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Découpler l'Europe des Etats-Unis

Cette idée ne doit pas être confondue avec celle recommandant une rupture avec les Etats-Unis. Il s'agirait seulement de prendre beaucoup plus d'indépendance à leur égard. La politique qu'ils conduisent actuellement dans la crise ukrainienne, en entrainant l'Otan avec eux, ne peut que conduire à des difficultés insurmontables pour l'Europe. Beaucoup d'Européens sensés commencent à s'en rendre compte, mais les vieilles adhérences sont difficiles à dénouer.


L'Europe, depuis la 2 guerre mondiale, se trouve vis-à-vis de l'Oncle Sam comme une jeune fille du siècle dernier avançant en expérience et souhaitant s'émanciper à l'égard de son père. Celui-ci, qui se trouve bien de la situation de dépendance sans laquelle il maintenait jusque alors sa fille, fait tout ce qu'il peut pour la garder au logis. Il lui explique que sans lui, elle courrait de grands risques, y compris en fréquentant sans sa protection les messieurs russes, chinois ou indiens du quartier. Comme elle est de caractère un peu influençable, elle avait jusqu'ici accepté un statut de mineure sous tutelle bien qu'il ne corresponde plus à ses capacités. Elle commence cependant à se demander si elle ne ferait pas mieux de quitter le domicile paternel, d'autant plus que son père devient de plus en plus instable et oppressif au fur et à mesure qu'il vieillit.

La plupart des européens sont dans la situation de cette jeune fille, n'osant pas rompre une tutelle datant de plus d'un demi-siècle, bien qu'ils soient de plus en plus conscients de l'assujettissement en résultant pour eux. Ils ne se voient pas affronter seuls les rigueurs d'un monde mondialisé et sans lois. Cependant, plus ils s'abritent sous le parapluie américain, plus ils perdent la capacité de s'en passer un jour. C'est évident dans le domaine militaire, mais aussi dans toutes les technologies émergentes – y compris en ce qui concerne Internet, devenu avec le consentement implicite de l'Europe le terrain de chasse des agences américaines de renseignement.

Non seulement les européens ne cherchent pas vraiment échapper à la domination américaine mais ils semblent se précipiter tête baissée dans tous les pièges tendus pour les aliéner davantage. C'est le cas du futur traité de libre-échange transatlantique (FTT). Après avoir été présenté comme une lointaine possibilité, l'on découvre maintenant qu'il est sur le point d'être adopté – sans que les opinions publiques aient été suffisamment informées des clauses de celui-ci. Or un tel traité, s'il offre quelques possibilités commerciales aux entreprises exportant vers les Etats-Unis, marquera la fin de toutes les spécificités qui ont fait l'originalité et la force de la civilisation européenne depuis la guerre: protection sociale, droit du travail, services publics... Loin de refuser ces abandons, les chefs d'Etat européens n'ont de cesse d'insister auprès d'Obama pour que les négociations aboutissent au plus vite.

De nouveaux partenaires stratégiques

Si nous reprenons l'exemple de la jeune fille n'arrivant pas à se détacher de son père, il est clair que seuls de nouveaux partenaires lui permettraient de prendre confiance en elle. Or de tels partenaires potentiels existent maintenant pour l'Europe. Le premier de ceux-ci est la Chine.

Lors de sa récente visite en Europe, le président chinois Xi Jinping a invité les européens à «explorer activement» la possibilité d'un accord commercial bilatéral. Ce n'est pas la première fois qu'une telle perspective est mise en avant. Wen Jiabao, alors premier ministre, l'avait déjà mentionné en 2012 et David Cameron l'a publiquement soutenue en décembre 2013. Sa simple évocation fait peur chez de nombreux responsables européens, en particulier français. Cependant un communiqué commun publié le 31 mars (http://eeas.europa.eu/delegations/china/press_corner/all_news/news/2014/20140331_02_en.htm) mentionne « la volonté d'envisager des ambitions plus larges y compris, lorsque les conditions seront réunies, vers la perspective de long terme d'un accord de libre-échange global et approfondi »

S'agit-il, en langage diplomatique, d'un refus poli. Il est certain que l'idée d'un accord de libre-échange entre l'Union européenne et la Chine suscite de vives craintes. Constamment, les entreprises européennes se battent contre des concurrents asiatiques présentés comme ne respectant aucune loi, notamment dans le domaine phyto-sanitaire et sanitaire. Le commerce de l'Union européenne avec la Chine est fortement déficitaire. Faut-il courir le risque d'augmenter ce déficit?

Cependant, d'un point de vue commercial, c'est pourtant l'absence d'accord avec la Chine qui risque d'être bientôt difficilement justifiable. Remarquons d'abord que ces craintes ne s'appliquent pas à l'investissement, pour lequel la négociation d'un traité bilatéral est en cours. Ici, les flux vont majoritairement d'Europe vers la Chine. On objectera cependant, à tort selon nous, que les investissements européens en Chine sont en fait des délocalisations contribuant sur le long terme à l'affaiblissement de l'industrie européenne, surtout s'ils s'accompagnent de transferts de technologies. La question avait été fortement évoquée en France à la signature d'un accord entre Peugeot et DongFeng. Mais finalement le pari a été fait que cet accord sera favorable aux deux partenaires.

Mais un accord de libre-échange est un traité de partenariat dont la portée dépasse la dimension purement économique. S'engager dans une négociation constituerait un geste politique conséquent envers la Chine, en particulier dans un contexte où les Etats-Unis refusent une telle négociation avec celle-ci, de plus en plus présentée comme une sorte d'ennemi potentiel.

Or, même d'un point de vue purement commercial, un accord bilatéral entre la Chine et l'Union aurait un intérêt. D'une part, l'importance de l'Union comme débouché commercial de la Chine placerait plutôt la première en position de force dans les négociations. D'autre part, les barrières commerciales sont plus élevées du côté chinois : les exportations européennes vers la Chine font face à un droit de douane moyen de 20 % pour les produits agricoles et 7,5 % pour les produits non agricoles, tandis que exportations chinoises vers l'UE sont respectivement taxées à 16 % et 3,5 %.

Un accord serait également une opportunité permettant un meilleur accès des exportateurs européens aux marchés publics chinois, de peser plus efficacement sur le respect des droits de propriété intellectuelle ainsi que sur le respect des indications d'origine géographiques, d'améliorer les conditions de la concurrence, notamment concernant les marchés des services en Chine et finalement d'accroître la compatibilité de leurs mesures de régulation techniques et sanitaires avec les nôtres. Les gains sont potentiellement très importants.

Mais, dira-ton, c'est précisément ce que prétendent rechercher les négociateurs du FTT avec les Etats-Unis. Oui, mais à la différence près que dans le cas de ce dernier ce seraient les entreprises américaines qui bénéficieraient de tels avantages si elles pouvaient opérer totalement librement en Europe. L'inverse ne serait pas vrai compte tenu du retard pris par l'Europe dans les technologies avancées...ce retard étant d'ailleurs une des conséquences de l'exploitation quasi coloniale imposée à l'Europe par les géants américains de l'informatique, des télécommunications et du web.

En fait, c'est l'absence d'accord avec la Chine qui sera bientôt injustifiable, d'un point de vue purement commercial. Si l'Union européenne signait des accords bilatéraux avec les Etats-Unis et le Japon, et comme dans le même temps existent un grand nombre d'accords bilatéraux offrant à de nombreux pays, notamment ceux considérés comme en développement, divers accès libres de droits et de contingents, il en résulterait que très peu d'importations rencontreraient des droits de douane à l'entrée dans l'Union. Pourquoi refuser aux relations avec la Chine ce que l'on acceptera dans le cadre des ACP (Accords de partenariat économique) ou dans celui d'accords bilatéraux avec le Mexique, l'Afrique du Sud, le Chili, la Corée, le Canada, peut-être aussi avec l'Inde, la Malaisie et le Mercosur.

L'euroBRICS

Au delà d'un accord avec la seule Chine, il conviendrait d'étudier l'intérêt d'un partenariat, non seulement économique mais dans de nombreux cas stratégique, entre l'Europe et les pays du BRICS, lesquels s'organisent de plus en plus sous la forme d'une entité cohérente, avec peut-être une monnaie commune. Dans le cadre d'un euroBRICS, l'Europe pourrait jouer un rôle important, du fait de ce qui lui reste de puissance, tant vis-à-vis de la Chine que de la Russie et de l'Inde. Elle aurait beaucoup plus de marges de manoeuvre que dans le cadre du FTT à l'égard des Etats-Unis.

C'est bien pourquoi la diplomatie américaine fait tout ce qu'elle peut pour compromettre la survenue d'un euroBRICS qu'elle considérerait comme une défaite majeure. L'exploitation qu'elle fait de la crise ukrainienne lui permettra, en engageant une nouvelle guerre froide, de faire reculer indéfiniment ce risque. L'Europe aurait le plus grand tort de se laisser manipuler. Il est temps que la jeune fille aille s'installer chez elle, en quittant le domicile de l'Oncle Sam.









15/04/2014


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