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Le projet de grand marché euro-atlantique ressort du bois

De quoi s'agit-il ? La précision s'impose, car ce thème, évoqué de façon sporadique depuis de nombreuses années, semble revenir d'actualité, notamment par la grâce du Parlement européen. Un groupe de pression multiforme associant des intérêts américains et européens le propose aujourd'hui aux hommes politiques. Les élections européennes devraient être l'occasion d'en discuter, mais le sujet reste confidentiel. Certains analystes estiment qu'il s'agit d'un fantasme ne méritant même pas d'être étudié. D'autres pensent au contraire que la plupart des chefs d'Etat et de gouvernements européens se sont ralliés ouvertement ou discrètement à ce concept et font tout pour lui donner réalité. Dans ce cas, il en serait bel et bien fini du rêve d'Europe puissante et indépendante.

Un article sérieusement documenté d'un certain Taiké Eilée  a réouvert ce dossier (voir http://aristippe.over-blog.com/article-31068261.html). L'auteur  publie sur le blog Les Caprices du vent des articles (souvent repris dans Agoravox) dont l'orientation générale semble être  proche de celle du réseau Voltaire – ce qui ne signifie pas que ces textes doivent être rejetés sans examen !. Nous ne reprendrons pas le contenu de l'article ici. Résumons seulement les grandes lignes de la thèse proposée, avant d'en discuter.

De quoi s'agit-il ?

 Le 26 mars 2009, le Parlement européen a adopté  par 503 voix pour, 51 voix contre et 10 abstentions, une résolution sur "l'état des relations transatlantiques après les élections qui ont eu lieu aux Etats-Unis" (voir http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+REPORT+A6-2009-0114+0+DOC+XML+V0//FR). Le Parlement avait déjà approuvé en 2006, 2007 et 2008 des résolutions de même nature citées dans les attendus. Le but affiché de cette dernière résolution est de  construire "un véritable marché transatlantique intégré", qui devra être établi "d'ici à 2015". Ce texte est véritablement sidérant. Il va bien au-delà du marché intégré. Il recommande une véritable intégration de l'Union européenne aux Etats-Unis, y compris sous l'angle de la sécurité et de l'échange d'informations sur les personnes.

C'est le Conseil économique transatlantique (CET), créé lors du sommet Europe-Etats-Unis du 30 avril 2007, et orienté entre autres par "des représentants du monde de l'entreprise", qui veillera à l'harmonisation des législations pour faciliter "l'approfondissement du marché transatlantique", dans la perspective de la lutte contre la concurrence chinoise et indienne. Le monde de l'entreprise en question est essentiellement constitué d'entreprises multinationales à direction principalement américaine opérant simultanément aux Etats-Unis et en Europe, ainsi que dans le reste du monde. On les retrouve parmi les groupes de pression qui soutiennent aujourd'hui le projet de marché transatlantique intégré rénové.

Une Résolution du parlement européen n'a pas force exécutoire. Mais elle oriente nécessairement l'ensemble des travaux de l'Union et des Etats membres sur les thèmes abordés. Il est donc surprenant de voir que le vote du Parlement, malgré son importance, n'a provoqué aucun débat dans les Parlements nationaux. Il a même été ignoré de la quasi-totalité des hommes politiques, que ce soit ceux de la majorité ou ceux des oppositions de gauche et de droite. Le principal  homme politique de gauche  à l'avoir évoqué,  en s'en inquiétant, a été Jean Luc Mélanchon. Un obscur organe du PS, le Trait d'union,  regroupant des militants du Non,  l'a fait également. A droite, dans la nébuleuse souverainiste, plus particulièrement chez ceux se réclamant du gaullisme, une certaine indignation s'est manifestée, mais elle n'a pas réussi à briser le mur du silence.
 
Dans la presse, en France, seul les deux articles ci-dessous en ont parlé. Il convient de d'y référer. Leur diffusion est restée confidentielle. Il s'agit d'un article de E. Aperaude dans Marianne2. « L'Europe de la servitude volontaire » http://www.marianne2.fr/L-Europe-de-la-servitude-volontaire_a177994.html et d'un article de Jean Claude Paye dans l'Humanité « Un Marché transtlantique impérial «
http://www.humanite.fr/2008-12-16_Tribune-libre_Un-marche-transatlantique-imperial

Pour Taikée Eilée et les auteurs cités, le cerveau de tout ceci est un organisme présenté comme un Think Tank mais dont l'activité est principalement orientée vers l'intelligence économique, le Transatlantic Policy Network (TPN). Rappelons que nous nous étions ici précédemment, à l'initiative de notre ami Jean Claude Empereur, inquiétés du lobbying exercé par le TPN aux niveaux les plus élevés des institutions européennes et gouvernementales. Ceci avec l'active complicité d'hommes réputés de gauche comme Michel Rocard.  
 
Le Transatlantic Policy Network ou Réseau politique transatlantique a été, selon les sources disponibles, fondé en 1992. Il réunit des parlementaires européens, des membres du Congrès des États-Unis et d'entreprises privées. Il  appelle à la création d'un bloc euro-américain au niveaux politique, économique et militaire. Il est soutenu par de nombreux autres   Think tanks comme l'Aspen Institute, l'European-American Business Council, le Council on Foreign Relations, le German Marshall Fund ou la Brookings Institution. Il est alimenté financièrement par des multinationales américaines et européennes comme Boeing, Ford, Michelin, IBM, Microsoft, Daimler Chrysler, Pechiney, Michelin, Siemens, BASF, Deutsche Bank, Bertelsmann.
 
L'universitaire français Pierre Hillard, professeur de relations internationales à l'école supérieure du commerce extérieur (ESCE),  présenté par ailleurs dans notre rubrique L'homme du mois, qui a selon nous le mieux décrypté les origines, les objectifs et les démarches du Transatlantic Policy Network. On ne doit  pas prendre au pied de la lettre tout ce qu'affirme Pierre Hillard, dont les adhérences politiques de type souverainiste peuvent être critiquées. Mais si, dans le discours officiel volontairement amorti portant sur l'avenir de la construction européenne, on se refuse à écouter les arguments de l'extrême gauche ou de la droite souverainiste, on se condamne à l'aveuglement. L'aveuglement, en l'espèce, se traduit par la soumission à l'idéologie néolibérale et par le suivisme à l'égard des Etats-Unis. Or on sait que la présidence Obama ne change en rien la volonté de l'Amérique visant à conserver, selon une expression encore en vigueur, la direction morale et politique du monde libre. Malheureusement cette direction semble conduire aujourd'hui à des extrémités de plus en plus dangereuses.

Si l'on en croit Taiké Eilée et Pierre Hillard, le TPN et les intérêts  qui le soutiennent  ne se bornent pas à produire et diffuser des thèses favorables à la soumission de l'Europe aux Etats-Unis. Ils agissent comme une véritable organisation occulte, déconsidérant les adversaires et intervenant pour faire taire ceux qui ne se rallient pas. Ils font nommer parallèlement  leurs partisans aux fonctions de responsabilité. Plus grave, ces forces recrutent des dirigeants politiques de premier plan qui profitent de leurs responsabilités officielles pour faire progresser, évidemment sans le dire officiellement, l'intégration de l'Europe à l'Amérique. Evoquer de tels faits, difficiles à prouver par définition, peut donner la désagréable impression de céder à la phobie du complot. Mais dans un tel domaine, vu son importance, mieux vaut soupçonner que croire béatement.

Commentaire


Plutôt que reprendre ici et discuter les publications et exposés  de Pierre Hillard, qui parlent d'eux-mêmes, il convient de se prononcer au fond sur les chances de voir les objectifs résumés par le thème de Bloc euro-atlantique et de grand Marché transatlantique aboutir dans une conjoncture politique et économique marquée par l'aggravation des crises de toutes natures affectant le monde.

Pour notre ami Philippe Grasset, éditeur de la lettre d'information Dedefensa, que nous avons consulé, le risque est faible. Pour résumer l'argumentation qu'il développera dans sa prochaine lettre-papier, cela fait 30 ou 40 ans que l'on entend parler d'un "Bloc transatlantique". Il parait évident qu'il existe toujours de tels projets en préparation de façon plus ou moins occulte ( le groupe de Bilbelberg, le groupe Aspen, la Trilatérale...). Il est évident aussi que les hommes politiques européens sont tous sortis du moule américain et sont plus ou moins influencés dès l'école par la CIA et autres organismes. Mais ceci est vrai depuis 1945.

Dans  l'état d'affolement des dirigeants actuels, relancer un projet comme l'Alliance transatlantique peut apparaître comme une bouée de sauvetage. Mais ces dirigeants  n'aboutiront à rien. Depuis août-septembre 2008, ils ont tenté beaucoup de chose, sans résultats. Ils sont totalement emportés par la tempête. Pour Philippe Grasset, nous nous trouvons à un point de rupture de l'histoire où plus personne n'a de prise sur rien, où il est prudent de ne rien prévoir de ferme à deux ou trois mois de distance. Une résolution du Parlement européen visant 2015 peut faire rire, alors que nul n'ose prévoir de ce qui se passera cet été ou à l'automne prochain. Le monde vivra d'ici 2015 des évènements bien plus terribles que la création d'un bloc transatlantique, mais nul ne peut dire lesquels.

Philippe Grasset considère cependant qu'il est bon que cette question sorte aujourd'hui, car elle peut polariser la colère des peuples sur la façon dont les affaires européennes sont conduites, avec notamment un double langage général sur la prétendue nécessaire construction européenne et l'effective soumission croissante aux intérêts américains et à l'Otan.  Puisqu'il paraît que la crise fait monter la colère, autant selon lui que cette colère se déchaîne contre un tel projet.

Pour notre part, tout en reconnaissant le bien-fondé de cette argumentation, nous pensons que l'électeur européen moyen, la crise s'aggravant, sera de plus en plus séduit par la thèse simple selon  laquelle l'Europe seule, même forte des valeurs qu'elle se reconnaît (y compris les valeurs dites chrétiennes), ne pourra résister à la pression des blocs qui se constituent partout dans le monde pour organiser leur propre survie. Deux grands « ennemis » potentiels de l' « Occident américano-européen », déjà dénoncés par feu Samuel Huntington dans le Choc des civilisations, sont les Etats arabo-musulmans et les grands Etats asiatiques, Chine et Inde. Pour les défenseurs de cette thèse, les Etats-Unis constituent le seul bloc auquel l'Europe pourrait s'allier, compte tenu d'une relative communauté de valeurs et d'intérêts. Même si l'Europe perd dans cette alliance une grande partie de son indépendance voire de son âme, il s'agira pour elle d'un choix inévitable.  L'éventuelle constitution à terme d'un pouvoir mondial ne changera rien à l'affaire. Au niveau de ce pouvoir, seuls se feront entendre les très grands ensembles.

Nous récusons pour notre part cet argumentaire. Nous pensons qu'une alliance américano-européenne ne serait viable que si l'Europe acceptait d'être réduite au rang de nième Etat de la fédération américaine. Or l'Europe pourrait être suffisamment puissante par elle-même, si elle s'en convainquait, pour négocier des alliances avec d'autres blocs qui ne sont sans doute pas aussi impérialistes que la propagande américaine les présente, la Chine notamment. Il s'agirait alors de concevoir un gouvernement mondial sur la base d'un véritable ensemble multipolaire, où l'Europe jouerait pleinement son rôle. Mais pour jouer cette carte, il faudrait beaucoup de courage aux Européens, et beaucoup de sacrifices. Nous n'en sommes pas là.
06/05/2009
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