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Joschka Fischer

Joschka Fischer, 61 ans, a été vice-chancelier et ministre Vert des affaires étrangères du gouvernement de Gerhard Schröder, issu d'une coalition entre sa formation et le Parti social-démocrate (SPD), de 1998 à 2005. Il est aujourd'hui conseiller pour différentes entreprises, notamment pour le projet Nabucco. Lorsqu'il était ministre, il avait envisagée une idée qu'avait partagée Hubert Védrine, proposer de fusionner les Etats français et allemand. Il a répondu ici à un interview publié par Le Monde le 28 septembre 2006, que nous avons pensé utile de commenter au moment où la chancelière Angela Merkel, victorieuse aux élections du 27 septembre, prend la tête d'une coalition de droite associant la CDU et les libéraux.

Comme nous l'avons fait pour les interviews précédents, nous présentons ici des extraits de ses propos, assortis de nos commentaires en italique.

La construction européenne est-elle en panne ?


Joschka Fischer (JF) : Pensez aux années 1980. On avait un grand Français à la tête de la Commission, Jacques Delors, un homme d'imagination, de détermination, doté d'immenses talents bureaucratiques et politiques. Et (le 16 septembre), on a réélu José Manuel Barroso. Il y a une crise mondiale, et c'est la première fois que l'UE n'a eu aucune réponse positive à apporter.

Dans le temps, nous avons su réagir à la chute du Mur, aux guerres des Balkans. C'était difficile mais nous avons toujours avancé. Aujourd'hui, on affronte la plus grande crise depuis les années 1930 et que fait l'Europe ? Elle avance vers plus d'intégration ? Non. Pour autant, je suis convaincu que le projet européen n'est pas fini. Parce que nous tous y avons investi trop de nous-mêmes. Mais, malheureusement, il y a une génération, à droite et à gauche, qui ne fonde plus son avenir politique dans le projet européen.

Qu' en est-il du couple franco- allemand ?

JF : Fondamentalement, nos deux nations sont sur un chemin similaire. Nous sommes tous deux attachés à l'économie sociale de marché, au capitalisme rhénan. Si la France est plus centralisée que nous, si nous sommes plus orientés vers le marché, nous avons la même conception de la manière dont l'économie et le social doivent se combiner. Mais ... nosrelations sont problématiques.

Quand j'ai rendu visite à votre ancien secrétaire d'Etat aux affaires européennes Bruno Le Maire, je lui ai demandé : "Monsieur le ministre, quand vous vous asseyez ensemble et que vous parlez de nous, les Allemands, de quoi vous plaignez-vous le plus ?" "Oh, a-t-il répondu, tout le monde pense que les Allemands veulent toujours dominer." J'ai éclaté de rire. C'est ce qu'on dit ici des Français ! Ça ne changera jamais.

Il y  a un vrai accord sur la régulation. Mais dans la pratique ? La coopération industrielle est inexistante. Pourquoi ne pas se partager le marché des trains à grande vitesse, dans lequel l'Allemagne et la France sont les plus performantes ? Pourquoi ne pas créer un marché commun du gaz, alors que la France et l'Allemagne en sont les plus gros fournisseurs en Europe ? Pourquoi ne pas avoir une politique commune de l'industrie automobile ? Pourquoi la France et l'Allemagne n'ont-elles pas été capables de présenter un candidat sérieux à la tête de la Commission ?

J.P. Baquiast, pour Europe-Solidaire (JPB) : Joschka Fisher fait ici allusion à des projets qui sont dans la logique industrielle de nos deux pays et qui pourraient jouer un rôle fondamental pour le renforcement de la puissance européenne. Ils pourraient être entrepris par une négociation entre les deux Etats, entraînant avec eux, après appel à candidature,  les industriels qui voudraient s'y associer. La France des années 1970, si elle existait encore, auraient pu en prendre l'initiative, avec les élites administratives et industrielles dont elle disposait. Elle le pourrait sans doute encore, si elle avait à se tête un président et un gouvernement capable de rallier les forces vives sur de telles initiatives.

On considère généralement que l'Allemagne, plus capitaliste, plus fédérale, ne pourrait adopter la même politique. Mais nous sommes persuadés que si la nouvelle présidente Angela Merkel, confrontée à une crise qui ne manquera pas de s'aggraver, en restait au laisser-faire qui l'a caractérisée jusqu'ici, elle serait vite paralysée. Les industriels et les syndicats allemands, les plus puissants et les mieux organisés du monde dans leurs domaines, comprendraient vite l'intérêt de soutenir des projets tels que ceux évoqués par Joschka Fisher, si la Chancellerie s'y impliquait. . 

On dit quelquefois que l'histoire n'est pas écrite par les personnalités, mais par des forces plus anonymes. Dans la question évoquée ci-dessus cependant, si Angela Merkel et Nicolas Sarkozy perdaient l'occasion de marquer notre temps par de grandes initiatives économico-industrielles, ils seraient terriblement coupables au regard de l'histoire.


JF. : Quand la crise est soudain devenue grave, Sarkozy a convoqué l'Eurogroupe à Paris. Ce n'était pas un Eurogroupe exclusif mais inclusif, puisque Gordon Brown (premier ministre du Royaume-Uni, hors de la zone euro) était invité. Le président français n'a pas toujours été délicat dans ses manières, mais c'était une grande idée, efficace. Les Européens agissaient et le reste du monde suivait. Angela Merkel a rejeté l'idée d'utiliser l'Eurogroupe comme une avant-garde. Elle craignait que cela ne mette l'Allemagne en position minoritaire. Officiellement, cela divisait l'Europe. Mais la réunion de Paris n'a pas divisé l'Europe, elle l'a entraînée. Ce fut encore une occasion manquée de consolider la relation franco-allemande.

JPB : Impliquer l'Eurogroupe était évidemment indispensable, concernant la crise financière. Nicolas Sarkozy a bien fait et Angela Merkel a eu le tort de ne pas suivre.  Mais plus que jamais, il faut reprendre l'idée. Faire de l'Eurogroupe l'amorce d'un gouvernement économique et financier de l'Europe s'impose. Si le « couple franco-allemand » s'y attelait vraiment, les autres Etats et la BCE suivraient. Il faudrait le faire sans attendre, par exemple pour relancer l'idée (indispensable) d'une harmonisation de la protection douanière aux frontières contre les importations venant de pays non européens  n'appliquant pas de fiscalités ou normes de production « vertes ». 

Vingt ans après la chute du Mur, et dans l'Europe élargie, ce couple franco-allemand est-il aussi pertinent ?

JF.; Il est plus important que jamais. Parce que les institutions sont faibles, la Commission très faible, le traité de Lisbonne suspendu. Le centre de gravité de l'Europe ne peut être que Paris et Berlin. Il n'y a qu'à faire le tour : la Grande-Bretagne est décidée à rester à l'écart. L'Italie est... l'Italie. La Pologne va bien mais a du chemin à faire. L'Espagne est plongée dans une crise sérieuse.

Si nous cessons de penser dans le canevas de l'UE, si nous n'investissons pas plus dans la construction européenne, ce sera une régression majeure pour nous tous. A l'échelle européenne, la France et l'Allemagne sont des grands pays. Mais à celle du monde du XXIe siècle, nous sommes de petites entreprises. Le XXe siècle est derrière nous. Le monde eurocentré n'existe plus.

JPB. : Pour le moment, la France et l'Allemagne ont accepté de reconduire un président de la Commission, Jose Luis Barroso, qui sous des dehors ectoplasmiques, est en fait un représentant actif des lobbies euro-américains.  Elles se préparent, si le traité de Lisbonne est enfin adopté, à investir un britannique totalement inféodé à Washington, Tony Blair,  comme président de l'Europe. On marche sur la tête. 

Si les Irlandais votent "non" au traité de Lisbonne, comment l'Europe avancera-t-elle ?


JF. : Alors il faudra revenir au moins pour dix ans à la méthode Monnet : procéder pas à pas, avoir des projets ciblés. Et cela devra être accompli par la France et l'Allemagne, au coeur de l'Eurogroupe. Constituer l'Eurogroupe comme une avant-garde serait une initiative franco-allemande très positive, notamment pour mettre en place une politique énergétique commune, un marché commun du gaz. Ce serait un signal important vers l'extérieur, en particulier vers Moscou. Si le traité de Lisbonne n'est pas ratifié, ce sera un coup très dur. Il faudra éviter que ne continue la désintégration de l'Europe. Et face à ce défi majeur, la France et l'Allemagne auront une responsabilité très, très spéciale.

JPB : On saura rapidement ce qu'il en sera dans quelques jours. Mais souhaiter le pire n'est pas toujours négatif. Du pire peuvent sortir des solutions vraiment innovantes, et des hommes nouveaux, auxquels nul n'avait pensé jusqu'à présent.
29/09/2009
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