendez-vous important sera une réunion, consacrée à l'Irak, du Conseil de sécurité au niveau ministériel vendredi 19 à New York. On notera que la Russie était représentée à Paris par le chef de sa diplomatie, Serguei Lavrov, un ministre très proche de Vladimir Poutine.  « Les Russes sont avec nous quant il s'agit de combattre le terrorisme » a estimé un diplomate français. C'était pour la France la moindre des choses de l'admettre.

En revanche, l'Iran, acteur régional majeur, n'était pas représenté, jugeant illégitime une coalition internationale dont l'objectif réel reste selon lui de renverser le régime syrien. L'Iran - dont les relations avec les Etats-Unis sont gelées depuis 35 ans - partage avec les Occidentaux une profonde aversion envers les terroristes de l'EI, dont les chiites, majoritaires en Iran et en Irak, sont l'une des principales cibles. Il est regrettable que la France n'ait pu convaincre les Iraniens du fait que l'objectif de la coalition n'était pas la chute de Bashar al Assad. Mais François Hollande en était-il convaincu lui-même, ayant constamment louvoyé sur cette question dans les dernières semaines, sous les pressions américaines.

Cette réunion de Paris va-t-elle terroriser les terroristes de l'EI, selon l'expression fameuse, et encore moins stopper leur avance sur tous les fronts ? Il faut bien se rendre compte que la seule force opérationnelle sur le terrain reste l'armée irakienne. Or celle-ci avait montré précédemment ses faibles capacités militaires, sinon la propension de beaucoup de ses membres à trahir, soit pour de l'argent, soit par conviction religieuse.

On peut pronostiquer sans grand risque que par ailleurs aucun des problèmes de fond recensés dans notre note ne seront abordés. Ceci imposerait aux Occidentaux et en premier lieu à l'Amérique des changements de paradigme radicaux, susceptibles à terme d'ébranler le Système dont ils sont les piliers. Obama s'est seulement distingué, à partir de son bureau de Washington, par une « engueulade » publique fort peu diplomatique à l'égard de la France, à qui il a reproché de verser des rançons aux preneurs d'otage.

Notes

    1) Obama s'en va-t-en guerre au Moyen Orient http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1484&r_id=
    2) Médiapart . Le projet de loi antiterroriste vise Internet http://www.mediapart.fr/journal/france/140914/le-projet-de-loi-antiterroriste-vise-internet


15/09/2014


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