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Henri Weber

Docteur en philosophie et en science politique, Henri Weber, né en 1944, a été un des fondateurs de la Ligue communiste révolutionnaire. Entré au parti socialiste, il a été membre de divers cabinets, puis au sein du Secrétariat du parti, chargé notamment des questions de formation. Il est aujourd'hui député européen. Il est connu, entre autres, pour son esprit ouvert et tolérant. Dans l'article que nous présentons et commentons ci-dessous, il étudie une question dont on ne discute pas encore assez au sein des gauches européennes : comment concilier l'idéal de la social-démocratie avec les contraintes tant de la construction européenne que de la mondialisation.

Comme nous l'avons fait pour les commentaires d'articles précédents, nous présentons ci-dessous,  assortis de nos commentaires en italique,  un article de Henri Weber, intitulé « Socialisme : la troisième refondation ».
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L'original de l'article a été publié par Le Monde du 24 août 2009.

Henri Weber (HW). : Les  partis socialistes européens ont déjà connu deux refondations dans leur longue et tumultueuse histoire. La première a eu lieu dans les années 1920. En réaction à la révolution bolchevique de 1917, dont ils perçoivent les premiers la dynamique totalitaire, les principaux leaders de ces partis intègrent à leur doctrine l'apport du libéralisme politique : ils refusent de sacrifier la liberté à l'égalité, rejettent le recours à la violence comme moyen de conquérir et d'exercer le pouvoir, adhèrent aux principes de l'Etat de droit et de la démocratie parlementaire. Ils cessent d'être des partis révolutionnaires et s'assument comme grands partis démocratiques de réforme sociale. Ceux qui - majoritaires en France - refusent ce premier aggiornamento quittent "la vieille maison" pour bâtir l'Internationale communiste.

La seconde refondation survient dans les années 1950-1960. Elle est symbolisée par le "Bad-Godesberg" du SPD allemand, mais ses prémices se trouvent dans les innovations de la social-démocratie scandinave d'avant guerre. Les socialistes rompent avec le dogme marxiste de la collectivisation des moyens de production et d'échange. Ils affirment que sous certaines conditions - une démocratie politique avancée, un salariat fortement organisé... -, les forces du marché peuvent agir au service du progrès social.

Ils se prononcent pour une économie de libre entreprise, régulée par l'action de l'Etat et des partenaires sociaux ; une économie mixte combinant un secteur privé marchand, un secteur public puissant et diversifié, un secteur d'économie sociale. Ils édifient partout l'Etat-providence, qui garantit les salariés contre tous les risques sociaux ; mettent en oeuvre des politiques keynésiennes de soutien à la consommation et à l'investissement ; développent et diversifient les services publics. Ils accroissent la redistribution des revenus au moyen d'une fiscalité souvent jugée "confiscatoire"... Ils deviennent des grands partis populaires de gouvernement, procédant aux réformes au moyen de la loi et des appareils d'Etat.

J.P. Baquiast, pour Europe-Solidaire (JPB) : Quand aujourd'hui on regarde l'état du monde, on ne peut qu'admirer l'audace et finalement les réussites de ce modèle.  Pour beaucoup de pays hors d'Europe, qui n'eurent jamais la possibilité ou la volonté d'y parvenir, cette social-démocratie  reste encore un modèle et un idéal. La France en fut dès la Résistance puis la 4e République une bonne illustration. Le Gaullisme en a dans l'ensemble préservé les grandes lignes.
Il faut ajouter qu'en France, contrairement à d'autres social-démocraties européennes, dès la fin de la guerre, le pays s'est engagé dans d'ambitieuses politiques de grands équipements et grands travaux impulsés par ses élites techniciennes et administratives. Charles de Gaulle les a repris et amplifié, en leur donnant une dimension militaire qui manquait à la crédibilité de la politique de puissance ainsi mises en œuvre. Dans l'ensemble, la gauche (SFIO et PC) a soutenu ces ambitions. Elles ne furent abandonnées (et encore pas complètement) que lors de l'arrivée au pouvoir des Giscardiens et de la vieille droite traditionnelle, réputée « la plus bête du monde ».
Malheureusement, le modèle dit des technologies de puissance  mis en œuvre par la France des Trente glorieuses ne fut pas compris par les autres pays européens, notamment par les autres partis sociaux-démocrates.


H.W. : Quatre évolutions majeures sont survenues au cours des dernières décennies, qui ont rendu obsolètes les politiques, les méthodes d'action, les formes d'organisation de cette social-démocratie du deuxième âge et ont précipité sa crise : le capitalisme s'est mondialisé et financiarisé, le réchauffement climatique s'est accéléré et approche d'un seuil critique ; la société s'est fragmentée, sous l'impact d'une individualisation désormais désagrégatrice ; la "démocratie d'opinion" l'a emporté sur la "démocratie de représentation".

JPB : Le résumé est rapide, mais peut être conservé. J'ajouterais un point essentiel, que j'avais personnellement développé dans mon livre « L'Europe et le vide de puissance ». Il s'agit du poids de l'Amérique, relayé à tous les niveaux des organisations de gauche et de droite en Europe, sous le nom d'atlantisme. Les forces dirigeantes américaines, notamment l'omniprésent Military-industrial-congressionnal-complex ont toujours fait en sorte, non seulement que l'Europe n'accède pas à l'indépendance économico-politique, mais aussi que les gouvernements sociaux démocrates échouent. Un succès de ceux-ci en Europe aurait menacé leur  pouvoir aux Etats-Unis et dans les pays sous la tutelle américaine, bien plus que le succès d'un mouvement communiste facile à diaboliser. 

H.W. : Ces mutations exigent une troisième refondation de la social-démocratie en même temps qu'elles en indiquent le contenu. Face à la mondialisation des marchés et des entreprises, les partis socialistes doivent agir eux-mêmes comme une force internationale (et d'abord européenne), capable d'élaborer et de conduire une stratégie politique transnationale. Ils doivent inventer un nouvel internationalisme, car aucun des grands défis auxquels l'humanité est confrontée n'a désormais de solution nationale. L'indispensable réponse socialiste à la crise économique, écologique, morale du capitalisme, en particulier, ne peut être mise en oeuvre qu'au niveau européen et mondial.

JPB. : Beaucoup de citoyens européens en sont persuadés intuitivement. Mais il ne suffit pas de l'affirmer. Il faudrait entrer dans le détail des politiques économiques et des solutions administratives permettant de les mettre en œuvre ...  sans oublier les volets essentiels de ces politiques que sont les programmes de recherche scientifique et technique. Or sur ces plans, les partis socialistes européens, pourtant riches en cadres administratifs et techniques expérimentés, font montre d'un désolant silence.  Il ne faudrait pas avoir peur d'être précis, si l'on voulait convaincre les sceptiques.

HW. : Or les partis socialistes sont devenus, au fil du temps, des partis essentiellement nationaux, défendant envers et contre tous des intérêts d'abord nationaux. Ils ont pratiqué en Europe des stratégies non coopératives, qui ont affaibli la construction de l'Union européenne et ont finalement échoué. Ces politiques du chacun pour soi rendent les PS impuissants face au capitalisme financier mondialisé.

JPB. : Certes. Le travail dont je soulignais la nécessité au paragraphe précédent devrait être fait non dans des instances nationales, mais dans des instances européennes. Les  obstacles sont énormes, tenant notamment aux différences de langue et de culture comme,  plus prosaïquement, au manque de moyens d'intendance permettant de se rencontrer et de discuter. Mais avec l'Internet, ces difficultés pourraient être en partie résolues.

HW. : L'adoption d'un programme social européen du PSE en décembre 2006 à Porto ; celle du "Manifesto" en décembre 2008, à Madrid, à l'occasion des élections européennes, sont des premiers pas - bien timides ! - pour mettre le socialisme au diapason de la mondialisation. D'autres doivent suivre.

JPB. : Ils sont tellement timides que moi-même et mes amis, bien que nous efforçant de suivre ce courant de pensée, sommes incapables de décrire les contenus de ces programmes, hors quelques idées générales. 

HW. : Face à l'urgence écologique, les partis socialistes doivent réussir la synthèse entre la doctrine social-démocrate et l'apport de l'écologie politique, comme ils ont su réaliser, au XXe siècle, la synthèse entre le socialisme réformiste et le libéralisme politique et culturel. Ils doivent devenir des partis éco-socialistes, intégrant la défense de l'écosysteme et de la qualité de la vie dans toutes les parties de leur programme.

JPB. : Là encore, certes. Mais, question à cent sous, quels sont les autres partis sociaux démocrates européens qui ont lu les propositions, intéressantes bien qu'un peu rapides, du pôle écologique du PS français (voir http://www.monpoleecologique.fr/lamotion) ? Et réciproquement : qui au sein du PS français (hors les députés européens) aurait eu vent de travaux analogues, s'il y en a,  conduits dans d'autres partis socialistes ?

HW. : Les partis socialistes doivent enfin s'adapter aux nouvelles règles du jeu que leur impose le nouvel âge de la démocratie dans lequel nous sommes entrés : dans cette démocratie médiatique et sondagière, mais aussi individualiste et sceptique, la communication est partie intégrante de l'action, le rôle du leader est devenu primordial, les électeurs votent autant pour un programme que pour la personne qui l'incarne. C'est encore plus vrai en France, où la "démocratie d'opinion" est de surcroît une monarchie présidentielle.

Les partis socialistes doivent se doter de procédures permettant l'émergence de leaders modernes, définis autant par leur compétence que par leur rapport à l'opinion publique. Ils doivent se donner les moyens de maîtriser leur communication, au lieu d'être le jouet des médias ; exploiter les ressources d'Internet, sans céder à l'illusion que cliquer, c'est agir ; renouer leurs liens avec les syndicats, les associations, les intellectuels ; associer leurs sympathisants et leurs électeurs à l'élaboration de leurs propositions et au choix de leur candidat.

JPB. : Pleinement d'accord, et sans commentaires.

HW. : La social-démocratie européenne réussira-t-elle sa troisième refondation ? Toute son histoire témoigne de son aptitude à s'adapter aux nouvelles conditions historiques de son action, dans la fidélité à ses valeurs et à ses bases sociales. On ne voit pas pourquoi il en irait autrement aujourd'hui. D'autant que les solutions à la crise économique et écologique du capitalisme ne sont ni néolibérales ni d'extrême gauche mais social-démocrates.
Depuis dix ans, tous les partis socialistes européens sont à la recherche de nouvelles voies. L'échec de la "troisième voie" blairiste ne décourage pas, mais réoriente leurs efforts. Je crois qu'une fois encore ceux-ci seront couronnés de succès. "Je le crois parce que je l'espère", comme disait Léon Blum.

JPB. : Nous suggérons à Henri Weber, expert en formation, de proposer  avec ses collègues députés européens quelques formules de type « cyber-université » permettant aux militants des divers gauches européennes de se former aux questions très techniques qu'il faut connaître avant d'accabler de critiques les quelques propositions émanant de scientifiques se situant « à gauche » , concernant notamment  l'énergie, les transports, les biotechnologies,  les technologies de l'information, le spatial et la défense. Nous nous ferons bien volontiers l'écho de tels travaux.
25/08/2009
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