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Pour un nouveau protectionnisme européen

En réponse aux crises se généralisent partout des politiques économiques protectionnistes. L'Europe refuse encore de telles approches, alors qu'elle dispose des atouts qui lui permettraient d'en faire le meilleur usage, pour son compte comme pour le reste du monde.

Nous proposons dans notre livre " L'Europe ou le vide de puissance " de reconstruire l'économie européenne sur des bases industrielles solides autour d'une politique protectionniste décidée et conduite au niveau de l'Union Européenne toute entière. Nous avons qualifié cette pratique de protectionnisme sélectif pour indiquer qu'il ne s'agirait pas de protéger d'une façon automatique toutes les activités, mais celles présentant une importance stratégique pour la prospérité et l'indépendance européenne.  Par ailleurs, ceci n'exclurait pas de négocier avec les autres zones économiques du monde des accords bilatéraux sur la base de la réciprocité, afin de ne pas édifier autour de l'Europe une frontière infranchissable aux échanges.

Le concept de protectionnisme est encore considéré en 2008 comme inacceptable. Sous la pression des grandes puissances exportatrices, l'ouverture absolue des marchés est présentée comme seule à même d'assurer la prospérité. Cependant les esprits sont en train de changer très vite, du fait de la  hausse des prix de l'énergie, des matières premières et des coûts de transport. Les pays qui comptaient sur l'importation de produits de consommation à bas coût s'aperçoivent qu'ils ne peuvent plus le faire et qu'ils doivent eux-mêmes assurer la production des biens essentiels. Cela concerne aussi bien les pays pauvres dont l'agriculture vivrière a été ruinée par la concurrence des produits de l'agrobusiness occidental, que les pays encore riches, notamment les Etats-Unis, où la désindustrialisation prive des dizaines de millions de salariés des revenus leur  permettant de survivre. Les Américains ont toujours été protectionnistes dans les secteurs qu'ils jugeaient stratégiques pour leur puissance, qu'il s'agisse de l'agriculture ou des industries de haute technologie. Mais ils ne le disaient pas. Aujourd'hui au contraire, la campagne électorale met l'accent sur la nécessité de récupérer des compétences industrielles plus générales, abandonnées depuis plusieurs années aux Asiatiques. Il est certain que l'aggravation inéluctable de la crise américaine renforcera cette exigence de retour au protectionnisme, protectionnisme lui-même appuyé par une diplomatie agressive destinée à le faire admettre aux pays qui s'en plaindraient. L'Europe s'en rendra rapidement compte à ses dépens.

Malheureusement, en Europe, faute d'un gouvernement économique et social de l'Union, le protectionnisme est encore considéré comme ne pouvant être conduit qu'au niveau de chacun des Etats membres. Il est certain qu'en ce cas il présente plus de risques que d'avantages, même chez les pays doté d'une certaine puissance économique. Aucun pays n'est suffisamment pourvu en énergie, matières premières, industries et services pour pouvoir s'isoler des autres, de ses voisins européens comme du  reste du monde. De plus, le protectionnisme est généralement utilisé,  quand il existe, pour protéger des activités archaïques pesant d'une façon excessive sur les prix et les revenus. Il est sournois, soumis aux pressions de lobbies locaux dont l'influence est très coûteuse pour les budgets nationaux, prenant notamment la forme de subventions publiques aux entreprises et aux secteurs de biens et services politiquement bien représentés. Il se traduit par une accumulation de politiques d'achats publics, de normes et de certifications obligatoires trop coûteuses pour les PME, complétées de barrières douanières et de subventions à l'exportation, dont aucun gouvernement n'a tenté de faire l'inventaire et l'évaluation. Elles entraînent en contrepartie des mesures de rétorsion de la part des  autres pays, des distorsions de concurrence nuisibles aux consommateurs et aux entreprises efficaces, un manque générale d'efficacité et de recherche-développement  dans les domaines sociaux, scientifiques et techniques.

Pourrait-on envisager que des politiques protectionnistes plus efficaces soient conduites à l'échelle de l'Union toute entière ? Pour le moment, la réponse est négative. Il n'existe pas encore, en dehors de la Banque centrale européenne chargée de la politique monétaire, d'institutions capables de définir et faire appliquer avec continuité des politiques économiques, industrielles et diplomatiques communes. Lorsqu'il s'agit de développer, y compris en les protégeant, des secteurs pourtant essentiels comme ceux intéressant l'énergie ou l'aérospatiales, on voit s'affronter les intérêts nationaux, dans de longs débats dont profitent évidemment les concurrences non-européennes.  

L'Europe dispose cependant d'atouts qui lui permettrait de mettre en place les  protections dont devraient bénéficier les secteurs et entreprises jugées essentielles. Un marché de près de 500 millions de consommateurs,  une monnaie unique, des infrastructures dont l'équivalent n'existe nulle part au monde, des travailleurs  éduqués et généralement efficaces, une relative diversification des formes de production lui permettant de couvrir en autosuffisance, au moins partielle, l'essentiel de ses besoins. Malgré ces atouts, elle a  renoncé depuis des décennies à fabriquer des biens industriels, notamment dans l'électronique et les télécommunications, qui seraient pourtant tout à fait à sa portée. Pourrait-elle récupérer ce qu'elle a laissé perdre ? Certainement, car il lui faudra dans les prochaines années adopter des modes de production renouvelés, écologiques, protecteurs des travailleurs et des consommateurs, pour lesquels un nouveau départ sera très possible. Par ailleurs, une harmonisation intra-européenne des règles de concurrence, sociales, écologiques, fiscales et anti-trusts s'imposera, avec la mise en place entre les Etats et régions diversement développés de politiques compensatoires ou de péréquation permettant d'éviter l'alignement de ces normes par le bas.

Rappelons à cet égard que l'idée selon laquelle les pays socialement avancés vont trouver leur voie dans des technologies de pointe et dans les services à haute valeur ajoutée est totalement infondée. Les pays émergents sont aussi capables que les Européens dans ces domaines. Bien plus, les plus ambitieux d'entre eux, comme l'Inde, la Chine, la Corée du Sud investissent massivement dans la formation d'ingénieurs et de scientifiques. Il appartient donc aux Européens, s'ils veulent exister encore dans vingt ans, de récupérer l'ensemble des filières productives, dans tous les domaines essentiels.

Le seul libre-échange acceptable sera celui organisé par des accords bilatéraux équilibrés et librement consentis. Les Européens ne pouvant pas tout faire, ils devront conclure de tels  accords d'échange afin d'importer certains produits finis ou semi-finis dont la production en Europe serait trop coûteuse en main-d'œuvre ou en énergie. Mais en contrepartie, les pays concernés devront accepter d'ouvrir leurs frontières aux importations européennes, dont ils auront un impérieux besoin au fur et à mesure que se développeront leurs marchés intérieurs.

On voit que les perspectives esquissées ci-dessus modifieront profondément les institutions européennes comme les pratiques économiques et sociales. Au plan international, des organisations comme l'OMC devront elles aussi se voir conférer  de nouveaux rôles, orientés vers l'arbitrage. Le système financier international, dont les limites apparaissent aujourd'hui à tous, devra se reconvertir afin d'encourager l'économie réelle plutôt que l'économie virtuelle.

Illusion dira-t-on...Illusion aujourd'hui encore, mais les esprits changeront au fur et à mesure que s'approfondiront les différentes crises systémiques résultant des impasses dans lesquelles le capitalisme financier et le libéralisme dogmatique sont en train d'enfermer le monde tout entier, riches et pauvres réunis. Le temps n'est plus de chanter les vertus de la mondialisation et d'obliger chacun à s'y adapter. Un nouvel ordre mondial parait en gestation, qui sera  autrement plus satisfaisant à terme. L'Europe pourra y jouer un rôle exemplaire. Les gauches européennes, malheureusement, ne l'ont pas encore compris, alors qu'elles devraient faire de cet objectif leur cheval de bataille.  

17/05/2008
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