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Le Grand Basculement selon Alastair Crook

Alastair Crooke est le fondateur et le directeur de Conflicts Forum qui s'efforce de proposer une nouvelle approche géopolitique du monde.

Alastair Crooke s'inspire d'un grand nombre de sources émanant d'enseignants et de chercheurs qui refusent les vues déformées imposées par le complexe militaro-industriel américain. Celui-ci pousse en permanence à des conflits avec la Chine et la Russie, comme avec ce que l'on pourrait appeler l'Islam modéré que l'on retrouve dans une grande partie du Pacifique et de l'Afrique.

Conflicts Forum http://www.conflictsforum.org/

Il vient de publier le 14 août 2019 sur le site Stratégic Culture un article intitulé « The Great Switch » que Philippe Grasset (voir son article référencé ici), propose de nommer « Le grand basculement ». Selon Crooke, le monde est à la veille d'un très grand changement, dont peu ne prennent encore conscience. Il se caractérise par la conjonction des crises internationales et celle des crises internes à la société occidentale. Celles-ci se traduiraient notamment par l'incapacité des gouvernements au sein de celle-ci de proposer des politiques cohérentes capables d'entraîner un accord suffisant des citoyens. On peut le constater en France et en Allemagne où Emmanuel Macron et Angela Merkel sont de plus en plus impuissants à s'entendre sur des politiques cohérentes, ce qui fragilise leur rôle de chefs d'Etat. Il en est de même au sein de l'Union européenne, que les plus indulgents comparent à un navire en dérive dans une mer tempétueuse.

Selon Crooke, jamais les crises extérieures et les crises intérieures n'ont été aussi nombreuses mais aussi interdépendantes en Occident. Jusqu'à présent s'y imposait une vision libérale, culturelle et économique principalement inspirée des intérêts du grand capitalisme financier symbolisé par Wall Street. Or comme l'a fait remarquer récemment Vladimir Poutine, cette vision « n'est plus à la mode ». Le libéralisme et le prétendu Siècle des Lumières européen sont brutalement devenus obsolètes pour une grande partie du monde. Ce virage soudain a laissé l'Occident libéral désemparé et inquiet. Aux États-Unis et au Royaume-Uni où règne une extrême polarisation, les élites politiques ne cessent ne cessent de se combattre.

Ceci se mesure aujourd'hui au Moyen-Orient où Américains et Européens ne peuvent proposer des solutions cohérentes aux conflits qui opposent la Syrie, l'Iran chiite et son alliée la Russie face à l'entente des puissances sunnites menées par l'Arabie saoudite, ceci devant une Turquie qui semble avoir récemment choisi le camp chiite. Tant et si bien qu'aujourd'hui l'Arabie saoudite est tentée de se rapprocher de la Russie en espérant d'elle une solution que les Occidentaux sont incapables de faire triompher, voir même incapables de proposer.

Aussi bien, Alastair Crooke envisage que face à ce chaos occidental, la Russie et la Chine, sans envisager elles-mêmes des solutions, puissent jouer un rôle d'apaisement et de rapprochement. Si aucune solution à la crise au Moyen-Orient n'apparaît encore possible, il espère que dans une atmosphère plus coopérative, de telles solutions puissent apparaître progressivement.

Certains objecteront que la Chine et surtout la Russie éprouvent elles-mêmes en interne tellement de difficultés qu'elles ne pourraient pas jouer un rôle médiateur utile au plan international. L'avenir dira ce qu'il en est. Mais pour le moment et dans les prochains mois, il faudrait tout faire pour que le Grand Basculement n'ait pas que des effets négatifs, entraînant le monde entier à la catastrophe.

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 “Le Grand Basculement”

Traduction due à l'obligeance de Philippe Grasset

Les conflits surgissent partout : une grande partie de l'armée turque est prête à envahir certaines parties de la Syrie (bien que l'invasion ait pu être évitée pour l'instant) ; le Premier ministre indien Modi vient peut-être de déclencher le prochain épisode de la guerre pour le Cachemire avec le Pakistan, avec son putsch “nationaliste” hindouiste pour annexer la région du Jammu-et-Cachemire à majorité musulmane ; le Japon a commencé une mini-guerre commerciale avec la Corée du Sud ; La Turquie se prépare à une confrontation avec la Grèce et Chypre au sujet de l'exploration énergétique en Méditerranée orientale ; la guerre au Yémen s'intensifie en se rapprochant de plus en plus vers le Sud de l'Arabie saoudite ; les conflits des États-Unis avec l'Iran et la Syrie couvent et Hong Kong a sombré dans la violence.

Que se passe-t-il ? Existe-t-il un lien unificateur entre cette soudaine flambée de tension généralisée à l'échelle mondiale ? Bien sûr, tous ces conflits ont leurs contextes de fond spécifiques. Mais pourquoi tant d'événements en même temps ? Eh bien en un mot, tout est dans l'idée de changement, – la reconnaissance du fait que nous sommes à l'aube de changements majeurs. Le monde commence à se repositionner pour les aborder.

Prenons, par exemple, la volte-face des Émirats Arabes Unis, jusqu'à présent partisans affirmés d'une confrontation avec l'Iran et qui se tournent vers l'Iran. Une grande partie de la ferveur de cet État du Golfe pour la confrontation avec l'Iran s'est manifestée lors du succès de l'initiative d'Obama de normaliser la situation avec l'Iran (le traité JCPOA). Les États du Golfe craignirent alors de perdre le parapluie de la protection américaine qui, croyait-on, protégeait ces monarchies autant des pressions de leurs réformistes internes que de l'Iran. Avec l'arrivée du président Trump, il a semblé que se présentait l'occasion de “verrouiller” de nouveau cette “garantie” américaine en incitant le nouveau président, déjà obsédé par son hostilité à l'Iran, à agir contre ce pays.

Mais soudain, la chimère de ces pays du Golfe d'un Trump retardant la résurgence de l'Iran en infligeant à son infrastructure, par une attaque aérienne dévastatrice, des dommages pour plusieurs générations, s'est évanouie dans la chaleur du désert. Lorsque l'Iran a pris l'initiative avec ses mesures de “contre-pressions”, les États-Unis n'ont finalement pas réagi, ni à Ormouz, ni à la perte de son drone à très hautes capacités.

Ce n'est pas encore fini : L'Iran reste un grave point de tension mais dans la région il est acquis désormais que les États-Unis n'ont ni la volonté politique, ni la capacité d'une action militaire prolongée (par opposition à une frappe militaire rapide et limitée, à laquelle l'Iran a promis des représailles importantes). Ce sentiment de “basculement” a été renforcé par la réitération par Trump, le mois dernier, de son appel au retrait de la Syrie, et par sa hâte presque indécente à tenter de quitter l'Afghanistan. Les présages sont clairs : l'Amérique est en train de quitter le Moyen-Orient.

Les États du Golfe doivent se repositionner - et ils le font. Ils se repositionnent dans une architecture de sécurité dirigée par la Chine et la Russie. Il y a dix jours, par le biais d'un document officiellement approuvé par les Nations unies, le ministère russe des Affaires étrangères a proposé un nouveau concept de sécurité collective pour le Golfe Persique. L'initiative russe doit être interprétée comme une sorte de pendant et surtout un complément de l'Organisation de coopération de Shanghai, écrit Pepe Escobar.

Ajoutez à cela que la Chine examine l'idée de la protection navale chinoise de ses propres navires dans le Golfe (dans le style de ce qui est fait contre le détournement de pétroliers de type américain ou britannique) ; et que la Russie et l'Iran ont accepté d'organiser des exercices navals conjoints à Ormouz (qui donneront à la Russie accès aux installations navales de Bandar-e-Bushehr et Chabahar), pour comprendre que la notion d'une architecture de sécurité Russo-chinoise prend forme. Il est logique que les États du Golfe cherchent un nouveau protecteur. Et ils le trouvent.

Alors, quel est le lien avec ces autres développements de conflit ? Un aspect concerne l'évolution de la thèse de Trump sur la “pression maximale” : son absence de succès majeur à ce jour a déjà été largement remarquée. Mais ce qui est révélateur, c'est que cette approche de “the Art of the Deal” n'a aucun moyen de transmuter cette “pression” maximale américaine en une affirmation diplomatique, politique ou stratégique significative. Elle s'est atténuée jusqu'à “capituler”, rendant encore plus pénible son impuissance. Il ne s'agit finalement que d'une radicalisation de l'exceptionnalisme américain. John Bolton l'a formulée ainsi : “Le plus grand espoir de liberté pour l'humanité dans l'histoire, c'est les États-Unis. Protéger l'intérêt national américain est donc la meilleure stratégie pour le monde.” Ou, en d'autres termes, “vos intérêts n'ont aucun intérêt pour moi”.

Ce qui a pu être initié comme une stratégie du “Art of the Deal” a évolué au fil du temps, passant d'une “rivalité entre grandes puissances” à une nouvelle “guerre froide” sans aucun arrangement. La conséquence de cette approche du type “allez au diable avec vos intérêts”, c'est qu'il est fort probable aujourd'hui que ni la Chine, ni l'Iran, ni la Turquie ne recherchent activement un “accord” avec les États-Unis.

Cela a été particulièrement pertinent dans le cas de la Turquie. En tant que membre-clef de l'OTAN, la Turquie a été largement tenue pour acquise en ce qui concerne la poursuite par les États-Unis de leurs propres intérêts, mais la réciprocité n'est plus apparue récemment : la Turquie était simplement supposée être satisfaite par son appartenance à l'OTAN, où les États-Unis se sentent tenus de respecter certains engagements. L'adhésion à l'OTAN devait être en soi une satisfaction suffisante. Et, devant la colère de la Turquie après la tentative de coup d'État de 2016 et sa consternation face à l'impulsion donnée par le commandement US CENTCOM à son projet d'autonomie kurde, l'OTAN s'est contentée de renforcer la position en son sein d'une Grèce qui s'est précipitée sur l'occasion, – la Grèce, l'ennemi juré traditionnel de la Turquie. Ainsi, la poursuite résolue des intérêts américains (en Syrie) a conduit à l'activation d'une nouvelle concurrence entre la Turquie et la Grèce en Méditerranée orientale, menaçant également d'ébranler le statut précaire de Nicosie, dominée par la Grèce. Il n'est pas surprenant que la Turquie redécouvre son ancien rôle de puissance eurasienne, la Chine et la Russie lui accordant l'estime qui convient. Comme d'autres, elle semble embrasser l'architecture sino-russe.

Cela ne signifie pas que la politique commerciale de brigand et l'approche géopolitique de l'Amérique, ni sa peur des guerres, peuvent à eux seuls expliquer la vague actuelle de troubles. L'effet de levier radical des intérêts américains jusqu'à la tolérance zéro des intérêts d'autrui pose cependant la question : pourquoi n'y a-t-il pas de “plan B” si la Chine, l'Iran, la Russie et la Corée du Nord refusent de capituler ?

Est-ce que c'est le fait que la voie vers un “accord” n'a jamais vraiment intéressé qui que ce soit à Washington ? Est-ce que l'objectif était dès le départ d'utiliser les tarifs douaniers pour rompre les lignes d'approvisionnement asiatiques, – et de les forcer, par ces mesures, par le biais des tarifs, à se restructurer via les États-Unis ? Est-ce parce qu'un nouvel “accord nucléaire” avec l'Iran n'a jamais vraiment intéressé les centres essentiels de pouvoir de Washington  DC, qu'il s'agissait toujours de la même stratégie du “regime change” ?

L'autre facteur, plus large, qui explique ce sens d'un monde en métamorphose est précisément une sorte d'implosion culturelle occidentale, un 'Great Switch'(en référence au fondateurde l'Institut Rousseau), – disons le “Grand Basculement”. Il y a très peu de temps encore, la vision libérale, culturelle et économique occidentale était à son apogée. Cela semblait inévitable. Cela semblait irréfutable. C'était le centre de gravité du monde. Mais comme l'a récemment fait remarquer le président Poutine, le libéralisme et le soi-disant Siècle des Lumières européen sont brutalement devenus “obsolètes“ dans la perception d'une grande partie du monde. Ce grand virage tout à fait soudain a laissé le camp libéral, – qui passait son temps à se congratuler “au sommet du monde”, – complètement désemparé, furieux et inquiet. Aux États-Unis et au Royaume-Uni où règne une extrême polarisation, les gens en place passent leur temps à s'entre-dévorer.

La “guerre civile” qui déchire le paradigme occidental permet à d'autres États (non occidentaux) d'explorer de nouveaux espaces pour trouver leur propre voie. Parfois, cette voie peut être potentiellement destructrice, – comme dans l'annexion nationaliste hindouiste du Jammu-et-Cachemire par Modi (sous l'administration Bush, Modi s'est vu refuser un visa au motif qu'il avait soutenu l'extrémisme hindou lors des émeutes antimusulmanes de 2002). Mais la réalité est qu'il n'est plus nécessaire d'obéir aux Shibbolethsmoralisateurs occidentaux, alors qu'ils sont violemment contestés au sein même des citadelles libérales. En bref, si l'Occident se bat pour des valeurs [aussi violemment contestées en Occident même], comment ces valeurs pourraient-elles servir de base à un ordre mondial dirigé par l'Occident ?

Nous sommes en effet à un point d'inflexion. Certains Occidentaux peuvent penser que le statu quo ante est en quelque sorte récupérable (si Trump s'en va et si les 'populistes' sont contenus). C'est une illusion. Le monde extérieur se transforme. La Chine, la Russie et l'Asie remplaceront l'hégémonie américaine, – non pas par une autre hégémonie mais par une coalition flexible d'États épousant des valeurs et un modèle civilisationnel différents. Avec leurs valeurs différentes du paradigme protestant de John Locke, John Hume et Adam Smith, ils arriveront à d'autres perspectives économiques.

Au reste, le statu quo ante ne sera même pas rétabli en Occident. Le système politique des partis occidentaux est lui aussi plongé dans une transformation irréversible. Les politiciens occidentaux de tous horizons tentent de s'adapter à une vie publique dans laquelle l'ancien monde est toujours là, alors que le nouveau n'en est qu'à ses balbutiements.

Dans les démocraties occidentales, le système politique des partis d'après-guerre composé de liens familiaux et communautaires avec le centre-gauche et le centre-droite (sans grande différence entre les deux), est en train de disparaître parce que ses propositions ne sont plus pertinentes pour une proportion majoritaire de l'électorat. Quel est l'intérêt des partis qui existaient pour représenter les intérêts des syndicats et du prolétariat industriel quand l'emploi de masse dans l'industrie lourde a pris fin ? Les économies post-industrielles sont un phénomène mondial.

La conscience populaire d'aujourd'hui n'est pas sollicitée par le sort d'un grand nombre d'ouvriers exploités par les propriétaires d'usines. Elle s'inquiète davantage de la perspective de fermetures d'usines, si tant est qu'il y en ait encore. Les vieilles querelles de la gauche sur les conditions de travail et les salaires sont en grande partie terminées. Le nouveau problème est beaucoup plus subtil et moins propice aux solutions socialistes : comment maintenir un secteur industriel qui offre des emplois à grande échelle essentiellement à ceux qui ont peu (ou pas) de compétences. La globalisation est pour beaucoup dans cette situation mais le déclin de l'économie manufacturière en est le cœur même” (comme le suggère fortement l'appel de Trump aux Deplorablesà partir d'une position de la droite nationaliste plutôt que de la gauche), écrit Janet Daley.

Nous voici donc au cœur du dilemme occidental : les forces modérées du centre-gauche et du centre-droite espèrent toujours représenter les gens qui ont voté pour elles : des électeurs de la classe moyenne voulant montrer leur conscience politique en votant pour un parti épousant une certaine notion de “préoccupation sociale”. Mais, comme les préoccupations de l'élite, la conscience des grandes métropoles s'est tournée vers des groupes “défavorisés” plus spécifiques, – minorités ethniques, les femmes et les non-conformistes des “genres”, – et il est devenu improbable qu'ils accorderont considération et compréhension pour l'impact quotidien de l'immigration de masse et du multiculturalisme sur la majorité (les '60%'). La polarisation s'accentue, chaque groupe se retirant dans son enclave. De ce fait, les partis centristes s'estompent, dans le sillage d'une classe moyenne en déclin et en difficulté économique.

Trois grandes forces politiques se renforcent dans cet environnement politique où le réchauffement climatique (pour les anciens centristes) et l'immigration (pour les '60%') sont les nouveaux enjeux déterminants. Les partis nationalistes de droite, autrefois marginaux, sont désormais un élément structurel des paysages politiques européens. Le Centre est en difficulté partout, et la troisième force devient le mouvement des Verts. Sa montée en puissance spectaculaire, – alors que les électeurs rejettent les partis traditionnels et font pression sur leurs dirigeants sur l'urgence d'agir contre le changement climatique, – est principalement attribuable à une mobilisation des jeunes.

C'est cet “angle mort” d'une élite fermée consistant à ignorer les effets négatifs de la globalisation sur les '60%' au profit de la poursuite de leurs préoccupations idéologiques éphémères, qui est devenu insupportable pour ce qui reste de la vieille classe ouvrière. Daley suggère que cet angle mort “a probablement coûté la présidence à Hillary Clinton : les femmes des États industriels en déclin ne s'inquiétaient pas des 'plafonds de verre', elles s'inquiétaient d'avoir de la nourriture à mettre quotidiennement sur la table et de voir leurs maris trouver un nouvel emploi. Que s'est-il passé ensuite ? Ils ont voté, comme sont enclins à le faire ceux qui sont en colère et privés de leurs droits, pour un démagogue qui ne les considérait pas avec mépris et qui exprimait leur frustration”.

Le statu quo ante n'est plus possible, – même au niveau national, –en Occident, et encore moins à l'extérieur. Le “Grand Basculement” est en cours. La société a perdu son centre de gravité culturel. L'ancien mode de vie s'estompe et est en voie d'extinction. 

Alastair Crooke

 

17/08/2019

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