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Notre contribution à l'heure de Copenhague

Entre la destruction des civilisations et l'avènement d'un post-anthropotechnique
Nous avons voulu, dans divers articles principalement publiés sur le site Automates Intelligents, traduire l'idée selon laquelle une période nouvelle s'était ouverte dans l'histoire de l'évolution des êtres vivants sur Terre, il y a 7 ou 6 millions d'années avant notre ère. Elle fut marquée par l'apparition de primates sans doute mutés capables de prêter une attention soutenue à l'utilisation d'objets du monde matériel pouvant améliorer leurs capacités de survie. Ces objets, nommés aujourd'hui des outils, après une longue latence, ont profondément modifié leurs inventeurs et utilisateurs, en même temps qu'ils évoluaient eux-mêmes dans le cadre de filières technologiques de plus en plus buissonnantes.

Cette alliance entre le bio-anthropologique et la nature physique domestiquée par les techniques a profondément transformé les conditions de l'évolution spontanée des espèces vivantes et de leurs cadres de vie. De nouveaux mondes matériels ont été créés, associés à d'autres mondes, très différents, que l'on qualifierait aujourd'hui de virtuels ou informationnels , ceux des innombrables cultures qui ont couvert la Terre et empli les esprits de représentations symboliques. Des « niches » extrêmement proliférantes ont ainsi été mises en place, sous la protection desquelles les primates primitifs ont continué à évoluer en conservant l'essentiel de leurs capital génétique, mais en y ajoutant des bases épigénétiques qui sont en train de les rendre extrêmement destructeurs pour les autres espèces. Nous avons proposé de nommer ère de l'anthropotechnocène la période de temps ainsi inaugurée il y a quelques millions d'années et qui se poursuit encore.

Les contraintes évolutives s'étant imposé tout le long de l'anthropotechnocène étaient évidemment les mêmes que celles ayant gouverné l'apparition et le développement de la vie pendant les 4 milliards et quelques années précédentes. Elles ont agi sur le mode dit du hasard et de la nécessité, dit aussi de l'hétéro-organisation, pour reprendre le terme proposé par Jean-Jacques Kupiec. Cette évolution illustre la pertinence de la vision fondatrice de Charles Darwin : mutation, sélection, ampliation.

Il s'ensuit de cette constatation qu'aucune finalité a priori n'a guidé et ne guide encore l'évolution de l'anthopotechnocène. Les types d'humains en résultant sont ce qu'ils sont et nul ne peut prédire les nouvelles formes individuelles et sociales caractérisant l'homo sapiens et ses productions. Les changements sont loin de se ralentir. Tout laisse penser au contraire qu'ils s'accéléreront.

Mais un phénomène nouveau semble s'être produit, au sein des systèmes anthropotechniques. De nombreux observateurs croient détecter une rupture d'équilibre au profit des techniques. La vitesse et la diversité de leurs dynamiques transformationnelles et constructivistes paraissent s'emballer.

Une rupture au profit des techniques

Ceci conduit à l'apparition de systèmes anthropotechniques conjuguant des composantes techniques de plus en plus puissantes et des composantes « anthropos » ou anthropiques, c'est-à-dire biologiques et humaines, n'évoluant que très lentement. Il en résulte ce que les bons éducateurs évitent de faire : donner en guise de jouet des armes à feu à des enfants, sachant qu'inévitablement ils en feront un usage destructeur.

C'est bien pourtant ce qui se passe aujourd'hui. Des systèmes technologiques extrêmement efficaces sont en train de contrôler l'évolution mondiale, y compris dans les pires des cas pour conduire à des destructions générales, alors que les cerveaux dont ils s'inspirent ne sont même pas ceux d'un enfant de six ans (le dire ferait injure à ces derniers). Ce sont des cerveaux ou plutôt des esprits semblables à ceux de délirants paranoïdes irrécupérables dont la neuropsychiatrie moderne commence tout juste l'étude scientifique .

Les exemples abondent. Citons la prise en mains des activités économiques mondiales par des systèmes spéculateurs prédateurs fonctionnant en temps réel grâce à la généralisation des réseaux d'informatique financière, qui sont en train de sortir renforcés de la crise actuelle. Citons aussi la prise en mains des esprits connectés, eux aussi en temps réel, sur Internet, à l'intérieur de réseaux dits sociaux captant à leur insu l'activité mentale et physique des individus et les conditionnant à penser et agir « correctement ». On pense généralement à Google et à ses ambitions commerciales. Mais qui connaît encore le programme turc dit Anaposta ?
(voir notre article sur ce site : La censure sur Internet,  http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=404&r_id=  Observons que nous en attendions force commentaires. Mais pas un mot à ce jour...)

Il ne faut pas se faire d'illusion. Le monitoring exercé sur les communications en réseau de citoyens qui ne se doutent pas de cette surveillance ne se limite pas ou ne se limitera pas à cette tentative que d'aucuns jugeront un peu voyante. L'Union européenne avec le projet Indect et surtout le Pentagone avec la prise de participation du fonds de financement de la CIA In-Q-Tel dans la firme Visible Technologies, feront la même chose, sous couvert de lutte contre les comportements déviants, comme nous l'avions indiqué il y a quelques semaines. Ce monitoring sera dans l'avenir très facilité par de puissants systèmes d'intelligence artificielle adaptative tels que ceux dont notre ami Alain Cardon a décidé de ne plus assurer le développement mais que d'autres ont très certainement adoptés.

Que l'on ne se rassure pas. Les systèmes anthropotechniques prédateurs ne se limitent pas à ceux mettant en œuvre des technologies un peu complexes. La simple ceinture de dynamite ou la RPG7 utilisées par des enfants (Voir sur le site Droits de l'enfant Les enfants face à la guerre http://www.droitsenfant.com/guerre.htm) ou des adolescents formés par centaines à pratiquer ce que l'on appelle pudiquement la guerre de 4e génération et dont la volonté combattante est constamment renouvelée par l'échange de SMS, peuvent suffire à mettre à bas les systèmes économiques et la vie sociétale des civilisations les plus sophistiquées. On ne voit guère comment s'en prémunir.

Le point qu'il faut bien voir est que les humains qui « prêtent » leurs cerveaux à la construction et à la mise en oeuvre de tels systèmes ne présentent pas individuellement, en général, le profil des délirants paranoïdes irrécupérables auxquels nous faisions allusion ci-dessus. Il s'agit d'individus cultivés, capables de disserter indéfiniment sur les bienfaits du libéralisme économique ou sur le caractère hautement tolérant des textes fondateurs des trois grandes religions monothéistes. Mais intégrés dans tel ou tel des systèmes anthropotechniques que nous décrivons, ils adoptent des comportements de groupe tout différents. L'histoire ne fait que se répéter. Le Junker prussien amateur de philosophie et de musique symphonique se transformait en chef de camp tortionnaire lorsqu'il était intégré au sein de la machine de guerre hitlérienne.

L'histoire cependant n'est jamais écrite d'avance. C'est la grande leçon qu'il faut retenir de la philosophie darwinienne appliquée à l'évolution. Le pire arrivera très probablement. C'est en tous cas ce dont nous sommes ici à peu près convaincus. Mais des transformations différentes peuvent survenir. Jusqu'où ces transformations pourraient-elles aller ?

Qu'attendre de Copenhague ?

Revenons à la question posée au début de cet article, celle qui tourmente beaucoup de personnes aujourd'hui : les homo sapiens seront-ils capables de prévenir les destructions dont ils sont responsables du fait de la croissance de leurs consommations, de leur multiplication démographique, de l'exaltation jusqu'à la fureur de leurs convictions religieuses ? Il s'agit de ce que l'auteur de cet article a nommé dans un livre à paraître prochainement chez Jean-Paul Bayol « Le paradoxe du sapiens ». Le sapiens est sapiens, certes, mais il ne l'est pas à la hauteur des défis qui l'attendent.

Quelle conséquence tirer de cette constatation ? Pour éviter de nous engluer dans des débats moralisateurs sans base scientifique, nous avons introduit l'hypothèse que les vrais acteurs des catastrophes qui s'annoncent ne sont pas les homo sapiens tels que les définit un humanisme naïf mais des superorganismes associant des ressources bioanthropologiques et des ressources technologiques, nommés par nous systèmes anthropotechniques. Ils contrôlent dorénavant une grande partie de l'évolution de la biosphère terrestre.

Nous avons essayé de montrer que ce contrôle restait globalement aveugle. Si en effet à titre individuel, les mieux équipés en capacités cognitives de ces systèmes peuvent plus ou moins bien se représenter leur avenir à court terme et adopter des prescriptions de conduite relativement efficaces visant leur survie immédiate, ils sont impuissants à transposer ces processus cognitifs, anticipateurs et prescripteurs, à l'échelle de la planète toute entière.

La raison en est, avons-nous indiqué, qu'à eux tous ils ne constituent pas encore, sauf de façon embryonnaire, un supersystème cognitif planétaire, doté d'une vision globale du monde, d'instruments d'observation universels et d'un modèle de soi lui-même universel, capable d'émettre des prescriptions salvatrices ayant quelque chance d'être applicables en l'état actuel des conflits entre pouvoirs. Si cependant certains réseaux d'observation scientifique le font parce que l'évolution les a équipés pour cela, leurs messages se perdent dans le tumulte résultant des conflits darwiniens entre stratégies égoïstes, corporatistes, gouvernementales, religieuses.

Cette situation pourrait-elle changer ? Imaginons, à titre d'hypothèse résolument optimiste, que la complexification croissante des échanges d'information entre systèmes anthropotechiques entraîne un développement massif de réseaux globaux d'observation et de traitement des données sur un mode intelligent. Ce phénomène favoriserait le multiplication, la mise en compétition et la symbiose d'approches scientifiques de toutes disciplines bien plus nombreuses que celles existant aujourd'hui. On verrait alors se constituer ce que nous avons nommé dans d'autres publications une hyperscience. L'accumulation d'observations faites sous des angles différents et provenant d'observateurs-acteurs disposant d'instruments différents, générerait un certain nombre de prescriptions « constructivistes » , sur le mode de « il faut faire telle ou telle chose » que les systèmes finançant les recherches n'auraient aucune raison de ne pas suivre pour leur compte et de ne pas chercher à diffuser autour d'eux. Ils en tireraient des avantages compétitifs certains sur leurs concurrents enfermés dans des façons traditionnelles, souvent inefficaces et conflictuelles, de voir le monde.

Mais pourquoi, même en ce cas, penser que les grands systèmes dominants ne visant qu'à conserver leurs pouvoirs actuels, industriels du pétrole et du charbon qui exploiteront jusqu'au bout les réserves disponibles, massacreurs d'océans, tueurs d' « incroyants » et autres fanatiques imperméables au dialogue, relâcheraient leurs pressions? Parce que, pensons-nous, ils n'auraient pas d'autres solutions que redevenir raisonnables. Nous postulons en effet, à tort ou à raison, que les prévisions de James Lovelock ou d'autres éco-pessimistes se réaliseront : un bouleversement des civilisations telles que nous les connaissons s'amorcera dès les prochaines décennies. Ou bien les Terriens disparaîtront après avoir sombré dans une noire barbarie, ou bien ils seront pénétrés par une espèce de sagesse collective découlant de l'hyper-science telle qu'envisagée ici.

Un bémol s'impose. Cette perspective encourageante, si elle prend forme, le fera spontanément, de même que le feraient les perspectives catastrophiques que nous venons d'évoquer, au cas où elles se concrétiseraient. La co-évolution symbiotique des vivants et des techniques, évoquée dans ce livre, est généralement mal comprise. On perçoit bien l'évolution des techniques mais très mal celle des corps et des cerveaux qui se déroule en association. De plus, avec l'illusion que l'intelligence humaine (éventuellement renforcée de la morale) est potentiellement toute puissante, on se refuse à voir que cette co-évolution relève de la logique darwinienne stricte, résumée par le principe du hasard et de la sélection. Elle n'est pas complètement prévisible et est moins encore contrôlable par la raison. Les facteurs en cause, dont d'ailleurs beaucoup nous échappent, obéissent à des lois que la science n'identifie, quand elle le fait, qu'avec retard.

Ceci ne veut pas dire que la raison, la morale et plus généralement les politiques publiques n'aient pas d'influence sur les transformations du monde. Tout ce qui relève de l'action culturelle (idées nouvelles, projets de réformes, contestations diverses) entraîne des conséquences. Manifestons, manifestons, il en restera toujours quelque chose. Il serait irresponsable de « désespérer Billancourt » (Sartre) en prétendant que le volontarisme n'a pas d'effets.

Mais on doit se persuader qu'il n'existe pas en nous d'homoncule volontariste capable de décider dans quel sens manifester. Si nous le faisons, c'est parce que le besoin en a émergé depuis longtemps dans les organismes biologiques et dans les corps sociaux auxquels nous appartenons. Il emprunte nos voix pour se faire entendre. De plus l'influence de nos discours et de nos actions est contrebalancée en permanence par de nouveaux phénomènes hors de notre portée directe, souvent provoqués par nous et surgissant de façon imprévue. Nul malheureusement n'a encore signalé l'apparition du « cerveau global » envisagé plus haut, capable de produire des représentations du monde et de son évolution susceptibles d'aider à mieux maîtriser les processus évolutionnaires qui nous impliquent tous.

Cependant, pourquoi ne pas envisager que les contenus hyper-scientifiques formalisés et transmis sur les réseaux technologiques ouverts (ceux de l' « open science ») puissent exercer en retour un effet sélectif sur les multiples mutations et micro-mutations affectant à tous moments les homo sapiens participant à ces réseaux. Les déterminismes biologiques hérités du passé animal et anthropologique de ces sapiens pourraient peut-être alors s'en trouver modifiés, dans le bon sens si l'on peut dire, c'est-à-dire celui de la conservation sur Terre de formes de vies et d'intelligences éventuellement augmentées.

On verrait en ce cas apparaître, non pas des post-sapiens (ou post-humains comme on le dit trop souvent en continuant à s'abuser sur le caractère quasiment divin de l'humain), mais des systèmes post-anthropotechniques capables spontanément de faire un usage intelligent de leurs connaissances scientifiques et de leurs acquis technologiques. Les historiens de l'avenir, s'il en est, pourraient alors parler d'un « post-Copenhague ».

Pourquoi ne pas rêver un peu ? S'ils survivaient aux destructions massives qui s'annoncent, ces futurs systèmes post-anthropotechniques pourraient alors disposer d'expériences leur permettant de se confronter à terme avec des mondes encore aujourd'hui inhabitables, voire ultérieurement avec des formes de vie ou d'intelligence s'étant développées ailleurs dans le cosmos proche.

Le paradoxe du sapiens que nous avons essayé de signaler changerait alors brutalement de sens. Le nouveau paradoxe, paradoxe 2.0, pour parler comme les informaticiens, serait que des sapiens encore tout frais émoulus des savanes africaines du pléistocène puissent s'acclimater sur des mondes tels que les déserts terrestres, la planète Mars ou les satellites de Saturne. Mais il s'agirait alors d'une toute autre histoire, que nous laisserons à nos lecteurs le soin d'imaginer.

09/12/2009
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