Or l'une et l'autre rappellent que, dans un monde dominé par de grands Etats stratèges (Chine, Russie, Etats-Unis...) ou par des intérêts transnationaux définissant eux-aussi des stratégies globales, ni la France ni l'Europe ne pourront survivre sans se doter des outils d'une stratégie visant les trente prochaines années. Prétendre que l'avenir est imprévisible ne peut être une excuse pour ne pas tenter de le prévoir et de s'y préparer.
Que demande une telle stratégie? Il faut d'abord disposer d'un organisme capable de rassembler et faire dialoguer, sinon s'accorder, les différents acteurs du développement: services publics, industriels, syndicats et aussi, évidemment, chercheurs scientifiques. On doit par ailleurs mettre en place, même si le mot fait horreur, des « technocrates » aussi protégés que possible des influences provenant des intérêts avec lesquels ils doivent dialoguer. Il faut enfin organiser des mécanismes permettant aux corps intermédiaires et aux partis politiques de faire participer les citoyens aux débats et aux arbitrages finaux.
Cela évidemment ne saurait suffire. Les options retenues dans les phases préparatoires de la définition de telles stratégies devront être mises en oeuvre par des Etats et des collectivités publiques disposant de moyens budgétaires et d'une autorité suffisante, afin de poursuivre les grandes lignes choisies à travers les années et les décennies – compte tenu bien sûr des nécessaires adaptations imposées par les retours d'expérience.
L'objectif est déjà difficile à atteindre, dans des pays comme la France ou l'Allemagne, un tant soit peu complexes. Il le sera encore plus en Europe. Qu'attendre alors d'un éventuel futur gouvernement de gauche en France, partageant l'objectif de ressusciter des stratégies industrielles, technologiques et économiques? D'une part évidemment de mettre en place les outils nécessaires, dont nous avons fait l'esquisse: Commissariat au Plan ou équivalent, fonds stratégiques d'investissement, soutien aux filières qui seront jugées prioritaires, etc. Il serait à cet égard absurde d'attendre de nos grands voisins, oui des institution de l'Union, qu'ils fassent d'emblée la même chose. On pourra par contre espérer que, dans des créneaux précis, des accords entre gouvernements et industriels de pays convaincus de la nécessité de collaborer puissent être impulsés immédiatement. Ce devrait être le cas, par exemple, en matière d'énergies « vertes »
Pour ce qui concerne l'Union européenne toute entière, une véritable remobilisation stratégique pour le moyen et le long terme semble exiger une progressive fédéralisation démocratique des institutions. Nous sommes de ceux pour qui la capacité de l'Europe à faire face aux défis de ce que l'on nomme quelquefois le monde d'après nécessitera un véritable pacte fédéral. La France ne devrait pas pouvoir se dispenser d'y apporter son concours. François Hollande, Jean-Luc Mélenchon, Eva Joly devraient selon nous le dire clairement et sans attendre.
1) Lire
* Augustin de Romanet. Non aux trente douloureuses, Plon, 2012
* Anne Lauvergeon. La femme qui résiste, Plon, 2012