Europe Solidaire
CultureEconomieEducationEnvironnementInstitutionsInternationalSciencesSécurité/DéfenseSocialTechnologiesValeurs
Aggrandir Réduire Reinitialiser

Du triangle de Weimar (France, Allemagne et Pologne) à l' « axe Paris-Berlin-Varsovie-Moscou »

Le “triangle de Weimar” est une sorte d'association informelle qui se réunit régulièrement. Il fut institué en 1991 par les Français et les Allemands pour rassurer les Polonais d'on ne sait trop quoi, - était-ce de l'URSS (re)devenue Russie ou de l'Allemagne prolongée de son Est ? Il avait le 23 juin dernier une allure nouvelle.

 Les trois ministres des affaires étrangères des pays fondateurs, Bernard Kouchner, Guido Westerwelle, Radek Sikorski, s'étaient complétés de Sergei Lavrov pour la Russie.  La réunion était importante parce qu'elle impliquait une nouvelle approche de la sécurité de l'Europe. Ce sera notre premier angle d'analyse. Notre deuxième angle sera le constat que les Américains n'étaient pas présents.

Une nouvelle approche de la sécurité en Europe

Nous allons essayer de rappeler quelques points conduisant, selon notre point de vue, à la situation actuelle.

• En juin 2008, il y eut une proposition du président Medvedev pour une nouvelle architecture européenne de sécurité, suivie, sans que ceci ait un lien évident avec cela, par la crise géorgienne d'août 2008. Le 29 septembre 2008, nous écrivions, citant justement “le triangle de Weimar” : «Français et Allemands ont déjà montré, particulièrement à l'occasion de la crise géorgienne, qu'ils partageaient une vision proche des nécessités européennes dans ce cas, qui passent par l'établissement des meilleurs rapports possibles avec la Russie. Sarkozy, à New York, a parlé de la nécessité d'établir un “espace économique” qui intégrerait l'Europe et la Russie. Les liens des Allemands et des Russes sont très fermes, renforcés notamment sur des liens personnels entre Merkel et Poutine déjà anciens. La Pologne semble également avoir sa place dans cette dynamique particulière, qui va être renforcée par la perception du dramatique effacement américain. Il y a actuellement une entente informelle pour tenter de réactiver le “triangle de Weimar” qui rapprocherait la France, l'Allemagne et la Pologne, ceci  avec le soutien discret des Russes qui y voient un moyen d'apaiser leurs rapports avec l'Europe et avec la Pologne. Il existe des indications selon lesquelles la Pologne tend à évoluer du cadre atlantique de sécurité vers le concept européen de sécurité (PESD). Du point de vue économique, la crise américaine  ne peut que rapprocher les conceptions franco-allemandes des conceptions russes, par rapport à une appréciation commune de plus en plus hostile au comportement américain dans ce domaine.»

• Cette chaude saison de l'été 2008, ensuite électrisée par la crise du 15 septembre 2008, fut suivie à l'automne par une entente de coopération intense entre Français (Sarkozy) et Russes (Medvedev). C'était l'époque glorieuse où le président français, également président de l'Union Européenne, semblait avoir des idées et servir à quelque chose de fécond. Cette phase ne déboucha sur rien de concret, notamment à cause de l'effacement français du à l'absence de continuité dans la politique française et à un certain regain d'atlantisme suivant le retour de la France dans l'OTAN en avril 2009. L'épisode fut à son tour suivi d'un certain repli russe, à la fin 2009. Les Russes se concentrèrent sur les seuls intérêts de leur pays et le règlement des relations stratégiques avec les USA après un bref espoir, vite déçu, dans les capacités d'Obama à changer certaines choses dans une  politique étrangère américaine marquée d'unilatéralisme.

• Un point essentiel fut ensuite  la réconciliation symbolique et très forte entre la Russie et la Pologne, autour de la commémoration, en avril 2010, du massacre de Katyn. On conviendra que la chose intervint avec opportunité pour faire du 23 juin une réunion plutôt prometteuse, à un point qu'on ne serait pas loin d'en faire une condition sine qua non de la relance du “plan Medvedev” sous une forme minimaliste, par Allemagne interposée, en direction de l'Union Européenne.  De cette réconciliation entre la Russie et la Pologne, nous écrivions le 19 avril 2010 : «La  surprise est sans doute aujourd'hui que les Russes ont soudain jugé opportun,  rencontrant à cet égard une oreille intéressée du côté de la Pologne, de remplacer leur projet d'aborder le problème de la sécurité européenne par la plus grande porte possible (la coopération avec les USA), pour choisir la plus petite porte possible que sont les relations avec la Pologne. [...L]. La perspective concerne deux pays d'une importance indéniable, tous deux en quête d'affirmation identitaire et nationale, tous deux voulant tout de même jouer un rôle dans le concert européen, eux deux formant en fait un “pont” entre l'extrême Est de l'Europe et l'ouverture sur l'Ouest de l'Europe de cet “extrême Est”. La Pologne est la voie régionale par laquelle la Russie peut s'“européaniser” d'une façon décisive, entraînant dans ce mouvement un processus qui tendrait à clore définitivement l'antagonisme Est-Ouest établi au cœur de l'Europe par la Guerre froide.» .

• C'est à ce point, effectivement, deux ans après le lancement jusqu'ici sans suite importante du ”plan Medvedev”, que l'Allemagne entre en scène, sollicitée par les Russes lors d'une rencontre Medvedev-Merkel au début de ce mois. Il s'agit d'une proposition d'un organisme de “coopération sur la sécurité” entre la Russie et l'Union Européenne, faite d'abord à l'Allemagne par Medvedev, endossée par ce pays et exposée à la réunion du 23 juin du “triangle de Weimar” à laquelle les Russes avaient été invités.

A Paris, le 23 juin, Bernard Kouchner, dans son style habituel,  a qualifié la réunion des 3+1 (“le triangle de Weimar” + la Russie) «à la fois de nécessaire et, si vous me permettez ce mot ... d'exaltante». On a parlé du projet russo-allemand, qui en était le plat de résistance. Kouchner en a donc parlé avec l'emphase en question, comme si le projet était endossé par les 4, – la France en tête, bien entendu (dont on n'oubliera pas qu'elle est seule avec la Russie à être dotée de l'arme  nucléaire, dont le rôle au moins psychologique demeure essentiel) . L'accent a été mis le 23 juin sur les aspects très pratiques que permet un tel accord, le problème de l'enclave de Kaliningrad par exemple.  L'OSCE, qui doit débattre très prochainement dans sa première conférence au sommet depuis 10 ans de la “proposition Medvedev” , observe avec curiosité, peut-être appréhension, par crainte de la concurrence, l'élaboration “par le bas” de cette démarche de sécurité européenne d'un nouveau type.

Résumons notre sentiment... Le document Merkel-Medvedev plus ou moins endossé par la réunion du 23 juin représente une approche minimaliste du “projet Medvedev”, tant par la forme (d'abord à 2, puis à 4, etc.) que par les ambitions (règlements de problèmes très concrets, souvent d'ordre régional). Cette approche minimaliste est une tactique habile pour faire progresser la chose sans trop et trop vite alerter certaines âmes sensibles. L'idée rencontre sans aucun doute une atmosphère propice dans les quatre  capitales et sans doute aussi dans d'autres pays européens.

Absence et incompréhension américaines

L'éditorialiste George Friedman, de Stratfor.com, du 22 juin 2010 illustre bien cette   constatation d'absence et d'incompréhension. Il termine son analyse concernant la démarche germano-russe étendue au “triangle de Weimar” par cette observation : «It will also be interesting to see what the Obama administration has to say about this.». Les trois Européens et la Russie vont-ils encourir les foudres de Barack Obama, comme ils le mériteraient certainement, aux yeux de Friedman ?

Première remarque : il faudra d'abord que l'administration Obama s'aperçoive qu'il s'est passé quelque chose. Deuxième remarque : lorsque ce sera fait, si cela se fait, il faudra que l'administration Obama comprenne ce qui se passe. Dans ce cas, la réaction de l'administration Obama sera nécessairement négative. La psychologie américaniste est totalement incapable de comprendre ce que signifie le terme “sécurité”, comme Friedman lui-même le montre dans son analyse. Cette psychologie, qui est celle de la politique de l'“idéal de puissance”, raisonne en termes de force et rien d'autre. Friedman lui-même procède de la sorte puisqu'il ne voit dans l'arrangement initial germano-russe que la possibilité de la constitution d'un axe de puissance menaçant, et dans la réunion avec le “triangle de Weimar” + les Russes une démarche des Russes et des Allemands pour tenter de rassurer les Polonais terrorisés et apaiser les Français très mal à l'aise devant cette alliance de puissance entre la Russie et Allemagne. La psychologie américaine est incapable de comprendre que le terme “sécurité” signifie, non pas manifestation de force mais si possible arrangement  équilibré pour régler des litiges et empêcher des crises de naître.

Donc, les Etats-Unis devraient réagir mal. Mais comme l'approche des partenaires européens est minimaliste, au contraire du “plan Medvedev”, l'information des USA à ce propos sera elle aussi minimaliste et leur alarme, qui se déclenche comme le reste selon les notions de force, sera en proportion. Tout se jouera essentiellement du côté européen : auront-ils le courage démesuré de secouer les chaînes de servilité (vis-à-vis des USA) dont ils ont encombré leurs relations avec l'Amérique depuis plus d'un demi-siècle, et plus particulièrement depuis la fin de la Guerre froide et le 11 septembre ? Auront-ils le courage de poursuivre ?

Mais voyons la chose sous un autre angle. La réunion du Quai s'est faite le jour où éclatait “l'affaire McChrystal”. Depuis, cette affaire a été résolue comme l'on sait, c'est-à-dire d'une façon qui promet un enlisement supplémentaire des USA en Afghanistan et une aggravation de la crise  vécue par la psychologie  américaine du fait de cette guerre. Par conséquent, on peut aisément admettre que l'attention américaine  va être plus que jamais portée sur l'affaire afghane, et moins que jamais sur les affaires européennes.

... A cela va s'ajouter la confusion au sein de l'OTAN. Friedman consacre quelques paragraphes à cette question, réduisant à nouveau instinctivement l'affaire à un axe Berlin-Moscou, et l'OTAN à un ensemble totalement manipulé par les USA, potentiellement contre la Russie. («The problem, however, is this: If Germany and Europe have a security relationship that requires prior consultation and cooperation, then Russia inevitably has a hand in NATO. If the Russians oppose a NATO action, Germany and other European states will be faced with a choice between Russia and NATO. To put it more bluntly, if Germany enters into a cooperative security arrangement with Russia (forgetting the rest of Europe for the moment), then how does it handle its relationship with the United States when the Russians and Americans are at loggerheads in countries like Georgia?»)

Là aussi, il manque quelques éléments de poids. Il manque l'idée essentielle que l'OTAN et en tous cas son secrétaire général,  a épousé d'une façon emphatique le but d'établir de très bonnes relations avec la Russie. Idéalement, l'OTAN voudrait coiffer l'Union Européenne en tant que telle dans l'établissement de relations privilégiées avec la Russie, essentiellement dans le domaine de la sécurité. L'initiative germano-russe, éventuellement étendue à la Pologne et à la France, la prend de court, dans une occurrence très complexe. Au contraire de ce que devrait être la réaction naturelle des Etats-Unis, la réaction de l'OTAN devrait être beaucoup plus délicate à déterminer puisque l'initiative va dans le sens de la sécurité européenne construite sur de bonnes relations avec la Russie, – ce que l'OTAN recherche elle-même. L'OTAN n'est pas dans le train qui commence déjà à rouler mais elle ne pourrait s'y opposer complètement puisque la destination annoncée est celle qu'elle-même juge absolument nécessaire.

Si l'initiative poursuit sa route, elle va donc causer un trouble certain et un désordre bienvenu dans l'arrangement du bloc Etats-Unis/ Europe tel qu'il existe encore. Rien que pour cela, elle doit être saluée avec intérêt et sympathie.
29/06/2010
Vos réactions
Dernières réactions
Actuellement, pas de réaction sur cet article!
Votre réaction
Vérification anti-spam
Nom/pseudo*


Email*


Titre*


Commentaire*


* champs obligatoires
Europe Solidaire