Europe Solidaire
CultureEconomieEducationEnvironnementInstitutionsInternationalSciencesSécurité/DéfenseSocialTechnologiesValeurs
Aggrandir Réduire Reinitialiser

La tragédie de l'islam

Cet article a été publié dans le n°127 de mai/juin 2007 de la revue Défense. Il conserve toute son actualité. Son auteur est à la fois physicien de formation, économiste et théologien. Il convient volontiers qu'une analyse analogue devrait être faite des formes les plus combattantes d'autres religions, catholiques romaines, évangéliques ou hébraïques. Mais pour le moment elles n'affectent encore que très marginalement l'Europe. Le comité de rédaction d'Europe solidaire.
Avec un milliard deux cents millions de fidèles, soit 20% de la population mondiale, l'islam est aujourd'hui la seconde religion de la planète. Au cours des prochaines décennies, sa croissance se poursuivra, ne serait-ce que sous l'effet mécanique de la démographie, mais aussi par suite d'un prosélytisme intense dans les pays du tiers-monde et parmi les populations défavorisées et immigrées d'Occident (prosélytisme financé en partie par l'argent du pétrole). En soi, cet expansionnisme ne serait pas critiquable si tous les musulmans acceptaient sans arrière pensée d'inscrire leur démarche prosélyte dans les règles d'un Etat de droit fondé sur les principes de la liberté religieuse et de la liberté d'expression. Mais tel n'est pas le cas avec l'émergence d'une forme radicale de l'islam – l'islamisme – qui est en train de devenir une grande menace pour l'avenir de l'humanité. Voyons plus précisément de quoi il s'agit.

L'islamisme : une version totalitaire de l'islam

Les islamistes qui en divers points du monde s'agitent, prêchent, prient, séquestrent, égorgent, se font exploser, etc. n'ambitionnent rien moins que de soumettre la planète entière à la loi islamique, telle qu'ils la conçoivent. Ceci, à commencer par les pays musulmans jugés tièdes ou renégats et aux mains de dirigeants corrompus et apostats. C'est pourquoi le combat islamiste est multiforme et se déroule sur au moins trois champs de bataille enchevêtrés.
Au sein du monde musulman d'abord (le dar-al-islam ou terre d'islam), la guerre civile prédomine, revêtant les formes de l'attentat ciblé (visant les dirigeants, les élites occidentalisées, les étrangers, les musulmans tièdes, etc.) et de la guérilla urbaine et rurale. On pense naturellement à l'interminable guerre afghane, à la guerre civile algérienne aux cent mille victimes, à ce qui se déroule en Irak depuis trois ans,...mais aussi aux attentats sanglants en Arabie saoudite, en Egypte, au Maroc, en Tunisie, au Pakistan, en Indonésie, en Jordanie, en Turquie, etc.

A la frontière du monde musulman ensuite, il y a comme une sorte de ceinture de feu islamique indistinctement dirigée contre tous les autres pays, nations, peuples, cultures et religions (qui constituent le dar-al-harb ou terre de la guerre). Que l'on se donne un peu la peine d'observer la situation géopolique sans à-priori. Incendies dans le Caucase (Tchétchènie, Kosovo, républiques musulmanes d'Asie centrale, etc.), là où se joue la rencontre de l'islam avec le christianisme orthodoxe. Mais aussi incendies au Cachemire indien où l'ennemi est hindouiste, en Thaïlande du sud où il est bouddhiste, au Xinjiang chinois où il est confucéen, au Soudan et au Nigeria où il est animiste et chrétien.

Enfin, au sein même du monde occidental riche, développé, jouisseur et par là même détesté, il s'agit de terroriser pour soumettre. De là ces vagues d'attentats aveugles et gigantesques, visant de préférence des civils innocents : simples salariés d'entreprises (comme les 2700 victimes des Twin towers de New York); modestes passagers de trains (comme à Madrid) ou d'avions (comme en Russie ou aux Etats-Unis) ou encore de vulgaires bus (comme en Israël et en Angleterre); spectateurs de théâtre (comme à Moscou); et plus abject encore, écoliers et écolières comme en Ossétie du Nord.

Le fer et le feu ainsi portés simultanément sur ces trois champs de bataille découlent d'un plan qui n'a rien d'improvisé et d'arbitraire, mais qui est au contraire remarquablement pensé dans son machiavélisme. La cible première en est les pays musulmans qu'il s'agit d'abord de soumettre en chassant les dirigeants corrompus, puis d'unifier au sein de la Umma (la communauté musulmane trans-pays). Pour cela, il faut par des attentats affaiblir l'Occident en le dissuadant d'intervenir dans les affaires musulmanes et surtout en faire, sous l'appellation infamante de "juifs et croisés", le bouc émissaire des malheurs de l'islam. Plus les masses musulmanes seront unies par une commune détestation de l'Occident, plus il sera facile aux islamistes de les mobiliser en vue de restaurer ce qu'ils croient être la société islamique parfaite. Et une fois le monde musulman redevenu un et puissant, il deviendra possible de s'opposer frontalement à cet Occident corrompu et de le soumettre à son tour. Alors le rêve du Prophète sera réalisé et la loi de Dieu (la charia) régnera sur la Terre entière.

Dans ce plan, un rôle important est imparti aux populations immigrées d'origine musulmane d'Europe et d'Amérique (en ont-elles vraiment conscience?), ainsi qu'aux convertis occidentaux illustres qui ont pris disent-ils le "parti des pauvres et des exclus" (le Parti communiste avait bien lui aussi ses compagnons de route!). Il s'agit d'en faire, d'une part une caisse de résonance en faveur des thèses islamistes, d'autre part un vivier pour le recrutement des militants du djihad, des militants parfaits connaisseurs de la culture occidentale et de ce fait directement efficaces. A cette fin, on assiste aujourd'hui en Europe à la prolifération d'officines fondamentalistes (issues des divers courants du salafisme, du tabligh pakistanais, des Frères musulmans égyptiens, etc.) qui se sont donnés pour mission de ré-islamiser les populations immigrées. On trouve de plus en plus d'imams radicaux, prêchant une religion obscurantiste et violente, conduisant au djihad, voire au terrorisme, des jeunes mal dans leur peau. Sous une forme douce et tout en se déclarant légaliste, l'UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) abonde dans le sens de ce fondamentalisme religieux.

Pourquoi une telle dérive ?


Les sociologues des religions débattent à l'infini sur les causes de l'émergence de cet islam radical. Ils les voient généralement dans le sous-développement et la misère économique, quand ce n'est pas dans l'exploitation coloniale de l'Occident et sa domination politique. Sans nier la réalité de ces causes, il me semble cependant que ces sociologues, prisonniers d'une grille d'analyse crypto-marxiste, passent à coté de l'essentiel. A savoir que la cause de cette dérive totalitaire de l'islam se trouve d'abord... dans l'islam lui-même.

Nombre d'intellectuels français ne font-ils pas preuve d'angélisme et de naïveté coupable lorsqu'il est question d'islam ? Certes, il faut se garder d'identifier la grande majorité des musulmans français, qui se réclament d'une pratique paisible de leur religion, avec les tenants de l'islam radical. Mais pourquoi se refuser à voir que l'islamisme ne fait que reprendre, en la durcissant il est vrai, la conception englobante et autoritaire qui se trouve au cœur de la vision islamique de l'homme et de la société. Ce n'est pas seulement moi qui l'affirme, mais l'OCI (Organisation de la conférence islamique) dans le texte conclusif d'un colloque qui s'est tenu à l'UNESCO :"L'islam constitue davantage qu'une religion, au sens occidental du terme,...il lie de manière insécable le profane et le sacré, le spirituel et le temporel". Toute la vie sociale se trouve ainsi soumise à des prescriptions religieuses impératives, que ce soit en matière alimentaire, vestimentaire, de rythmes du temps, de famille, de droit civil, de droit commercial, d'organisation de l'Etat, etc.

Et cela a commencé très tôt, du vivant même du Prophète. Il suffit de lire le Coran dans l'ordre chronologique de sa rédaction (qui n'est pas l'ordre officiel des sourates dans la vulgate du calife Osman) pour s'apercevoir que si l'on a affaire avec Mahomet, dans les premières sourates mecquoises (610-615), à un authentique spirituel retrouvant l'essentiel de l'inspiration biblique, les sourates médinoises (620-632) donnent un tout autre son de cloche. Le Prophète est alors devenu chef politique et chef de guerre, essentiellement préoccupé par le gouvernement de la cité musulmane de Médine et la conduite de la guerre contre les Mecquois (27 batailles ou expéditions en huit ans). Les versets de ces dernières sourates, qui ont malheureusement valeur d'abrogation pour les versets tolérants et pacifiques des premières sourates mecquoises, ont un ton conquérant, intolérant et guerrier.

Par la suite, les choses ne s'arrangeront guère. L'histoire de l'islam est faite de "bruits et de fureur", religion et politique y sont inextricablement liées. Une extraordinaire conquête d'abord, acquise à la pointe de l'épée et dépassant en étendue celle d'Alexandre le Grand. A la fin de la dynastie des Omayyades (661-750), l'empire musulman atteint sa plus grande extension géographique, allant des cotes de l'Atlantique aux rives de l'Indus, des portes du Soudan à l'Asie centrale. Des royaumes puissants, de grands empires à la civilisation brillante auront été bousculés ou détruits. Pour les guerriers nomades un peu frustres venus d'Arabie, une conquête aussi extraordinaire ne pouvait être que le fruit de la bénédiction divine. Comme le souligne l'historien arabe Hisham Djaït "Rien n'a unifié autant les Arabes que la conquête. Rien n'a plus fait pour leur faire aimer l'islam".

La dynastie des Abbassides, installée à Bagdad, portera dans un premier temps (750-945) la civilisation arabo-musulmane à son apogée. Quelques très grands califes comme Al Mansour (754-775), Haroun al Rachid (786-801), Al Mamoun (813-833), s'appuyant sur les anciennes élites chrétiennes, juives et zoroastriennes, développeront le commerce, l'urbanisme des villes, les voies de communication. Pour faciliter les échanges au sein et à l'extérieur de l'empire, ils se réfèreront à la version la plus libérale des écoles juridiques de l'islam sunnite : le hanéfisme. Ces califes se piqueront également d'humanisme et feront traduire en arabe (par des chrétiens syriaques) toutes les œuvres philosophiques et scientifiques de l'Antiquité grecque. Ils favoriseront le développement des arts, des lettres, des sciences, de la théologie et du droit au travers de libres discussions dans des assemblées savantes (les majâlis) rassemblant tous les érudits du temps, quelle que soit leur religion. Al Mamoun fondera même à Bagdad une Académie de la sagesse. Une Ecole théologique verra le jour - le mutazilisme – accordant  une grande importance à la raison et recherchant une synthèse entre la foi musulmane et la philosophie grecque, cela grâce à la possibilité de faire largement appel à l'ijtihad (interprétation des textes sacrés) ce qui conduit les mutazilites à soutenir la thèse du Coran créé. Un immense penseur - Al Farabi (870-950) - est représentatif de ce courant de pensée; il  aura comme disciples Avicenne (980-1037) puis, plus tardivement en Andalousie, Averroës (1126-1198).

Mais l'essor économique lié à cet âge d'or finira par créer un déséquilibre social à base de frustrations multiples et de rancœurs, notamment chez les "musulmans pauvres" exclus de cette société brillante. Soulèvements populaires et révoltes paysannes se multiplient, attisées par des sectes chïtes extrémistes dont les programmes prônent un retour à la pureté de l'islam des origines. En opposition à l'ouverture intellectuelle de l'âge d'or, une réaction va se faire jour, à la fois contre le mutazilisme et contre les élites chrétiennes et juives, si influentes à la cour des califes. Dans sa "Riposte contre les chrétiens", Al-Djâhiz (776-869) leur reproche d'avoir introduit, par leur traduction des oeuvres philosophiques grecques, un élément étranger à l'islam, conduisant ainsi nombre d'intellectuels musulmans à la zandaqa (la "libre pensée") ou au rationalisme. Ce reproche, qui vise tout particulièrement l'Ecole mutazilite, est formulé par les tenants du retour à la littéralité de la parole coranique et à la thèse du Coran incréé. Ceux-ci sont regroupés au sein de l'Ecole théologique dite asharite (fondée par Al-Asharî, mort en 935). Prenant progressivement le dessus à la cour des califes, ils finissent par faire condamner le mutazilisme dont les disciples se verront alors poursuivis et persécutés (cela sera le cas pour Avicenne et Averroës qui seront des proscrits toute une partie de leur vie, ce dernier né à Cordoue finissant par mourir à Marrakech). Les asharites  considéreront au 11ème siècle que leur travail d'interprétation des textes fondateurs est achevé et a valeur définitive. Un consensus s'établira entre les ulémas pour décréter la "fermeture des portes de l'ijtihad" et proclamer le principe de "l'innovation blâmable". Dès lors, la pensée islamique s'enfermera dans une culture de répétition.

Le fondamentalisme religieux, dont l'islamisme est la traduction moderne et révolutionnaire, n'est donc pas un accident historique de l'islam. Il est sa version naturelle, mise en œuvre par le Prophète lui-même au temps de Médine, version dominante durant le siècle conquérant des Omayyades, reprise ensuite sans discontinuer à partir du 11ème siècle par les ulémas et les cadis une fois fermée la parenthèse de l'âge d'or des Abbassides au cours duquel la foi musulmane faillit épouser la raison grecque. Que l'on ne s'étonne pas alors que l'ensemble du monde arabo-musulman ait traduit en dix siècles moins d'ouvrages étrangers  que l'Espagne n'en traduit de nos jours en une seule année! Et qu'un scientifique pakistanais respectable, Pervez Hoodbhoy, professeur de physique nucléaire à l'Université d'Islamabad, en vienne à constater tristement :"La contribution des musulmans à la science pure et appliquée, mesurée en termes de découvertes, de publications et de brevets, est négligeable. La dure vérité est que la science et l'islam sont allés chacun de son coté voici des siècles. En bref, l'expérience scientifique musulmane consiste en un âge d'or du 9ème au 13ème siècle, suivi d'une longue éclipse, d'une modeste renaissance au 19ème siècle, enfin, dans les dernières décennies du 20ème siècle, d'un fossé apparemment infranchissable entre islam d'une part, science et modernité de l'autre. Ce fossé, semble-t-il, ne fait que s'élargir".

A l'élargissement de ce fossé, les islamistes contribuent aujourd'hui grandement. Plutôt que de s'interroger, comme l'ont fait les dragons asiatiques et désormais l'Inde et la Chine, sur les limites de leur civilisation, les causes de son déclin et les raisons de la réussite occidentale, ils ont choisi le pire : s'accrocher à un passé idéalisé en rejetant sur les autres (c'est-à-dire l'Occident) la faute de sa disparition. Sur ce terreau de la mémoire et de l'échec, une humiliation intense s'est développée que rien dans la spiritualité musulmane ne préparait à affronter (à la différence de l'expérience de la Croix chez les chrétiens). Si rien n'a marché, c'est la faute à l'impérialisme occidental et aux mauvais musulmans qui collaborent avec lui. Revenons alors à la foi de nos pères et nous retrouverons le chemin de la grandeur perdue. Comme le proclame la propagande des Frères musulmans égyptiens :"L'islam est la solution".

Quelle réponse ?

Quelles chances un tel projet de domination théocratique du monde a-t-il de réussir ? Assez peu ai-je la faiblesse de penser, mais pour autant que les occidentaux prennent la mesure exacte du défi qui leur est adressé, défi qui n'est pas d'abord d'ordre social et économique (contrairement aux idées à la mode de l'altermondialisme) mais idéologique et religieux. Pour cela trois conditions sont requises :
-    la reconstruction spirituelle et morale de l'Occident autour de ce qui constitue son héritage (la raison grecque, le personnalisme chrétien, l'esprit des Lumières) mais aussi l'ouverture à l'avenir et au progrès. A cet effet, deux attitudes sont à répudier : ce qui subsiste encore de l'idéologie libertaire et hédoniste des années 70, le rejet de la rationalité dont l'anti-scientisme émotionnel de certains écologistes radicaux est l'illustration.
-    la connaissance précise de la menace, c'est-à-dire de l'idéologie islamiste qui n'est pas tombée de la dernière pluie mais remonte aux écrits longtemps ignorés d'un certain nombre de penseurs musulmans du milieu du 20ème siècle (les égyptiens Hassan al Banna et Sayyed Qtub, le pakistanais Abul Maudoudi). Il est donc indispensable de lire et de critiquer ces auteurs. Puis-je me permettre une comparaison historique: les dirigeants des démocraties européennes auraient-ils signé en 1938 les accords de Munich s'ils avaient pris au sérieux la lecture de Mein Kampf ?
-    le soutien et l'aide à tous ceux qui, dans le monde musulman, ne se reconnaissent pas dans l'islamisme et oeuvrent au contraire en faveur de l'ouverture de l'islam à la modernité, à la raison, à la pensée critique, essayant ainsi de renouer, par delà un millénaire de tradition littéraliste, avec l'école mutazilite des 9ème et 10ème siècles. Ces "nouveaux penseurs de l'islam"# mènent un combat extrêmement difficile, quelquefois au péril de leur vie s'ils ont le malheur de vivre en pays musulman#. Parmi eux, on peut citer pour la France, les professeurs Mohammed Arkoun et Ali Merad, l'anthropologue Malek Chebel, le philosophe Abdelwahab Meddeb, l'ancien mufti de Marseille Soheib Bencheik, le chercheur en sciences religieuses Rachid Benzine.

Mais ne nous leurrons pas. L'humanité part pour une guerre de cinquante ans !  Une guerre d'abord interne au monde musulman (cette fitna dont parle le sociologue de l'islam, Gilles Kepel) lequel en payera le prix le plus lourd. Mais une guerre qui par ricochet touchera tous les pays, en particulier ceux d'Occident promus au rôle peu enviable de victimes expiatoires et de boucs émissaires. Une guerre non conventionnelle, où la qualité des services de renseignement, la surveillance des réseaux, le contrôle des circuits financiers, l'efficacité de la police, la vigilance des juges compteront davantage que la puissance des armes. Une guerre enfin qui à l'instar de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide sera gagnée, car comme elles, elle est le combat de l'humanisme contre le totalitarisme, de l'ouverture à l'évolution et à  l'avenir de l'homme contre la sacralisation figée d'un moment de l'histoire.

                        Gérard DONNADIEU (AA 35)
                              
30/09/2014

A LIRE AUSSI
Les articles du même type
Europe Solidaire