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Maud Julien, auteure de « Derrière la grille » Stock 2014

Chaque jour des dizaines ou centaines de jeunes adolescentes dans le monde se battent contre la plus ancienne et la plus durable des oppressions, celle exercée par des hommes adultes sur des filles ou femmes. Aujourd'hui, le monde célèbre à juste titre le Prix Nobel de la paix qui vient d'être décerné à Malala, presque blessée à port par des talibans pakistanais parce qu'elle osait prétendre continuer à faire des études. Son exemple est, grâce au Nobel, susceptible d'encourager d'autres révoltes. Mais il n'y a pas que dans les pays musulmans ou dans les pays pauvres que les femmes sont considérées par les hommes comme bonnes à détruire. Ce mal est aussi fréquent en France, dans les milieux dits bourgeois, religieux ou laïques. C'est l'histoire que raconte une autre héroïne, dont on devrait parler tout autant, Maud Julien.

Nous n'allons pas ici commenter à proprement parler le livre, ni présenter l'auteure, que ce livre a fait connaître. Bornons-nous à essayer d'utiliser les leçons que ce livre nous donne dans un effort pour comprende une question de plus en plus d'actualité: 

Pourquoi de plus en plus de jeunes européens rejoignent-ils les djihadistes ?

Le nombre est statistiquement infime, mais il inquiète à juste titre. D'où cette question de plus en plus posée : pourquoi de plus en plus de jeunes européens rejoignent-ils les djihadistes ? On pourrait à la rigueur expliquer le phénomène dans le cas de jeunes gens, garçons ou même filles, de religion musulmane, marginalisés par le chômage ou de petits emplois sans avenir, pris en mains par des prédicateurs recruteurs agissant sans contraintes dans certains quartiers ou mosquées, et finalement soumis sur internet au bombardement médiatique de plus en plus techniquement efficace organisé dans des pays comme l'Arabie saoudite dont on sait qu'ils ont toujours entretenu les terroristes – ne fut-ce que pour s'en prémunir eux-mêmes. Pour tous ceux-ci, le djhihad est sûrement vécu comme une aventure exaltante, permettant d'échapper à la routine des banlieues, même s'ils risquent de payer cela du prix de leur vie.

Les classes moyennes ou favorisées

Mais le problème est plus difficile à élucider quand il s'agit de jeunes des classes moyennes ou favorisées, provenant de familles chrétiennes ou laïques, n'ayant pas de raisons particulières pour ne pas s'intégrer. Certes, eux aussi reçoivent la propagande médiatique en faveur du djihad. Certaines images, notamment de combats et d'exécutions, peuvent faire appel en eux aux instincts destructeurs toujours présent chez chacun d'entre nous. Mais serait-ce suffisant pour qu'ils se convertissent à un islam de combat, abandonnent la relative tranquillité de leur milieu et acceptent de tuer et de mourir ?

On répondra que de tels profils psychologiques se retrouvent en infiniment plus grand nombre dans les comportements quasi-suicidaires que sont l'abus des drogues, de l'alcool, des conduites à risque sur la route, de la fugue... Les psychologues et sociologues ne manquent pas en ces derniers cas d'évoquer des raisons souvent dénoncées mais très difficiles à combattre. Il s'agit là encore des conséquences de la crise économique, frappant plus particulièrement les jeunes, même au sein des classes moyennes, ou bien du manque d'attrait présenté par les perspectives d'avenir offertes au sein d'une société bien peu exaltante.

On peut à juste titre aussi faire valoir des troubles individuels du développement des capacités cognitives et du jugement, découlant de raisons diverses dont certaines sont indiscutablement pathologiques – d'autant plus difficiles à traiter d'ailleurs. Il reste cependant qu'une majorité d'adolescents savent se garder de ces conduites à risques ou, s'ils y cèdent, s'en affranchissent très vite. Pourquoi ces différences ?

Derrière la grille

Le succès d'un livre tel que "Derrière la grille"de Maud Julien (Stock) oblige ceux qui veulent comprendre ce problème de la fuite dans le djihad à se tourner vers le rôle déstructurant joué par certaines ambiances familiales où s'exerce l'influence aliénante de parents proches, père ou mère.
Là encore, notamment depuis Freud, l'influence des parents dits abusifs sur les troubles comportementaux et scolaires des enfants a souvent été dénoncée. Elle est très difficile à combattre, notamment par les éducateurs et enseignants qui en constatent les effets. D'une part, elle reste cachée aux yeux de l'enfant lui-même, sinon niée. D'autre part parce que les faits en question ne sont généralement pas considérés comme relevant d'intervention des auxiliaires sociaux, des psychiatres ou de la police.

Ils sont d'autant plus difficiles à combattre que l'opinion y voit des situations personnelles, ne devant pas intéresser le regard social. La famille, en Europe notamment, est encore considérée comme une institution fondamentale, sur laquelle aucun soupçon ne doit porter. Le père et la mère ne doivent pas être mis en cause, sans soupçons de faits graves relevant du code pénal.

Or le livre de Maud Julien expose l'enfermement au sens propre du terme que son père, avec la complicité de sa mère, lui avait imposé, de l'âge de cinq ans à l'adolescence, le tout pour son "bien". Le but du père, lui-même certainement grand malade mental – comme il en existent beaucoup non identifiés - était de faire de sa fille une sorte d'héroïne, échappant à toutes les tentations de la société corruptrice. Apparemment ne se mêlait à cela aucune tentative, au moins explicite, d'agression sexuelle.

En fait, comme l'auteure le rapporte elle-même, elle s'est trouvée, à échelle individuelle, soumise aux opérations d'endoctrinement et d'enfermement caractéristiques de l'action des sectes, sous l'influence de gourous se permettant tous les abus psychiques. Elle a eu le grand courage psychologique lui ayant permis de se dégager de cette influence délétère, à la suite de circonstances que nous ne relaterons pas ici. Elle est devenue ensuite une thérapeute particulièrement bien placée pour conseiller des enfants ou parents en difficulté, soumis à de tels endoctrinements.

Un cas fréquent

Le cas qu'elle évoque est, comme il est facile de le deviner, bien plus fréquent que la bonne conscience sociale régnant dans les milieux favorisés ne veut l'admettre. L'abus d'autorité des parents, père ou mère, la volonté à tous prix d'isoler et d'obliger l'enfant à rester sous leur influence, sont certainement bien plus répandus que l'on imagine. Beaucoup d'enfants et adolescents finissent par s'en libérer, mais tous ne le peuvent pas. D'où, en grande partie tout au moins, leur attrait névrotique pour les conduites à risque, leur extrême sensibilité aux exemples de telles conduites circulant comme des virus (des mèmes) dans la société.

Dans les cas évoqués ci-dessus où ces enfants s'échappent à l'enfermement familial par la voie du djihad, les parents eux-mêmes, s'ils en étaient encore capables, conseillés par les thérapeutes qu'ils consultent, devraient réfléchir à leurs responsabilités dans de telles catastrophes – ne fut ce que pour ne pas réitérer dans leurs erreurs concernant le reste de leur progéniture. Mais le peu que l'on voit, à la télévision, de la façon dont ils se comportent, ne se remettant quasiment jamais en cause, enfermés dans leur bonne conscience de parents martyrs, laisse peu d'espoir en ce sens. Ainsi va la société, répétant inlassablement ses mêmes aveuglements.




10/10/2014

Europe Solidaire