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Japon. Fin d'un mode de vie. Avertissement pour le monde

Si rien n'est fait, nous risquons de découvrir rapidement que nous serons, tout autant sinon davantage que les Japonais, incapables de faire face à telle ou telle des catastrophes et agressions que l'avenir nous réserve inévitablement.

Les perspectives de l'économie japonaise sont sombres. Le nier ne rendrait service à personne.

1. La catastrophe de Fukushima a mis en évidence l'excessive dépendance du pays au nucléaire pour satisfaire les besoins en électricité. Mais ceci peut difficilement être reproché aux autorités, car le Japon ne dispose en quantités suffisantes ni de pétrole, ni de gaz, ni de charbon. Son hydroélectricité est marginale et très fonction des pluies. La situation géographique du territoire déjà très saturé en activités diverses ne permettrait qu'un appel restreint aux énergies renouvelables.

2. Ceci admis, la bonne gestion du nucléaire, aussi essentielle qu'elle soit, a été comme on le constate maintenant confiée par un Etat faible et corrompu à des sociétés privées n'ayant pas privilégié les solutions de long terme, n'ayant pas envisagé la redondance et l'interconnexion. Il en est de même du réseau électrique, dont les normes différentes ne permettent pas aujourd'hui de soulager la demande du nord à partir des ressources du sud (séparation entre le réseau de Tokyo et le réseau d'Osaka-Kobe) .

3. Malgré ces fragilités structurelles, le gouvernement a laissé depuis trente ans agir un libéralisme économique échevelé misant tout sur l'électricité, sans prévoir ni modération ni solution de secours. Aujourd'hui, la réduction de la production d'électricité imposée à la région de Tokyo par la compagnie Tepco dépasse 20%. Ce sera peut-être davantage prochainement. Ni les entreprises ni les individus ni plus généralement le mode de vie n'ont été préparés pour faire face à cette éventualité. Un géographe précise: « Au Japon, tout dépend de l'électricité, à commencer par l'adduction en eau potable et l'épuration des eaux usées. A l'intérieur des logements, les ampoules, les réfrigérateurs, les congélateurs, les chauffe-eaux et les machines à laver sont devenus indispensables. Il faut y ajouter les fours, les plaques chauffantes, les aspirateurs, les fers à repasser, les écrans, la hi-fi et les ordinateurs. Dans les immeubles, les portes de garage, les volets roulants, les ascenseurs, les éclairages collectifs ne fonctionnent plus en cas de panne. Il en est de même en ville des transports en commun, des feux de circulation, des éclairages, des guichets bancaires, des caisses de magasins, des cuisines de restaurant. Au plan collectif, le fonctionnement des usines, des administrations et des hôpitaux ne peut être assuré durablement avec une production d'électricité réduite même par tranches ».

D'ores et déjà une ruée est prévue sur les groupes électrogènes de diverses tailles. Mais les stocks sont limités, ces matériels coûtent cher et surtout polluent énormément. A Tokyo, en été, le climat est chaud et humide. La climatisation est généralisée. Le recours aux générateurs diesels va rendre l'atmosphère irrespirable.

Il faudrait mettre en place une politique stricte de restriction de la consommation au profit des usages les plus urgents et essentiels. Mais la société japonaise moderne, malgré la grande discipline native des populations, n'y est pas préparée. C'est ainsi par exemple que les commerces se sont refusés jusqu'ici à supprimer les enseignes lumineuses omniprésentes.

4. Alors qu'il faudra consacrer des efforts considérables à la sécurisation du nucléaire et à l'adoption de normes comportementales tenant compte de ressources électriques réduites, le Japon affronte déjà d'autres conséquences de la catastrophe de Fukushima. Il s'agit d'abord des retombées radioactives qui vont sans doute avec le temps s'étendre à une grande partie du territoire et compromettre une partie de l'agriculture et de la pèche, sans mentionner les conséquences à plus long terme sur la santé de la population. Une autre conséquence porte sur l'arrêt ou la perturbation des exportations de composants industriels et électroniques, d'une part, de certains produits finis d'autre part, fabriqués au Japon. Ceci retentira sur les fabrications et les ventes provenant des filiales de firmes japonaises installées à l'étranger, dont les bénéfices assuraient jusqu'à présent l'essentiel des surplus commerciaux et de l'épargne nationale. Certes, le Japon dispose de confortables réserves placées à l'étranger. Mais en dehors de sources susceptibles d'assurer leur remplacement, ces épargnes devront être rapatriées et disparaîtront vite devant l'urgence des dépenses à consentir. Reconstruire une industrie exportatrice sur des bases nouvelles, alors qu'aujourd'hui le monde entier cherche à se rendre autonome des exportations extérieures, supposerait une inventivité dont on ne vois pas les traces dans le Japon actuel, déprimé depuis longtemps.

5. Une telle accumulation de difficultés, analogues à celle que rencontre un pays en guerre, supposerait sans doute une solide organisation politico-administrative, capable d'apporter de l'ordre et du dynamisme aux vertus citoyennes dont les Japonais ne manquent pas. Mais de quel type devrait être cette organisation? Sur le modèle de celle en place dans l'Empire jusqu'en 1945? Sur le type chinois? Sur un modèle européen, inspiré de celui ayant assuré le redressement de la France et de l'Allemagne après la guerre? Nous ne ferons pas ici de recommandations. Disons seulement que le bas niveau actuel de l'administration japonaise, l'incompétence et l'irrésolution des cercles gouvernementaux, la pénétration, peu connue à l'extérieur, des maffias, exigeraient un changement radical. La société japonaise saura-t-elle puiser dans ses ressources profondes pour adopter les remèdes nécessaires? On le saura vite.

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Mais pourquoi, dira le lecteur, s'étendre dans cet article sur les difficultés que va nécessairement devoir affronter le Japon, comme si les sociétés européennes n'étaient pas elles-mêmes en proie à des crises tout aussi graves? Parce que précisément, l'examen de conscience que la catastrophe de Fukushima impose au Japon devrait nous inciter à faire le nôtre.

Que ce soit en France, en Allemagne, en Grande Bretagne ou dans les autres Etats européens, les gouvernements, les cercles d'influence, les partis politiques sont-ils prèts à faire sans attendre ce que le Japon n'a pas fait: dresser des scénarios-catastrophes, mettre en place des plans de secours, commencer en profondeur à se débarrasser des comportements les plus délétères, des spéculations les plus dangereuses et ce faisant associer systématiquement les citoyens aux débats?

La réponse est évidemment non. Mais si rien n'est fait, nous risquons de découvrir rapidement que nous serons, tout autant sinon davantage que les Japonais, incapables de faire face à telle ou telle des catastrophes et agressions que l'avenir nous réserve inévitablement.

01/04/2011
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