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Le dernier livre de Jean-Paul Baquiast Le paradoxe du Sapiens. Etres technologiques et catastrophes annoncées

Le dernier livre de Jean-Paul Baquiast Le paradoxe du Sapiens. Etres technologiques et catastrophes annoncées Préface de Jean-Jacques Kupiec éditeur Jean-Paul Bayol, mars 2010 Ce livre est désormais téléchargeable gratuitement http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/123/paradoxe-du-sapiens.pdf

Ci-dessous
1. présentation par l'éditeur
2. Préface par Jean-Jacques Kupiec
3. Commentaire de l'auteur

1. Présentation par l'éditeur

Le Paradoxe du Sapiens propose une réponse surprenante à une question qui nous concerne tous : pourquoi les humains, capables de réalisations extraordinaires dans tous les domaines, se montrent-ils incapables de prévenir les catastrophes - catastrophes qui sont pourtant prévues et annoncées ? La faute en est-elle au développement devenu incontrôlable des technologies ? Est-ce au contraire que l'homme est resté en profondeur ce qu'étaient sans doute ses lointains ancêtres : des chasseurs-cueilleurs prédateurs et belliqueux ?

Le Paradoxe du Sapiens répond autrement à cette question. Le livre  raconte, avec des arguments scientifiques à la portée de tous, une histoire extraordinaire : comment des générations d'êtres nouveaux, des primates étroitement associés à des outils, ont depuis quelque deux millions d'années pris possession de la Terre en la transformant radicalement. L'histoire s'accélère aujourd'hui avec l'évolution rapide des technologies - notamment celles de l'artificialisation des outils et du vivant - et la place grandissante qu'elles occupent.

Ce phénomène est généralement mal compris. On perçoit bien l'évolution technologique mais très mal celle des humains qui sont 'en symbiose' avec les techniques ; techniques qui nous transforment profondément, tout autant, si ce n'est plus, que nous les transformons. De plus, avec l'illusion que l'intelligence humaine est potentiellement toute puissante, on ne voit pas que la coévolution du vivant et de la technique  relève de la logique darwinienne stricte, résumée par le principe du hasard et de la sélection.

L'auteur ne prétend pas prédire l'avenir. Un effondrement des civilisations telles que nous les connaissons peut très bien survenir à échéance de quelques décennies, mais, à l'inverse, avec le développement des réseaux de la communication intelligente, ce qu'il nomme une hyper-science pourrait peut-être apparaître. Elle renforcerait, au profit d'humains de plus en plus « augmentés », les capacités d'action collective rationnelles encore trop dispersées. Ce sera peut-être là un des nouveaux paradoxes de l'Homo sapiens de demain, associé aux outils du futur, s'il survit aux crises actuelles.
 
Le biologiste Jean-Jacques Kupiec, qui a préfacé cet ouvrage, s'est fait connaître du monde scientifique par une théorie profondément originale réintroduisant le darwinisme à tous les niveaux de l'évolution organique.

2. Préface par Jean-Jacques Kupiec

Jean-Jacques Kupiec est chercheur en biologie et en épistémologie au centre Cavaillès de l'Ecole Normale Supérieure de Paris. Il étudie la biologie moléculaire, la biologie théorique et la philosophie de la biologie. Les deux principaux ouvrages qui lui ont conféré une renommée internationale sont « L'origine des individus », Fayard 2008 et, avec Pierre Sonigo, « Ni Dieu ni gène. Pour une autre théorie de l'hérédité » Seuil, 2000. Il est l'inventeur de la théorie de l'ontophylogenèse.

Au cours de mes recherches, j'ai été amené à identifier un obstacle épistémologique particulier qui entrave le développement des sciences du vivant, que j'ai appelé « Le point aveugle de la biologie ». Il est fascinant de constater que Jean-Paul Baquiast a lui-même identifié un obstacle de nature similaire, qu'il nomme « Le paradoxe du sapiens », grâce à son analyse originale de l'évolution des sociétés et du devenir humain, alors que mon travail ne concerne que le fonctionnement du vivant.

Nous reviendrons sur la problématique de Baquiast mais rappelons tout d'abord en quoi consiste « Le point aveugle de la biologie ». On sait que la physique doit son essor à la fin du Moyen-Âge, non seulement au développement des techniques qui ont permis le développement de l'expérimentation, mais aussi à une véritable révolution philosophique qui a consisté en l'abandon de la conception du monde héritée d'Aristote, ce qu'on appelle habituellement l'ontologie hylémorphique. Pour Aristote, la matière est incapable de s'ordonner spontanément d'où la nécessité des formes ou essences sous jacentes au monde pour déterminer et expliquer tout ce qui existe. Chaque chose se trouve ainsi appartenir à une espèce qualitativement distincte des autres et possédant sa nature propre. La physique a abandonné cet essentialisme pour décrire les phénomènes quantitativement. Pour elle il n'existe pas d'état de nature. Selon le principe d'inertie un objet perpétue son état de mouvement ou de repos, mais l'un n'est pas plus naturel que l'autre. En biologie, au contraire, l'espèce est toujours considérée comme une entité réelle et la génétique lui a donné un substrat matériel, le fameux programme génétique contenu dans l'ADN, censé détenir les plans de l'organisme. L'espèce correspond à cette structure réelle déterminée par les gènes1.

Est-ce à dire qu'il existe une différence de nature entre la physique et la biologie ? Pour la première l'ontologie d'Aristote serait inepte alors qu'elle serait pertinente pour la seconde. C'est ce que laisseraient supposer les développements spectaculaires de la génétique et de la biologie moléculaire au XXème siècle, cette épopée fameuse qui a culminé avec le séquençage du génome humain. Puisque l'ADN contient le programme qui gouverne l'organisme, son déchiffrage aurait dû nous en livrer l'explication ultime. Voila une logique implacable qui a permis de justifier les moyens humains et financiers énormes qui ont été mis au service de ce programme de recherche. Aujourd'hui, dix ans après, nous sommes en mesure d'en tirer un bilan et force est alors de constater que loin d'avoir rempli tous les espoirs qui y avait été mis, notamment en ce qui concerne l'avènement de thérapies pour les maladies dites génétiques, ce programme semble au contraire s'essouffler. La biologie moléculaire marque aujourd'hui le pas pour laisser la place à la biologie des systèmes. Cette dernière, au lieu de se concentrer sur l'ADN, cherche à comprendre l'organisme comme un système formant un tout composé de parties en relation, en intégrant les autres niveaux d'explication tels la cellule et l'organe.

Cependant, malgré ce changement de perspective, le réalisme de l'espèce (l'essentialisme) reste intact. Ce n'est pas le lieu ici d'en reprendre l'analyse détaillée, mais j'ai été amené à montrer que si la notion d'espèce (forme, nature, essence) est si prégnante en biologie, et cela bien que Darwin l'ait déconstruite et relativisée à loisir dans « L'origine des espèces », ce n'est pas du fait de sa pertinence intrinsèque mais à cause de notre anthropocentrisme foncier, qui, comme on le sait, constitue l'obstacle principal au développement scientifique. Il se joue autour de cette question quelque chose de très important qui différencie la biologie de la physique et qui explique sa difficulté à sortir de l'essentialisme. Nous pouvons comprendre intuitivement qu'il est difficile dans cette discipline de faire abstraction de la notion d'espèce. Pourtant, il n'en existe pas de définition établie et totalement consensuelle, bien que travaillée depuis des siècles par de nombreux auteurs. L'espèce reste le concept fondamental des sciences du vivant. L'espèce biologique apparaît d'une nature et d'une réalité dont l'évidence semble indiscutable.

En fait nous avons avec ce concept un problème très particulier qui n'a rien à voir avec la rationalité scientifique : nous sommes aveuglés par notre narcissisme. Remettre en cause l'espèce serait aussi remettre en cause l'espèce humaine donc l'idée de sa nature spécifique. Le penser porte évidemment atteinte à l'image que nous nous faisons de nous-mêmes et à la position que nous nous attribuons parmi les entités qui peuplent le monde. De fait, l'essentialisme rassure. Il implique qu'il y a du sens écrit en nous, qu'il y a une nature à laquelle nous sommes conformes et que nous avons une place attitrée dans l'Univers, en son centre, bien sûr !

Au contraire, nier l'espèce biologique risque de conduire à nier cette nature humaine et à détruire le fondement de notre identité. Nous serions alors placés en situation d'étrangeté radicale, ramenée au même niveau que les autres êtres y compris les êtres inanimés. L'idée d'un ordre naturel serait alors totalement détruite et de là vient le blocage qui rend l'abandon de l'essentialisme si difficile en biologie. Mais si notre objectif est de construire une théorie rationnelle, nous sommes obligés d'analyser cette question avec plus de distance et de rigueur, en évitant d'être dominés par des affects subjectifs ou psychologiques. J'ai montré ailleurs qu'il est possible de construire une théorie biologique qui ne repose pas sur l'essentialisme mais ce n'est mon propos d'y revenir ici. Par contre, il faut souligner à quel point ce « point aveugle de la biologie » est le symétrique du « paradoxe du sapiens » de Jean-Paul Baquiast.

Revenons-en donc maintenant à son livre. Il part d'un constat simple que je résume: « La pensée occidentale moderne considère que l'homme appartient à une espèce intelligente : homo sapiens ... ... Par intelligence, on peut désigner la capacité de se représenter soi-même au sein de son environnement, tant pour le présent que pour le futur. Si la représentation du futur suggère la proximité de menaces, l'intelligence devrait consister non seulement à définir des remèdes à ces menaces mais à mettre en œuvre ceux des remèdes à ces menaces qui seraient efficaces compte tenu des moyens disponibles. Le paradoxe du sapiens est que, malgré son intelligence indéniable, l'humain d'aujourd'hui se montre incapable de mettre pratiquement en œuvre les remèdes aux menaces qui pèsent sur son environnement, dont pourtant il dispose. »

Comment expliquer ce paradoxe ? La thèse de Baquiast est que les humains appartiennent à des entités d'ordre supérieur, les superorganismes, qui développent des logiques propres et des fonctionnements autonomes, qui ne sont pas celles des organismes individuels, et que c'est uniquement par l'analyse et la compréhension du fonctionnement de ces superorganismes que nous aurons une chance de pouvoir contrôler notre propre développement. Pour lui, il faut souligner  la puissance des mécanismes de décision inconscients collectifs générés par l'appartenance à des superorganismes associant des hommes et des technologies matérielles dotées d'un fort pouvoir constructif .

Ce qui est à nouveau en cause dans son analyse, c'est notre aveuglement qui nous empêche de voir au-delà du bout de notre nez, au-delà de notre propre horizon d'organisme individuel. Comme on peut le constater, il ne s'agit pas d'une spéculation gratuite pour alimenter une discussion d'après dîner. L'enjeu est d'importance, pour ne pas dire fondamental, puisqu'il s'agit ni plus ni moins de la question de notre survie en tant qu'espèce menacée par le développement incontrôlé des sociétés et des techniques. Le point central et très original du travail de Baquiast consiste à élaborer le concept de complexe anthropotechnique et de l'utiliser de manière à en faire l'outil d'analyse essentiel pour rendre compte du développement de l'humain, depuis sa préhistoire jusqu'à aujourd'hui. Baquiast ne prétend pas faire œuvre scientifique au sens classique du terme mais simplement présenter une hypothèse de travail suggérée par la synthèse d'un nombre impressionnant de lectures dans des domaines allant de la biologie à la sociologie en passant par l'anthropologie, l'informatique, la robotique et les sciences en général. Si sa modestie est toute à son honneur, il doit aussi être rassuré. La science a besoin d'hypothèses audacieuses et son hypothèse est suffisamment argumentée de manière logique et cohérente pour être prise au sérieux.

Pour Baquiast les êtres humains sont donc pris dans des « macroprocessus dépassant les individus tout en les impliquant » parce que, dès qu'un premier primate a commencé à utiliser une pierre pour casser des fruits ou frapper un adversaire, il s'est opéré une véritable symbiose entre lui et l'outil, qui a certes permis le développement de l'humain, mais à l'intérieur d'un complexe d'ordre supérieur, possédant sa logique et son fonctionnement propres : « On peut supposer que, dès que des primates soumis à de nouvelles pressions de sélection avaient constaté l'intérêt pour la survie de l'utilisation systématique d'un outil de pierre, par exemple un percuteur afin de briser une noix, un système d'enrichissement croisé à deux pôles s'est mis en place, associant les utilisateurs de l'outil et les formes successivement prises par ce dernier. Au sein de ce système, les deux catégories de partenaires, le vivant et le matériel (technique), se sont trouvés engagés dans la construction d'un ou plusieurs ensembles évolutionnaires complexes associant des corps, des cerveaux et des esprits de plus en plus façonnés par les usages de l'outil, d'une part, des outils se développant selon des dynamiques spécifiques de nature mécanique guidant d'une certaine façon la main des utilisateurs, d'autre part ». Baquiast emploie pour désigner ce système à deux pôles le terme de superorganisme ou système anthropotechnique. L'originalité de cette hypothèse consiste à accorder à l'outil un statut d'égalité, en quelque sorte, avec l'humain. L'un n'est pas le produit exclusif de l'autre car les deux sont pris dans une relation symbiotique, se façonnant l'un l'autre. Les techniques possèdent des logiques de développement et d'évolution propres, au même titre que les organismes.

3. Commentaire de l'auteur


Notre essai, Le Paradoxe du Sapiens, paru en mars 2010 chez Jean-Paul Bayol, offre une hypothèse de travail visant à étudier l'évolution actuelle de nos sociétés avec des outils plus efficaces que ceux proposés chacune dans son domaine par les différentes sciences traitant de cette question : économie, science politique, anthropologie, biologie et bien d 'autres. Pour nous, les agents moteurs dans cette évolution sont des entités jamais encore identifiées en tant que telles, que nous avons nommées les systèmes anthropotechniques. Il s'agit de superorganismes associant de façon intime les processus évolutionnaires biologiques, dont l'homo sapiens sous sa forme actuelle est un des produits, et les processus évolutionnaires technologiques nés il y a plus d'un million d'années par l'utilisation systématique de certaines forces naturelles par les hominidés.

La difficulté de cette approche tient à ce que les systèmes anthropotechniques sont aussi nombreux et foisonnants aujourd'hui que le sont les filières technologiques modernes. Chacun d'eux peut en principe être étudié dans sa singularité. Mais l'observation de leurs comportements collectifs et des conséquences de ces comportements sur l'évolution de la planète ne peut se faire que de façon statistique. Dans ce cas alors, la rigueur scientifique impose de rappeler que c'est l'oeil (ou l'esprit) de l'observateur qui découpe dans le continuum des faits observables ceux qui lui paraissent significatifs. Les motivations de cet observateur sont donc à prendre en compte, si cela se peut, lorsqu'il s'agit de juger de la généralisation possible des descriptions ainsi proposées. Mais cette précaution s'impose à toute science. Aucune aujourd'hui ne pourrait prétendre à une objectivité ne tenant pas compte de la situation de l'observateur et des moyens dont il dispose pour observer.

Rappel des bases théoriques envisagées


Nous montrons dans notre essai que les capacités cognitives des systèmes anthropotechniques sont par définition limitées. Même lorsqu'ils disposent des instruments d'observation les plus fins et des moyens de traitement de l'information les plus développés, ils en peuvent se représenter le monde extérieur que dans la limite de capacité de ces divers outils. Or le monde est infiniment vaste, complexe et rapidement évolutif. Les appareils cognitifs des systèmes anthropotechniques n'en fournissent donc que des représentations partielles et toujours en retard sur le flux des évènements. De plus ces représentations ne peuvent pas provoquer immédiatement les changements de comportement qui seraient nécessaires pour tenir compte des modifications du monde qu'elles ont pu faire apparaître. Les appareils moteurs ont nécessairement un temps de retard, plus ou moins long, lorsqu'il s'agit de tenir compte de la modification des représentations se produisant au niveau des appareils cognitifs. Les décisions finales que prennent les systèmes anthropotechniques pour s'adapter au monde sont donc toujours fragiles. Certaines sont cependant plus pertinentes que d'autres. Dans la compétition darwinienne incessante qui oppose les systèmes anthropotechniques, ceux qui prennent les décisions les plus pertinentes, fondée sur des représentations du monde extérieur plus exactes que celles des autres, mises en œuvre par des appareils moteurs plus réactifs, obtiennent des avantages compétitifs grâce auxquels ils l'emportent sur leurs rivaux.

Il ne s'agit là que d'évidence, dira-t-on. Il serait illusoire de penser qu'un système, fut-il doté des instruments sensoriels et moteurs les plus efficaces possible, fut-il doté d'un cerveau capable de prendre des décisions les plus rationnelles possible, puisse se représenter la situation du monde dans sa globalité et traiter des problèmes du monde comme s'il était ce monde lui-même. Même si nous limitions par principe ce monde à la planète Terre seule, l'impossibilité demeurerait. Pour qu'un système anthropotechnique cognitif puisse obtenir une représentation pertinente de la planète et des prévisions pertinentes relatives à son avenir, il faudrait que ce système puisse s'étendre aux dimensions de la planète elle-même, en prenant en compte l'infinité des facteurs agissant sur elle. Comme aucun système anthropotechnique n'a pour le moment cette dimension, il ne peut produire que des représentations limitées et incertaines. Les prévisions qu'il en retire et les décisions qu'il prend sont donc par définition entachées d'erreurs.

Par ailleurs, un système anthropotechnique ne peut prendre en compte que ses seuls intérêts, définis par les informations que ses capteurs lui donnent du monde relativement à ses états internes et aux relations entre ces états et ce qu'il perçoit du monde. Autrement dit, il est fondamentalement « égoïste » ou « auto-centré ». Certes, il ne faut pas exclure que, par ce que l'on nomme en biologie l'altruisme, il puisse très momentanément adopter le point de vue et servir les intérêts d'un autre système, mais ceci ne peut qu'être marginal au regard du flux permanent d'informations qu'il reçoit relativement à lui-même. Quand la représentation des intérêts nécessairement lointains et diffus de la planète pénètre son appareil cognitif, elle ne pèse que faiblement au regard de la représentation de ses intérêts propres. Un altruisme étendu à la planète toute entière et permanent n'est pas envisageable, sauf de façon théorique.

Or comment se définissent les comportements, généralement égoïstes et plus rarement altruistes, des systèmes anthropotechniques ? Ceux-ci étant le produit de la symbiose d'agents biologiques et d'agents technologiques, deux séries de déterminismes se font jour au niveau de ceux-ci et se conjuguent de façon imprévisible : les déterminismes biologiques et anthropologiques pesant sur les humains et ceux résultant des contraintes de développement des machines et des techniques au sein du monde matériel dont elles tirent leurs composants. L'essentiel des déterminismes biologiques a été mis en place au long de dizaines de millions d'années d'évolution et reste encore aujourd'hui très peu adaptable. Les déterminismes technologiques évoluent au contraire très vite, tout en se heurtant aux contraintes d'un monde matériel fini auquel les technologies doivent inévitablement s'adapter. Les déterminismes croisés qui en résultent et dont découle à tout moment l'action singulière d'un système anthropotechnique individuel sont si complexes que leur effet est très rarement prévisible, même en termes statistiques. A plus forte raison est-ce le cas quant des milliers de systèmes anthropotechniques différents interagissent dans la compétition darwinienne permanente qui les oppose.

Egoïsme et imprévisibilité


Mais pourquoi rappeler ces évidences ? Elles ne font que traduire en leur donnant une base scientifique nouvelle ce que n'acceptent d'admettre que quelques rares philosophes des sciences et scientifiques : les politiques humaines sont essentiellement égoïstes, d'une part, imprévisibles d'autre part. Il s'ensuit qu'elles ne peuvent en général faire l'objet d'un pilotage par ce que l'on nomme la conscience volontaire rationnelle, comme peuvent l'être (en général) des systèmes anthropotechnique de très petite dimension : par exemple le journaliste associé à son clavier d'ordinateur. Certes les systèmes anthropotechniques disposent, au regard des sociétés animales n'intégrant que très peu de techniques et n'ayant pas développé beaucoup de facultés cognitives, de capacités d'anticipation suffisantes pour ne pas subir tout è fait passivement les évènements du monde, mais leurs capacités d'action dite rationnelle (explicitement raisonnée) et volontariste (je décide de faire telle chose et par conséquent je la fais) restent très limitées.

Or malheureusement, cette impuissance fondamentale est ignorée par les opinions publiques, notamment en Occident. L'illusion selon laquelle l'espèce humaine dispose d'une capacité, l'esprit, qui lui permet d'aborder tous les problèmes, d'envisager toutes les solutions et finalement de mettre en œuvre toutes celles qu'il juge pour des raisons pratiques ou morales les meilleures, reste extrêmement répandue, malgré les démentis que lui inflige quotidiennement l'expérience. Il s'agit d'un héritage de la mythologie spiritualiste selon lequel l'homme, à l'image d'une entité divine située en dehors du monde, généralement nommée Dieu, est libre de faire des choix bons ou mauvais. Pour qu'il fasse de bons choix, il suffit de le convaincre que des intérêts supérieurs, moraux ou de simple survie, lui imposent d'éviter les choix contraires, qualifiés de mauvais choix. La puissance de son esprit le mettra à même de définir les bons choix et de se laisser guider par eux. La mise en œuvre de ces choix s'ensuivra d'elle-même. Quant aux technologies, n'étant que des productions de l'homme, elles seront par définition obéissantes et n'imposeront que très rarement des comportements qui ne seraient pas conformes aux objectifs définis par la raison des hommes. Cette illusion, concrètement, conduit à penser que le monde est prévisible et gouvernable par l'homme armé de son esprit. Si des erreurs se produisent, c'est parce que certains humains se sont laissés envahir par des motivations que la morale altruiste réprouve, par exemple le besoin de dominer et de détruire. Il faut donc par diverses actions de formation préventive, civique ou religieuse, redresser les esprits momentanément égarés. Sinon, une répression éclairée pourrait s'en prendre aux auteurs de dysfonctionnements et corriger leurs mauvaises conduites.

Les systèmes anthropotechniques sont tous imbibés, au niveau des cerveaux des humains qui les composent et des idées ou connaissances qu'ils produisent, de cette illusion humaniste, relative à la puissance de l'esprit humain. D'une part, ils se l'appliquent à eux-mêmes. D'autre part ils l'appliquent à leurs actions collectives. Dans les deux cas, ils sont incapables de voir leurs limites. Ils ne peuvent pas admettre qu'ils sont ingouvernables ou faiblement gouvernables, d'abord en ce qui concerne leurs propres intérêts, ensuite et à plus forte raison en ce qui concernerait la gouvernabilité d'ensemble de la planète. Même lorsque des indices sérieux résultant d'observations scientifiques répétées leur montrent que leurs comportements et décisions de fait divergent de ce qu'ils avaient prévu, ils ne sont pas capables d'en tenir compte. Ces indices ne sont pas recevables par eux car ils vont trop à l'encontre de leurs intérêts immédiats. C'est ainsi pensons nous que se manifeste le paradoxe du sapiens décrit dans notre livre : le sapiens se croit, non sans raisons, un peu plus sapiens que les autres animaux. Mais, imbriqué dans des systèmes anthropotechniques complexes, il reste impuissant à prendre les grandes décisions collectives qui sauveraient la planète des agressions qu'il lui inflige. La catastrophe est donc, plus que probablement, au bout du chemin.

Mais alors, dira-t-on, que faire ? Si l'hypothèse de l'anthropotechnique résumée ci-dessus présente quelque sérieux scientifique, ne faudrait-il pas en déduire qu'aucune action rationnelle n'est possible, au moins à grande échelle ? L'observateur enfermé dans sa petite sphère anthropotechnique ne verra que les évènements accessibles aux instruments d'observation dont dispose cette sphère. Si les faits observés induisent chez lui des réactions et régulations correctrices, celles-ci ne commanderont que les instruments d'action ou effecteurs nécessairement limités dont cette sphère anthropotechnique est équipée. L'évolution globale de la planète, que chaque système anthropotechnique contribuera à perturber et qu'aucun système ne sera capable d'observer avec l'ampleur nécessaire, se poursuivra donc sur sa pente actuelle. Or nous l'avons rappelé, cette évolution, autant que l'on puisse juger, même en se limitant aux instruments d'observation aujourd'hui disponibles, semble catastrophique.

Des systèmes cognitifs se connectant spontanément

Nous avons cependant fait l'hypothèse (optimiste!) que les principaux systèmes anthropotechniques modernes sont des systèmes cognitifs, générant au niveau de leurs cerveaux des connaissances certes limitées, mais résultant d'un processus d'élaboration de type scientifique. Ceci pourrait permettre l'émergence progressive de nouvelles connaissances de type scientifique. Nous pensons en effet que le premier comportement scientifique à la portée d'un observateur, fut-il enfermé dans les limites de connaissance que lui impose le système anthropotechnique particulier auquel il appartient, consiste à interpréter les données qu'il reçoit de ses sens à la lumière d'hypothèses produites par son cerveau. Ne sont conservées que les hypothèses vérifiées par les expériences à la portée des moyens d'action ou effecteurs dont dispose ce système anthropotechnique. Si ce processus est suffisamment collectif, impliquant de nombreux observateurs-vérificateurs opérant en réseau, des contenus cognitifs que nous pourrons qualifier de scientifiques apparaîtront et généreront de nouvelles interprétations, plus « scientifiques » que les précédentes, dans les cerveaux des observateurs ultérieurs. Cette évolution se produira évidemment d'abord dans le système anthropotechnique auquel appartiennent ces observateurs. Mais si plusieurs systèmes anthropotechniques coopèrent de fait et échangent leurs informations grâce à des réseaux communs, un réseau d'acteurs raisonnant selon les mêmes logiques et agissant de façon plus ou moins coordonnée pourra se mettre en place spontanément.

Nous indiquons dans notre essai qu'avec le développement de l'instrumentation scientifique en réseau impliquant un nombre croissant de cerveaux d'observateurs humains, un système anthropotechnique d'un nouveau genre pourrait se superposer aux systèmes plus spécialisés. Il disposera de cognitions plus étendues et de moyens d'action plus efficaces. Ses mises en garde et recommandations visant à éviter les risques identifiés pourraient peut-être mobiliser un nombre plus élevé de systèmes anthropotechniques jusqu'alors égoïstes. Dans le cas de la course supposée de la planète à la crise systémique, un tel système anthropotechnique scientifique (nous dirions plutôt dans ce cas hyper-scientifique car faisant appel à des sciences différentes) se mettra–t-il en place suffisamment vite pour que le pire soit évité ? Il est impossible aujourd'hui de faire cette hypothèse optimiste. Tout au plus peut-on penser que le drame final se produirait beaucoup plus tôt si les observateurs enfermés dans leurs propres systèmes anthropotechniques préscientifiques comptaient sur les vertus d'un prétendu esprit humain divinisé pour prendre les choses en mains.

 
05/03/2010

Europe Solidaire