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Antonio Damasio The Strange Order of Things: Life, Feeling, and the Making of Cultures  Random House 2018

Nous avons plusieurs fois présenté sur ce site les travaux remarquables du professeur de neuroscience à l'Université de Sud Californie Antonio Damasio. Il est également psychologue et philosophe, notamment à propos de ce que l'on pourrait appeler la conscience biologique.

Le dernier livre qu'il vient de publier, référencé ci-dessus, revient sur une question essentielle: comment notre cerveau non seulement reçoit et traite les images du monde produites en permanence par nos organes sensoriels insérés dans un monde lui-même évolutif, mais comment aussi il les accompagne de la conviction que nous sommes nous-mêmes au monde « en tant que personne » permettant de leur donner un sens.

Il s'agit de l'ancien problème de la conscience, jugé si hors de portée (« hard problem ») que l'on ne peut pas y apporter de réponse. Dans son nouveau livre, Damasio revient pour la compléter sur son hypothèse que le cerveau n'est pas seul à produire de la conscience. Il le fait en coopérant en permanence avec le corps, non seulement avec les organes des sens spécialisés, mais avec toutes les informations que génèrent en permanence les organes corporels sollicités par la vie quotidienne, informations dont la plupart nous sont inconscientes. Il a toujours estimé que dans ces conditions, le problème de la conscience n'est pas hors de portée.

Son nouveau travail est un exposé en termes non techniques du thème récurrent de la réflexion de Damasio:  les sensations ressenties (feelings) ont toujours été créditées à tort du fait qu'ils produisent de la conscience. Elles n'ont cet effet que parce qu'elles sont en relation avec les activités du corps profond et les font connaître au détenteur de ce corps.

Dans toute son oeuvre, Damasio a cherché à approfondir la question de savoir comment nous ressentons et utilisons ces sensations ressenties pour définir nos intentions et actions, autrement dit pour nous construire en permanence. Cette question est inséparable de la question de savoir comment le cerveau interagit avec le corps. Commencer à y répondre permettrait selon lui de rattacher les cultures humaines avec ce qu'était la vie à ses origines il y a environ 3,8 milliards d'années.

Autrement dit, il ne faut pas se limiter à expliquer la conscience par le façon dont le cerveau interagit avec le monde extérieur, mais par celle dont il interagit avec notre monde intérieur, celui résultant du fonctionnement de nos divers organes eux-mêmes en interaction permanente, jusqu'à la mort, avec ce monde extérieur. Il montre qu'en ce cas, nous sommes en interaction avec deux sortes différentes de corps.

La première résulte du fonctionnement de notre métabolisme, coeur, poumons vaisseaux sanguins, peau...Nous l'exprimons en termes de douleur, plaisir, fatigue ou bien-être. Mais nous sommes en même temps en interaction avec une deuxième sorte de corps, celui qui produit des sentiments comme la peur, la joie ou le plaisir. Ce deuxième corps produit en permanence, grâce à la mémoire, le plus souvent inconsciente des ressentis primaires, des sentiments tels que la joie, la tristesse, la peur, la colère ou l'envie. Or ces sentiments sont produits par des parties du cerveau situées en dessous du cortex et qui fonctionnent d'une façon non accessible à la conscience.

Le corps physique apparu chez les vertébrés avec le développement du squelette et des muscles construit, selon le terme de Damasio, un « corps fantôme » qui dirige le fonctionnement de nos organes sensoriels et sert de substance à la perception subjective que nous avons de disposer d'un corps supérieur créant des images du monde extérieur, celles-ci pouvant dans certains cas devenir conscientes.

Dans ses travaux précédents, Damasio avait proposé divers mécanismes producteurs de conscience mais n'avait jamais voulu insister sur le rôle du cortex, généralement considéré comme impliqué dans la production des faits de conscience. Pour lui, attribuer entièrement au cortex et aux messages des organes des sens véhiculés par lui l'apparition des corrélats nerveux de la conscience,  « neural correlates of consciousness » constitue une démarche sans issues.

Le cortex est évidemment indispensable pour mettre en relation les aires cérébrales productrices de la conscience, lesquelles s'excitent simultanément pour provoquer ce que Stanislas Dehaene a nommé une « global ignition » ou illumination d'ensemble (voir Dehaene, 2011, Experimental and Theoretical Approaches to Conscious Processing https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0896627311002583 )

Aux origines de la culture et des arts

Mais il reste à comprendre comment le cortex peut provoquer l'intégration massive et instantanée des contenus de ces aires. Pour l'expliquer, Damasio fait appel au concept d'homéostasie, utilisé jusqu'à présent pour décrire un processus de régulation par lequel l'organisme maintient les différentes constantes du milieu intérieur (notamment l'ensemble des liquides de l'organisme) entre les limites des valeurs acceptables, ceci afin d'assurer sa survie à travers des modifications du milieu extérieur.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hom%C3%A9ostasie

Il s'agit pour lui d'une propriété essentielle pouvant expliquer un caractère commun à tous les organismes vivants de la bactérie aux espèces supérieures. Il la qualifie d' « impératif homéostatique ». Dans les espèces dotées d'un système nerveux, cet impératif homéostatique peut être décrit ainsi: les sentiments ressentis, même non conscients, informent le cerveau des conditions favorables ou défavorables à la survie que traversent ces espèces. Ils permettent à l'organisme de s'informer sur ses états profonds afin de choisir les conditions de vie nécessaires à sa bonne adaptation.

Ce concept d'homéostasie permet de jeter une lumière nouvelle sur la culture, la science et plus généralement les productions de l'homme en société. On associe généralement la culture au fonctionnement de l'intelligence créative, s'opposant à l'intelligence conditionnée passivement résultant de la vie quotidienne. Mais que serait la raison d'être de cette intelligence créative? Pour Damasio, elle permet de produire les corrections homéostatiques nécessaires à l'adaptation. Les créations de l'art, notamment, doivent être vues comme résultant du travail d'un individu particulier lui permettant de résoudre un problème que lui suggère l'évolution de ses sensations.

A cet égard, l'art pictural et plus encore la littérature résultent du fonctionnement des processus homéostatiques ayant permis à leurs auteurs de s'adapter de façon constructive aux changements de l'environnement qui les affectent. Ceci se produit indépendamment des sentiments du «  soi » que peuvent générer les cerveaux de ces individus. A cet égard, une création artistique répondant à une sorte d'inspiration venue d'on ne sait où ne pourrait pas exister.

Ceci permet de penser qui si les roboticiens voulaient créer un robot conscient à notre image, ils devrait le doter d'un corps disposant de nombreuses interactions avec le monde. La tâche serait aujourd'hui hors de portée. Beaucoup de roboticiens s'en doutent, et préfèrent parler de « conscience artificielle » . Celle-ci ne sera jamais qu'une simulation extrêmement réduite de notre propre conscience.

Nous pensons pour notre part que Damasio devrait appliquer ces vues originales à l'étude des consciences animales. Même si celles-ci n'atteignent pas à la pénétration de la nôtre, elles résultent aussi d'interactions de leurs cerveaux ou de leurs systèmes nerveux avec le reste de leur corps, afin de maintenir l'homéostasie de l'ensemble. Mais la tâche serait immense, vu le nombre considérables d'animaux dotés de cerveaux participant au fonctionnement de leurs corps.


 


 

11/03/2018
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