Europe Solidaire
CultureEconomieEducationEnvironnementInstitutionsInternationalSciencesSécurité/DéfenseSocialTechnologiesValeurs
Aggrandir Réduire Reinitialiser

Le Brésil en voie de ré-américanisation

L'actuelle présidente du Brésil, Dilma Rousseff, qui avait succédé au populaire Lula , avait surpris tout le monde par son désir d'émancipation à l'égard de l'influence américaine intense qui avait maintenu ce pays pendant des décennies dans un statut de semi-colonie de Washington.

Dans cette voie, elle était récemment allé plus loin encore que Lula. N'avait-elle pas quasiment pris la tête du groupe des pays du BRICS (B pour Brésil) lors du dernier sommet de celui-ci à Fortaleza, en soutenant les mesures de dédollarisation entreprise par ce dernier, mesures dont nous avons souvent parlé ici. N'avait-elle pas rencontré Vladimir Poutine à cette occasion? N'envisageait-elle pas de faire du Brésil la tête d'un monde numérique développant ses propres outils pour échapper à la domination des géants américains de l'informatique et du Web. Ne cherchait-elle pas à échapper aux industriels américains du pétrole et du gaz en chargeant Petrobras, l'acteur brésilien du secteur, de développer l'exploitation des riches gisements gaziers off-shore récemment découverts au large des côtes brésilienne. Ne soutenait-elle pas enfin des projets de contrats militaires (tel celui du Rafale français) susceptibles d'échapper aux industriels américains jusqu'ici maîtres de ces fructueux marchés.

Le talon d'Achille de Dilma

Mais la présidente Rousseff avait un talon d'Achille. Elle était venue au pouvoir en partie grâce aux votes des défavorisés du capitalisme brésilien, les habitants des favellas, à qui le parti des Travailleurs (PT) du président Lula avait du son succès. Or, malgré un certain nombre de décisions améliorant sensiblement les conditions de vie des pauvres, ceux-ci avaient été déçus. Ils auraient voulu davantage et plus vite. Lors de la Coupe du monde 2014 de Foot-Ball au Brésil, ils avaient reproché à Rousseff des dépenses ostentatoires jugées inutiles. Il s'agissait de critiques certainement injustes, mais qui ont porté dans un pays dont les travailleurs avaient espéré (comme en France avec l'arrivée au pouvoir de François Hollande) des améliorations substantielles et rapides de niveau de vie.

Aussi, les sondages ne lui donnent aujourd'hui, dans la perspective de la future élections présidentielles au Brésil, le 5 octobre 2014, qu'environ 20% de votes favorables. Son adversaire, avec un indice de popularité voisin, la populaire Marina Silva, présentée par le PSB, Parti Socialiste Brésilien, risque de l'emporter. Celle-ci a suivi un parcours complexe. Ministre de l'Environnement de 2003 à 2008, elle avait du quitter le ministère du fait de ses prises de position écologique jugées trop radicales par l'establishment. En 2009 elle avait délaissé le P.T. pour le Parti Vert du Brésil. En 2010, elle avait brigué pour la première fois la présidence du Brésil sous la bannière écologiste et obtenu 20 millions de votes. Ce succès l'avait incité à fonder son propre parti, le « Réseau durable », en vue de la présidentielle de 2014. Mais, faute de soutiens, elle avait accepté d'être la seconde derrière un certain Eduardo Campos, candidat du Parti socialiste du Brésil, le PSB, et politicien douteux. Campos ayant péri avec son équipe de campagne dans un accident d'avion d'ailleurs suspect, Marina Silva avait pris sa place.

Les Eglises évangéliques

Or le PSB n'a de socialiste que le nom. Il s'est avéré que ce parti est l'instrument des fondamentalistes évangéliques qui ont progressivement pris investi le secteur politique et économique au Brésil. Ceux-ci, en étroite lei son avec les églises évangéliques qui dominent une partie de la scène politique américaine, se sont épanouis dans l'ensemble du territoire et en particulier dans les quartiers populaires et les favellas. Les prédicateurs évangéliques dirigent désormais de véritables entreprises, donnant de l'espoir à des millions de fidèles provenant des milieux pauvres et déçus par le socialisme de Lula .

Les petites entreprises dites bibliques, prospérant sur la misère des fidéles qu'ils exploitent sans vergogne, rassemblent désormais plus de 40 millions de Brésiliens soit plus de 20 % de la population. Certaines d'entre elles ont construit de véritables empires financiers, telle la puissante Église Universelle du Royaume de Dieu dit « la Pieuvre par la presse brésilienne. Son fondateur et "'évêque" est un ancien employé de la loterie nationale du Brésil, aux méthodes véritablement maffieuses.

Les églises évangéliques ont pénétré aussi le monde politique. Le groupe évangélique à l'Assemblée Nationale comporte 73 députés. Son pasteur-député, un certain Marco Feliciano, élu bizarrement avec l'entremise du Parti des Travailleurs à la Commission des Droits de l'Homme et des Minorités, multiplie les déclarations incendiaires contre les juifs, les athées, les homosexuels, l'avortement et les recherches scientifiques, par exemple dans le domaine des cellules-souches.

Le retour en force de l'Amérique

Marina Silva semble avoir perdu toute autonomie à l'égard de ces puissances évangéliques comme à l'égard de leurs homologues américaines. Or, derrière ces dernières, se dissimulent les intérêts politico-industriels américains, qui veulent reprendre en mains le Brésil. Autrement dit, les prochaines élections présidentielles, si elles voyaient Marina Silva remplacer Dilma Rousseff, auraient des conséquences géopolitiques mondiales.

Marina Silva propose des mesures destinées à diminuer le rôle économique de l'Etat en redonner du pouvoir aux intérêts financiers internationaux: privatiser la Banque centrale, cesser les exploitations pétrolières off-shore, affaiblir le Mercosur au profit d'une union douanière bilatérale avec les Etats-Unis, et finalement tuer le rôle jusqu'ici jugé exemplaire du Brésil dans la lutte pour l'émancipation des pays de l'Amérique Latine à l'égard des Etats-Unis. Le Brésil se retrouverait vis-à-vis des Etats-Unis dans la même dépendance que l'Argentine. Dans le même temps, Marina Silva ne propose plus rien visant à protéger le bassin amazonien des défricheurs.

Par ailleurs, avec elle, le Brics deviendrait avec la perte du Brésil le Rics, ce qui enlèverait beaucoup de son aura aux yeux des Etats pauvres du monde qu'il espérait rallier.


14/09/2014

A LIRE AUSSI
Les articles du même type
Europe Solidaire