
Nous l'avons entendu énoncer, en dépit des interruptions incessantes du journaliste (mais ce sont les contraintes de cet exercice) un programme de gouvernement qui nous paraît tout à fait susceptible de rassembler une majorité d'électeurs français. Ce programme par sa composante européenne devrait aussi séduire les partis de gauche européens, qui ne brillent pas pour le moment par l'audace et la solidité des propositions. De plus il a été formulé avec une maturité dans la forme qui traduit la longue expérience professionnelle acquise par son auteur, tant au pouvoir que dans l'opposition.
1. Convaincre les gouvernements européens, à commencer par l'Allemagne, de la nécessité de mettre en place rapidement un gouvernement économique et financier de la zone euro. Ceci signifie, même si le mot n'est pas employé, l'amorce d'un mécanisme fédéral dans ces domaines. Ceci signifie aussi, très rapidement, la réforme des statuts de la Banque centrale européenne la mettant plus directement au service de la politique économique et monétaire commune, comme l'est la Fed aux Etats-Unis. La BCE devrait notamment disposer des ressources lui permettant de racheter les emprunts publics des Etats, en les regroupant dans une gestion commune, sous la forme d'Euro-bons du trésor. La Banque devrait parallèlement pouvoir financer à partir de ses fonds ou des emprunts auxquels elle procéderait, les investissements productifs des différents Etats. Pour tout ceci s'imposeraient des contributions importantes des budgets nationaux.
Rien ne garantit que le PS, une fois au pouvoir, réussirait à entraîner les autres gouvernements dans de telles réformes. Si cependant il mettait tout le poids de la France dans ce combat, il aurait plus de chances d'y réussir que le gouvernement actuel. Nos partenaires à juste titre, soupçonnent désormais Nicolas Sarkozy de mener des jeux personnels, contraire au bon esprit fédéraliste.
On observera que Laurent Fabius n'hésite pas, en mettant l'accent sur la zone euro et sa nécessaire fédéralisation, à dessiner une Europe à deux vitesses. Ceux des 27 qui ne participent pas aux contraintes de l'euro ne profiteraient pas dans l'immédiat de ses avantages. Mais cela ne serait que logique. L'élargissement à tout va de l'Europe a constitué en fait une façon dissimulée d'affaiblir le noyau dur de la puissance européenne. Le jeu trouble joué jusqu'ici par la Grande Bretagne, plus sensible aux intérêts de la finance internationale qu'à ceux de l'Europe, ne peut qu'imposer le réalisme. Cependant, une Europe à deux vitesses, dans une perspective globalement fédéraliste susceptible d'être adoptée à l'avenir, ne signifierait évidemment pas l'abandon des faibles par les plus forts. Elle imposerait seulement la progressivité dans les rapprochements
2. Combattre la crise économique, en France comme ailleurs en Europe, par des moyens qui ne tueraient pas les investissements d'avenir ni les services publics, mais qui au contraire les renforceraient. La contagion des révoltes urbaines, dont la Grande Bretagne est aujourd'hui victime, comme dans beaucoup de villes les manifestations plus pacifiques des « Indignés » , montrent que les électeurs européens n'accepteront plus longtemps une rigueur imposée par les intérêts financiers mondialisés, dont le FMI et les agences de notations sont devenues les porte-paroles. Si des économies sont nécessaires, elles doivent porter en priorité sur les avantages, fiscaux et autres, faits aux « riches ».
En contrepartie, comme nous venons de le rappeler, il faut que les Etats et les collectivités locales s'engagent dans des investissements, industriels, universitaires, sociaux, permettant de recréer de l'emploi et des perspectives non seulement dans les banlieues défavorisées mais dans l'ensemble des économies. Les PME/PMI et les services publics de proximité devraient en bénéficier prioritairement. Les prêts publics consentis pour ce faire seraient très vite remboursées. Ils n'aggraveraient donc pas la dette à long terme, au contraire. On peut constater que la gauche américaine, bien mal servie par Obama qui reste ce qu'il a toujours été, la « puppet » de Wall Street, se trouve aujourd'hui confrontée à la même nécessité, face à des manifestations de rues comme celles du Wisconsin.
3. Ne pas proclamer une volonté de sortir du capitalisme au plan international, mais amorcer des mesures en ce sens. Beaucoup de militants de gauche sont convaincus de la nécessité, à bref ou long terme, de sortir sinon du capitalisme, du moins du capitalisme financier international. Souvent qualifié de Système, il paraît clair que celui-ci mène le monde à sa perte. Cependant les voies de cette sortie, comme les modes d'organisation susceptibles de prendre le relai, restent encore confuses. Il n'est même pas certain qu'au plan mondial pourtant nécessaire, l'on puisse aujourd'hui concevoir des propositions crédibles. Beaucoup de bons esprits pensent, avec une prudence scientifique louable, que des perspectives susceptibles de s'imposer n' émergeront pas avant que les processus de déconstruction du Système actuel soient plus avancés.
Les gauches européennes, comme l'a rappelé Laurent Fabius, devraient par contre militer pour la mise en place de mesures telles que la taxation des mouvements financier (ex-taxe Tobin). L'Europe devrait dans ce domaine donner l'exemple, ce qu'un pays européen seul ne peut envisager. Plus généralement la nécessaire protection aux frontières que devrait décider le futur gouvernement de la zone euro serait une bonne façon d'aborder au plan international un début de « démondialisation ». Il s'agirait pour l'Europe, que ce soit au sein du G20, à l'OMC ou dans des négociations bilatérales ad hoc avec des puissances telles que la Chine, de commencer à refuser les impératifs d'ouverture à tous prix et de déréglementation que veulent imposer à l'Europe tous ceux que gène la perspective d'un renforcement d'une souveraineté européenne.
PS au 9 aout 15h. Il faudra impérativement ajouter un paramètre sur lequel aucun parti politique européen ne pourra éviter de se positionner: comment réagir autrement que par des solutions aggravantes à des émeutes urbaines du type de celles qui se sont déjà produites en France et qui bouleversent actuellement les moeurs que l'on croyait paisibles des suburbs britanniques. Nous évoquons cette question dans notre brève d'actualité: " Londres dans la tempête anthropotechnique " .