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Les Européens ont-ils besoin d'une armée européenne ?

Le terme avait été initialisé dans le vieux projet de Communauté européenne de défense (CED), rejeté par la France en 1954. Le projet visait à créer une armée européenne, avec des institutions supranationales Mais elle était placé sous l'autorité du commandant en chef de l'Otan, lui-même dépendant directement des Etats-Unis.

Le projet avait été rejeté en France à l'initiative croisée du Parti communiste et du Général de Gaulle. L'un et l'autre refusaient de mettre les forces armées françaises sous la dépendance de l'Otan, c'est-à-dire des américains.

Depuis, la France, même si était rentrée de jure dans l'Otan, après en être sortie, avait toujours refusé de mettre ses forces armées, les plus importantes et expérimentées au sein de l'Union européenne (UE), sous la dépendance directe de l'Otan. Elle se borne de mettre à dispositions de celle-ci, c'est-à-dire indirectement de Washington, d'importants effectifs et moyens militaires. En pratique, ce n'est pas le cas de l'Allemagne et des quelques rares Etats européens disposant d'un minimum de forces armées.

Quant au Royaume-Uni, avant comme après le Brexit, il continuera vraisemblablement à faire de l'importante et efficace British Army, comme c'est encore le cas en Afghanistan, une alliée fiable de l'US Army.

Dans le concept moderne d'armée européenne, celle-ci regrouperait sous un commandement unique l'essentiel des forces armées européennes, actuelles et futures. Elles seraient placées sous un commandement véritablement européen, c'est-à-dire émanant, sinon d'une fédération européenne, hautement improbable, mais d'accords précis de coopération entre les Etats volontaires, se traduisant en particulier par la mise en place d'un état-major européen indépendant de facto des gouvernements. Il est évident cependant que celui-ci ne pourrait être chargé des grands choix stratégiques de défense, qui dépendraient d'une collaboration permanente des gouvernements nationaux au sein d'une structure adéquate.

Le concept d'armée européenne est redevenu d'actualité du fait qu'il vient d'être évoqué, en termes d'ailleurs assez vagues, par Emmanuel Macron et Angela Merkel. Ceux-ci ont laissé entendre que cette armée devrait le moins possible dépendre des Etats-Unis, notamment en termes de matériels d'armement, mais aussi de doctrine d'emploi. Elle devrait être mise au service, selon les termes d'Emmanuel Macron, des besoins de défense de l'Europe face à la Russie, à la Chine mais aussi le cas échéant face aux Etats-Unis. Cette déclaration avait provoqué une vive réaction de Donald Trump. Que l'Europe, a-t-il déclaré, au lieu de vouloir se prémunir contre d'éventuelles menaces américaines, commence par prendre en charge sa quote part des dépenses de l'Otan, ce qu'elle ne fait pas actuellement.

On peut légitimement s'étonner qu'Emmanuel Macron ait mentionné l'armée européenne comme un des futurs grands projets pour l'UE. Un terme qu'aucun de ses prédécesseurs n'aurait employé, sauf pour assurer qu'une telle armée n'était pas l'objectif de la France dans les perspectives d'Europe de la défense. En effet, une structure militaire véritablement supranationale au plan européen subordonnerait la France, seul pays européen disposant de toute la gamme des capacités de défense, à une majorité pacifiste-atlantiste qui ne demanderait qu'à rester dans le giron atlantiste. Depuis, le président français a tenté de rectifier le tir. Il a précisé que son appel à une armée européenne était surtout destiné à mobiliser en faveur de l'autonomie stratégique. A ceci près que les deux sont, dans les faits, incompatibles, comme rappelé ci-dessus.  Tant que les pays européens, à commencer par l'Allemagne et même très largement par la France, ne voudront pas se placer en troisième force face tant aux Etats-Unis qu'à la Russie, il sera fallacieux de parler d'armée européenne.

Pourquoi alors avoir avoir évoqué une armée européenne ?

On peut penser qu'en évoquant ce concept, Angela Merkel et dans une moindre mesure Emmanuel Macron, avaient voulu marquer une opposition à Donald Trump, accusé par eux de faire passer les intérêts stratégiques américains au premier rang, au détriment de ceux d'une alliance américano-européenne plus globaliste, telle qu'admise précédemment. Mais au delà de cela, avec le concept d'armée européenne, les deux dirigeants européens visent à se donner un soutien électoral renforcé des industriels nationaux de l'armement, tant en Allemagne qu'en France.

Une armée européenne, ne dépendant plus des Etats-Unis et obligeant à consentir de nouveaux crédits budgétaires en matière d'armement, attirerait en Allemagne comme en France davantage d'investisseurs dans le domaine des industries militaires. Le bénéfice serait double. D'une part, la mise au point de nouvelles armes performantes exigerait de nouveaux progrès en matière de recherche et d'innovation. D'autre part, ces progrès, sous l'effet de retombées civiles souvent contestées mais indéniables, entraîneraient une avancée indispensable dans le domaine des technologies en général, par exemple en ce qui concerne l'exploration des fonds sous-marins, la maîtrise des véhicules hypersoniques ou les projets spatiaux. Ces domaines restent encore largement sous le contrôle américain, sans mentionner le rôle croissant de la Russie et de la Chine.

Par ailleurs, et plus immédiatement, de nouveaux investissements européens en matière de défense permettrait d'augmenter encore les capacités d'exportations déjà importantes des industriels européens de l'armement. Le Sipri ou STOCKHOLM INTERNATIONAL PEACE RESEARCH INSTITUTE fournit à cet égard des chiffres éloquents, auxquels il est indispensable de se reporter. Nous citons : « The five largest West European suppliers – France, Germany, the UK, Spain and Italy – together accounted for 23 per cent of global arms transfers in 2013-17. The combined arms exports by European Union (EU) member states accounted for 27 per cent of the global total in 2013–17. »

Ces chiffres paraîtront faibles au regard des exportations d'armes américaines et russes. Mais au regard de la taille respective des trois économies, ils sont importants. De plus, comme indiqué ci-dessus, la modernisation des moyens militaires en France, en Allemagne et en Italie, qui s'impose dorénavant avec urgence, permettra, dans les domaines non-couverts par le secret-défense, de vendre au reste du monde de nouvelles technologies qui ne sont pas nécessairement à la portée de pays plus pauvres.

On pourrait imaginer qu'Angela Merkel et Emmanuel Macron pourraient seuls, dans leur pays respectifs, donner aux industries militaires de pointe les crédits nécessaires. Mais confrontés à la nécessité de ne pas dépasser le niveau de déficit imposé par l'UE, ils s'attireraient une forte opposition des intérêts économiques de leur pays, eux aussi en mal d'investissement. Devant un impératif de défense présenté comme européen, fut-ce sous le prétexte d'une illusoire armée européenne, les critiques se feraient moins fortes.

29/11/2018
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