Une nouvelle évolution technologique est en marche. Elle commence en douceur mais représentera des enjeux économiques et industriels considérables pour les pays qui sauront s'en saisir.
Il s'agit du développement des réseaux électriques intelligents, ou "smart grids". On peut prévoir qu'ils bouleverseront la manière de produire, de distribuer et de consommer l'énergie. Au plan écologique, ils permettront de réduire la consommation globale d'électricité, limiter le recours aux centrales les plus polluantes et valoriser la production des millions de sources d'énergies renouvelables qui se développent rapidement, notamment avec le solaire et l'éolien.
Mais des investissements très importants seront nécessaires, Ils intéresseront les grandes entreprises productrices d'électricité, leurs filiales gérant les réseaux de distribution, les fournisseurs de solutions décentralisées en matière d'Internet, d'informatique et de secteur des télécommunications. L'objet du smart grid est en effet, comme le nom l'indique, d'agréger tous les réseaux dans une toile gigantesque très ramifiée, assez semblable au moins dans son apparence à celle des réseaux de télécommunications actuels.
Chaque particulier abonné au réseau sera concerné. Il disposera, au lieu de consommer en aveugle et de payer éventuellement des dépassements, d'un compteur "intelligent". Ce dispositif communique en temps réel la consommation de chaque appareil (y compris dans les immeubles des radiateurs et matériels domestiques individuels), non seulement à l'abonné, mais aussi au fournisseur d'électricité. A partir de cela , il permet de programmer l'installation ou de la gérer à distance, par Internet ou via un mobile.
Si les consommateurs jouent le jeu, ils pourront rapidement réaliser entre 5 à 10% d'économies, sinon davantage. Au plan collectif, les émissions de CO2 seront sensiblement réduites, ainsi que le recours aux combustibles fossiles là où n'existe pas suffisamment d'électricité nucléaire ou alternative. Par ailleurs, les pics de consommation typique des grands froids et des fortes chaleurs, générateurs d'éventuels effondrements de réseaux, pourront être évités ou mieux répartis. Les échanges d'électricité de pays à pays, toujours perturbants, pourront être réduits.
A terme, comme indiqué ci-dessus, le smart grid permettra de récupérer toutes les quantités d'énergies produites localement et non utilisées. Ceci ira très loin puisque l'on envisage, avec le développement des voitures électriques fonctionnant sur batteries, de puiser dans l'énergie stockée dans celles-ci en cas de besoin, quitte à la restituer très vite ensuite.
En 2020, on prévoit que 80 % des foyers dans le monde seront connectés à des réseaux intelligents. Soixante-seize millions de compteurs intelligents seraient déjà été installés avec un doublement prévu d'ici à 2013.
Ce marché attire désormais des entreprises de la taille de Google, Intel, Microsoft, IBM, Oracle, General Electric, SAP, Siemens, Schneider ou Accenture. Ces groupes sont en concurrence pour inventer les applications du smart grid et imposer leurs normes de communication entre appareils. Dernier arrivé en date, Cisco a annoncé, en mai, un vaste plan de développement grâce auquel le groupe prévoit de gagner 100 milliards de dollars en cinq ans.
Les entreprises européenne ne sont pas comme on pouvait le prévoir en état de capter l'essentiel de ce marché. C'est fort dommage. Certains programmes sont lancés mais ils demeurent expérimentaux. Ainsi en France, un programme pilote de la filiale réseaux d'EDF prévoit l'installation de 300 000 appareils à Lyon et à Tours. Remplacer les 35 millions de compteurs mécaniques français d'ici à 2015 coûterait de 4 à 5 milliards d'euros. Mais le coût des compteurs n'est pas seul à prendre en considération. L'investissement nécessaire pour équiper la totalité du réseau haute et basse tension sera jusqu'à six fois supérieur au prix des seuls compteurs.
Mais qui paiera ? Les fournisseurs, qui optimisent leur réseau, les consommateurs qui maîtrisent leur facture ou les pouvoirs publics, qui préservent l'environnement ? Il est tout à fait anormal que les Etats européens, comme la Commission, n'étudient pas dès maintenant des solutions sinon communes du moins harmonisées. La volonté de maintenir à tous prix la concurrence ne fera que des dégâts, dont profiteront les opérateurs non européens mieux organisés et bénéficiant d'économies d'échelles.
On vient de le constater cette semaine en France. Un conflit s'est installé entre la Commission de Régulation de l'Energie (CRE) et la start-up Voltalis qui commercialise un boitier destiné à réduire la consommation des appareils électriques, dans l'esprit du futur smart grid. Voltalis installe ces boitiers gratuitement, mais demande à être rémunérée par RTE (Réseau de transport d'électricité) qui bénéficie des économies induites par la régulation des consommations. Or RTE, suivi par d'autres distributeurs (Poweo, Direct Energie) demande au contraire à être dédommagé des diminutions de consommation. La CRE lui a pour le moment donné raison. Certains considèrent qu'il s'agit là d'une prime au gaspillage. D'où l'urgence de trouver des solutions globales, tant pour la France que pour l'espace énergétique européen.