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Un bel avenir pour la robotique autonome militaire américaine

Dans notre article daté du 22 mai, nous constations que les promoteurs du projet français de robotique évolutionnaire Romeo vont peut-être contribuer à rattraper quelque peu le retard français et européen dans ce domaine essentiel. Mais nous remarquions que les crédits consacrés à ce projet étaient incomparablement plus faibles que ceux affectés par le Département américain de la défense aux véhicules robotisés sans pilote. Ceux-ci sont en effet désormais présentés comme destinés à remplacer les systèmes d'armes classiques, avions de combat, blindés, navires qui font encore appel à des équipages embarqués.

Comme le rapporte le site d'information stratégique Dedefensa (http://www.dedefensa.org/article-les_reveries_de_l_amiral_mullen_18_05_2009.html) l'amiral Mike Mullen (photo), président du comité des chefs d'état-major (U.S. Joint Chiefs of Staff) a expliqué au Sénat le 14 mai dernier que l'aviation militaire se trouvait désormais à un tournant, entre les matériels qui resteront pilotés et ceux qui seront plus ou moins complètement robotisés. Il apparaît que pour l'amiral Mullen, le mythique Joint Strike Fighter F 35 dont différents prototypes ont été présentés par Lockheed Martin et qui avait pour ambition de verrouiller la totalité des marchés « occidentaux » d'avions de combat, serait sans doute le dernier appareil piloté proposé – à supposer qu'il trouve finalement des acheteurs. Il sera remplacé par des drones de toutes tailles et de tous degrés de robotisation (Unmanned Air Vehicles, UAV ou UCAV) dont on sait qu'il est fait désormais un très large usage, en partie confidentiel, par l'US Air Force sur le « front pakistano-afghan ».

Les UAV sont pour l'essentiel télé-pilotés (à des distances de plusieurs centaines ou milliers de kilomètres si nécessaire) par des personnels à terre, à qui leurs différents capteurs et calculateurs fournissent les données nécessaires, avec souvent une grande précision. Mais les militaires veulent franchir un pas de plus dans l'autonomie, en disposant d'appareils capables de s'adapter seuls et en temps réel aux contraintes du combat. Un certain nombre de drones de petite taille disposent dorénavant de cette propriété. On sait qu'avec la dure expérience de la guerre de 4e génération contre des partisans insaisissables, l'armée de terre américaine s'est également efforcée de remplacer certains véhicules terrestres opérant dans des milieux hostiles par des engins robotisés plus ou moins  autonomes. Les spécialistes de l'intelligence artificielle discutent cependant de la question de savoir s'il s'agit là de robots pleinement autonomes et adaptatifs, ou s'ils se limitent à mettre en œuvre des centaines ou milliers de programmes en grande partie écrits à l'avance, comme ce fut le cas lors des derniers « Grand Challenges » organisés par la Darpa.

Il est certain que la tendance à l'autonomie complète, malgré et sans doute à cause des problèmes qu'elle oblige à résoudre, constitue un  important stimulant à la recherche. Elle bénéficie donc de financements de plus en plus élevés en provenance de la Défense. Les futures générations de robots d'exploration spatiale y feront par ailleurs de plus en plus appel, notamment pour opérer sur des planètes éloignées telles que Mars, où les délais imposés par les temps de liaison radio rendent le télé-pilotage très hasardeux.

Les débats relatifs à la pertinence voire au danger de tels systèmes sont évidemment nombreux. Sur le plan militaire, à la suite de différentes « erreurs » de ciblage ou de pilotage, on a constaté que les « dégâts collatéraux » en résultant, entraînant force morts de civils, faisaient un « mauvais effet » parmi les populations que l'intervention de l'US Army était supposée rassurer.  Plus généralement, l'idée de devoir confier à l'intelligence d'un robot, fut-elle exceptionnelle, la décision d'ouvrir le feu sur un adversaire pose de redoutables problèmes « déontologiques ». Comment distinguer à coup sûr ennemis et amis ? Comment, en ce qui concerne les robots de sécurité civile, distinguer à coup sûr de supposés criminels potentiels et de simples passants ? Il serait par ailleurs tout à fait illusoire de penser que les ennemis prétendus, aussi peu formés à la technologie qu'ils soient initialement, n'apprendraient pas vite à « hacker » ces différents robots pour les retourner contre ceux qui les missionnent.

On constate aujourd'hui que ces objections, faites par des associations préoccupées de défendre les droits de l'homme, sont aussi présentées par les militaires professionnels, notamment pilotes de guerre, qui ne veulent pas se voir remplacer par des robots. Il s'agit de la campagne « Keep man in the cockpit » elle-même plus ou moins téléguidée par l'industrie aéronautique classique. Cette dernière sait bien que les drones coûtent infiniment moins chers que les  matériels actuels et redoute de voir, crise aidant, le Pentagone s'orienter massivement dans cette voie. 

Quoiqu'il en soit, pour l'avenir proche, la QDR (Quadrennial Defense Review) déterminant les choix d'équipement pour une période de quatre années, va “analyser la situation générale de l'aviation tactique de combat”. Cela signifie que le grand exercice de planification des forces et des orientations stratégiques pour les quatre années 2010-2013 va obliger à réexaminer les différentes options, entre véhicules militaires ou véhicules sans pilotes.  Il est donc important de constater que, sans attendre, l'amiral Mullen a laissé plus qu'ouverte la question des UAV.

Pour en revenir à notre propos initial, quelques soient les choix proposés par la QDR, ce seront des dizaines de milliards de dollars qui bénéficieront à l'industrie américaine de l'intelligence artificielle, de la robotique évolutionnaire et des technologies associées. Comme toujours, malgré la volonté de maintenir certaines de ces recherches dans le domaine du secret-défense, les applications civiles ne manqueront pas d'en bénéficier. Les autres grandes puissances à vocation militaire, notamment la Chine, suivront nécessairement la même voie.

Les quelques millions d'euros consacrés, au mieux, par l'Union européenne et les gouvernements aux recherches dans ces domaines apparaîtront alors comme bien peu de choses. Mais tant mieux ! s'exclameront ceux qui, comme Isabelle Stengers dans son dernier essai, dont nous reparlerons (Au temps des catastrophes, La découverte, 2009), considèrent que ce type de progrès scientifique n'apporte que des désastres.
22/05/2009
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