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La lutte contre le cyber-terrorisme, nouvelle frontière technologique et militaire pour l'Amérique

La nouvelle guerre contre le cyber-terrorisme, que vient de décréter Barack Obama, illustre l'admirable capacité des Etats-Unis à réagir aux crises en se dotant d'ennemis nouveaux, réels ou supposés, contre lesquels il est indispensable de mobiliser le plus de moyens possibles, sans s'embarrasser de scrupules quant au respect du droit des gens.

Le 30 mai, Barack  Obama a crée à la Maison Blanche un poste de  responsable de la guerre contre le cyber-terrorisme, présenté comme un “cyber-czar” civil ou Cybersecurity Coordinator. Il dépendra directement de lui.  Son rôle sera de protéger l'Amérique contre de futures cyber-attaques destinées à détruire ses systèmes économiques, de transport et de santé. La création de ce poste résulte d'une « 60-day cyberspace policy review” ordonnée précédemment par la président. Ce coordinateur sera en charge de plusieurs milliards de dollars destinés à financer des moyens de lutte contre les attaques provenant de réseaux terroristes ou de hackers internationaux.  Selon Barack Obama, les Etats-Unis se sont laissés fragiliser par le développement du cyber-terrorisme, qui provoquerait  déjà des milliards de pertes. Les mesures de lutte nécessaires n'auraient pas été prises par la précédente administration, trop occupée à lutter contre des formes plus visibles de terrorisme.

Mais il est important d'observer que dans le même temps, la création d'un nouveau commandement militaire pour le cyber-espace (Military Intelligence Cyber-Command) a été annoncée  par le département de la défense (DOD), avec le même objectif. Apparemment, cette décision résulte d'une vive rivalité entre agences civiles et militaires pour le contrôle de cette nouvelle activité. Barack Obama n'avait pas évoqué la création de ce commandement, mais il devrait la ratifier prochainement. Il sait apparemment ce qu'il doit aux militaires ou ce qu'il peut craindre d'eux, s'il ne les amadoue pas.

Le président a donné des  menaces du cyber-terorisme une description quelque peu apocalyptique, mentionnant les menaces d'Al Quaïda comme les agressions passées attribuées à la Russie et à la Chine. Dans le même temps, assez contradictoirement, il s'est efforcé de rassurer en affirmant que le Cyber-coordinateur n'allait pas espionner indûment les ordinateurs des entreprises et des particuliers. L'Internet restera ouvert et libre, a-t-il affirmé. Il demeure  que le coordinateur rapportera simultanément à deux organismes ne relevant que de l'exécutif et plus particulièrement de la Sécurité Nationale (civile et militaire), le National Economic Council (NEC) et le National Security Council (NSC). 

La nouvelle politique inquiète fortement les défenseurs des libertés publiques, car dans le même temps le Cybersecurity Act of 2009, en cours de rédaction au Congrès, marquera une nette augmentation du rôle des organismes de sécurité nationale au sein de la Maison Blanche. Par cette loi, des moyens considérablement renforcés seront donnés à l'Administration pour contrôler l'Internet. Le président pourra, en décrétant des états d'urgence en matière de cyber-sécurité, faire fermer des sites et réseaux, qu'ils soient gouvernementaux, commerciaux ou opérés par des particuliers.

Mais il est plus inquiétant encore de constater que parallèlement les militaires auront des moyens d'intervention bien plus importants, qui risquent d'échapper à tout contrôle. Le Cyber-command relèvera de la National Security Agency (NSA), relevant elle-même du DOD. La NSA  est en charge de toutes les opérations couvertes visant à pénétrer les codes et les réseaux des ennemis étrangers potentiels. Elle ne se cache pas de s'en prendre aussi aux réseaux domestiques supposés représenter une menace. Beaucoup d'observateurs craignent que ne se mette ainsi en place les moyens d'une politique d'inspiration militaire visant à contrôler de plus en plus étroitement l'Internet civil.

Les pays étrangers ne peuvent de leur côté que craindre la conjugaison du civil et du miliaire ainsi annoncée. Le prétexte de la lutte contre le cyber-terrorisme donnera l'occasion d'innombrables pénétrations et manœuvres de déstabilisation à l'encontre de tous ceux qui représenteront non pas une menace civile ou militaire à l'égard des Etats-Unis, mais une simple concurrence économique et politique. Les interventions abusives seront d'autant plus faciles qu'il sera particulièrement aisé aux  "organes" de monter de prétendues attaques, impossibles à démentir, afin de justifier toutes les agressions. Mais, curieusement, nulle voix ne s'est encore élevée clairement pour dénoncer cette nouvelle politique américaine, notamment pas en Europe. C'est à de tels silences que se mesure bien la dépendance européenne.

Une nouvelle locomotive industrielle et scientifique


 A côté de l'offensive politique, la déclaration de guerre lancée par Barack Obama à l'encontre des cyber-ennemis réels ou inventés officialise  une nouvelle politique industrielle et de recherche, déjà engagée plus discrètement,  qui est clairement présentée par les industriels comme devant prendre le relais des dépenses militaires traditionnelles amputées notamment des économies imposées aux  programmes aéronautiques.

Cette politique industrielle viendra à l'appui d'une nouvelle attitude offensive militaire dont personne ne parle ouvertement, mais qui est clairement à la base d'une nouvelle stratégie agressive à l'encontre d'ennemis étrangers avérés ou potentiels. Un porte-parole d'Obama au Pentagone, Bryan Whitman, a indiqué  récemment que le cyberespace est devenu un domaine d'affrontement militaire, comme précédemment l'Espace  proprement dit.  Il convient dorénavant d'y conduire des actions offensives. Pour cela, le DOD a entrepris  de déployer des moyens militaires considérables. Les grosses entreprises du complexe militaro-industriels ont de leur côté décidé des plans d'investissements  supposant des milliards de dollars en contrats pour conduire ce qui est désormais nommé la « digital arms race », la course aux armements numériques.

Une politique de grande ampleur est par ailleurs  lancée pour recruter des milliers de jeunes ingénieurs et scientifiques dans ce qui est encore considéré par eux comme une activité amusante et enrichissante. La récession qui a secoué la Silicon Valley multiplie les candidats  pour ces nouveaux métiers. Par ailleurs, au sein du Pentagone lui-même, d'autres  milliers d'employés militaires et civils se sont portés volontaires pour devenir ce que l'on nomme des “hacker soldiers”.

Toutes les grandes entreprises du Military Industrial Complex ont désormais d'importants contrats avec les agences de renseignement civiles et militaires. On  nommera notamment Northrop Grumman, General Dynamics, Lockheed Martin et Raytheon. Ces firmes, en prévision d'une augmentation future des besoins, ont mis la main sur de nombreuses petites entreprises et laboratoires susceptibles de leur fournir des compétences. Les annonces de recrutement pour les “cyberninjas” se multiplient, en contrepartie aux annonces de licenciement dans les autres secteurs. Des milliers de jeunes ingénieurs encore habitués au laisser-aller de la société de l'information apprennent actuellement –semble-t-il avec plaisir – à se soumettre à des impératifs de sécurité très stricts.

Bien évidemment, le savoir faire acquis dans le domaine de la défense donne déjà lieu à de fructueuses applications et ventes de produits à destination du marché civil. Ce que l'on avait connu à propos de l'industrie des anti-virus se multiplie à grande échelle. Ceci d'autant plus qu'un climat de méfiance généralisé, savamment entretenu, s'installe. « Ici, tout le monde attaquera tout le monde”, selon un expert de Raytheon. 

Les championnats entre hackers, jusqu'ici très populaires, servent désormais à confirmer les vocations de hackers reconvertis dans le piratage de sites étrangers sous couvert de défense nationale. L'intensité de la mobilisation en faveur de cette nouvelle forme de guerre a pris récemment, selon un historien, des aspects quasi religieux. Elle se substitue à la guerre électronique sur les réseaux classiques qui a beaucoup vieillie. On estime qu'environ 90.000 spécialistes de haut niveau se consacrent à la cyberwar, sous divers statuts et positions.

On n'admirera jamais assez la capacité des Etats-Unis à réagir aux crises en se dotant d'ennemis nouveaux, réels ou supposés, contre lesquels il est indispensable de mobiliser le plus de moyens possibles, sans s'embarrasser de scrupules quant au respect du droit des gens. En France, on sait gagner des voix en s'en prenant au terrorisme scolaire, mais cela ne profite - et encore - qu'à l'industrie des portiques de sécurité.

Une nouvelle fois, les Européens auraient bien des raisons de s'inquiéter, y compris au niveau des laboratoires et des industries du numérique. Non seulement leurs cœurs  seront pénétrés sans pouvoir opposer de défenses sérieuses, mais surtout leurs perspectives commerciales et de recherche seront tuées dans l'œuf par des concurrents disposant  de plusieurs années d'avance et d'un trésor de guerre découlant de milliards de dollars de contrats. Voilà de quoi illustrer un des nouveaux aspects exaltants de l'espace écomique euro-atlantique tant vanté par nos hommes d'influence..
31/05/2009
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