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Bernard Lavarini

L'expert de défense Bernard Lavarini actualise dans un article du Monde le thème de son livre de 2006 : la défense européenne doit s'articuler autour d'une force de dissuasion nucléaire (celle de la France et de la Grande Bretagne, à défaut d'autres) mais aussi de ce qu'il nomme un bouclier nucléaire déployé tout autour des frontières européennes et suffisamment doté de moyens balistiques pour décourager une frappe même massive.

Dans un article précédent, « Esquisse d'une évaluation des risques menaçant l'Europe dans la prochaine décennie » (http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=233&r_id= ), nous avions indiqué que les principaux risques pouvaient survenir des insurrections et migrations de la misère venant de populations du Sud condamnées à monter vers le Nord pour fuir les conséquences de la crise climatique et écologique majeure qui se prépare. Nous pensions que les chances d'une agression nucléaire d'ampleur venant d'Etats s'étant dotés de l'arme atomique étaient faibles. La défense européenne, à supposer que l'Europe se décide à s'équiper en ce sens, ne paraissait pas exiger en priorité un bouclier nucléaire, sous les différentes formes que recèle ce concept. 

Mais il semble qu'à terme d'une dizaine d'années, les rapports de force puissent changer. Nos lecteurs ont noté que, dans la perspective de faire face aux besoins d'énergie découlant de la destruction en préparation des équilibres planétaires,  certains scientifiques recommandent un recours systématique à l'énergie nucléaire. C'est le cas de James Lovelock, pourtant écologiste sans faille, qui s'est fait beaucoup d'ennemis pour cela parmi ses anciens amis. Nous pensons que cette position s'impose, malgré les risques. Mais parmi ces risques se trouve évidemment celui de la prolifération. Un certain nombre de pays non européens qui se seront dotés de centrales nucléaires pourront très facilement  en extraire de quoi réaliser des bombes atomiques. Ils pourront également , suivant en cela l'exemple actuel de l'Iran ou de la Corée du Nord, disposer de lanceurs. Si l'on pose en hypothèse que le monde sera à cette époque en proie à des guerres plus ou moins violentes pour l'accès aux territoires et aux ressources restants, la nécessité pour l'Europe de se protéger contre des attaques nucléaires par un bouclier anti-missile efficace s'impose - à moins évidemment de renoncer par "humanisme" à toute défense. 

C'est cette thèse que défend dans Le Monde du 19 mars 2009, p. 19,  Bernard Lavarini, père de la première arme laser française et ancien expert pour les questions de défense auprès du premier ministre (1997-2002). Il a publié "La Grande Muraille nucléaire du IIIe millénaire", (L'Harmattan, 2006).  Nous extrayons de son article les paragraphes suivants :

«  Les instruments stratégiques - force de dissuasion et alliances - qui contribuent à la sécurité politique d'un pays comme le nôtre, doivent donc être revus à la lumière d'événements qui pourraient se produire dans un monde plus instable, imprévisible, "au bord du gouffre". La dissuasion nucléaire n'est pas dépassée, mais ses conditions d'exercice se transforment, face à la pression croissante des énormes masses politiques et spirituelles de l'Eurasie dotées d'armes de destruction massive. »

On notera que Bernard Lavarini voit le danger moins dans des Etats petits ou  moyens tels que ceux du Moyen Orient, mais dans ce qu'il nomme les « colosses asiatiques », sans doute en premier lieu la Chine...voire la Russie . Pourquoi pas ? Mais comme il l'indique plus bas dans son article, la Chine ne s'en prendrait à l'Europe que dans le cadre d'un affrontement plus général avec l'Amérique, qui n'est évidemment pas à exclure dans le demi-siècle à venir. Une guerre avec la Russie parait moins probable. Répétons pour notre part que l'Europe pourrait tout aussi vraisemblablement se trouver attaquée par des Etats plus petits qui voudraient s'approprier ses ressources. 

En fait, compte tenu de ce que l'Union européenne n'a pas encore de politique de défense en propre, hors Otan, et moins encore d'armement nucléaire, Bernard Lavarini fait reposer sur les seules épaules françaises la responsabilité de défendre l'Europe. Ceci d'autant plus, comme il  l'explique par ailleurs, que les Etats-Unis ne feront rien, avec ou sans l'Otan, pour intervenir en secours de l'Union européenne.

«  Parmi tous les risques que la France devra affronter, le risque de destruction pourrait croître lorsque les colosses euroasiatiques seront en situation de disputer l'hégémonie aux Etats-Unis. A ce moment-là, ces colosses pourraient, en cas de conflit majeur, s'aventurer au-delà du champ borné de la raison occidentale, en acceptant le risque de représailles, parce qu'ils n'attachent pas le même prix à la vie. La France, comme membre de l'Alliance Atlantique, pourrait alors ne pas échapper à ce conflit. »

« A l'heure des missiles balistico-nucléaires, comment notre pays pourrait-il alors échapper à cette menace puisque ni la distance ni le temps ne le protègent plus ? Et que notre arsenal thermonucléaire ne suffirait pas à nous protéger contre les risques d'un écrasement sous les "bombes" ? Notre force de dissuasion n'est pas plus efficace ni plus crédible que la force de dissuasion américaine, face aux risques que pourraient prendre les énormes masses politiques et spirituelles de l'Eurasie. »

«  Face à ces risques, les Etats-Unis jugent que ni leur glaive nucléaire seul, ni un bouclier antimissile seul ne suffiraient à leur assurer la sûreté stratégique. Leur bouclier sera capable de neutraliser une salve d'une vingtaine de missiles balistiques. A plus long terme, grâce à l'emploi d'armes laser et d'intercepteurs Multiple Kills Vehicules (MKV), il pourra neutraliser une salve de près de 1 000 missiles et limiter la destruction de la population américaine à quelques pour cent, très loin des 160 millions de morts en six heures que pourraient connaître les Etats-Unis sans le bouclier. »

«  Pour rétablir la parité des vulnérabilités entre eux et l'autre, ils se dotent d'une grande muraille nucléaire, en conjuguant l'emploi virtuel d'un glaive nucléaire et d'un bouclier antimissile multicouche pour profiter du cumul possible de leurs bienfaits dissuasifs. La hauteur de ces remparts dissuasifs accroîtra le degré d'incertitude chez l'adversaire et devrait donc le priver de ses marges de liberté d'action. »


« C'est pourquoi, si nous ne renforcions pas notre instrument stratégique dissuasif, comme le font les Etats-Unis, nous pourrions être entraînés dans une spirale infernale. Que ferions-nous dans le cas où l'autre, par une première frappe, viendrait à détruire Marseille et Strasbourg, à l'aide de trois ou quatre missiles, à titre d'avertissement ? Peut-on imaginer un peuple d'Europe qui, ainsi attaqué, serait néanmoins unanime pour riposter atomiquement, quitte à s'attirer d'effroyables représailles ? A tous n'apparaîtra-t-il pas plus sage d'accepter la perte des quelques agglomérations déjà atomisées et de négocier pour sauver le reste ? »

« A quoi servirait une riposte nucléaire qui ne pourrait priver l'adversaire de moyens d'achever son oeuvre de destruction ? A quoi bon raser certaines de ses cités si, décidé à venger ces destructions, il écrasait alors le pays ayant riposté à coups de "massue thermonucléaire", comme le dit le général Gallois ? La raison commanderait que l'on rengaine les mégatonnes et que l'on discute d'un modus vivendi. Le recours à la capitulation serait d'autant plus logique et probable que la disproportion des forces serait plus grande entre l'assaillant et l'assailli ! Voilà pourquoi il nous faudrait empêcher cette première frappe d'avertissement grâce à l'emploi d'un bouclier antimissile multicouche. »

« Mais la France seule n'a pas les moyens de s'en doter, ni aucun des membres de l'UE. Seule l'"Europe-Unie" pourrait leur offrir le salut qui garantirait leur indépendance. Serait-ce trop de demander 200 euros à chacun des 500 millions d'Européens pour réaliser un bouclier de l'Union ? Car ils se leurrent ceux qui pensent que le 3e site de lancement de missiles ABM américains, qui sera implanté en Pologne, protégera l'Europe. Ce site est conçu pour protéger d'abord les Etats-Unis ! »


Il semble qu'aujourd'hui, crise économique aidant, les Etats-Unis seraient en train de renoncer aux implantations européennes de leur Missile Defence System (BMD in Europe). Mais peu importe.  Dans la suite de son  plaidoyer, Bernard Lavarini reprend le thème de son livre : la défense européenne doit s'articuler autour d'une force de dissuasion nucléaire (celle de la France et de la Grande Bretagne, à défaut d'autres) et aussi de ce qu'il nomme un bouclier nucléaire déployé tout autour des frontières europennes et suffisamment doté de moyens balistiques pour décourager une frappe même massive.

Nous pensons que cette perspective mériterait d'être envisagée au plus tôt par les gouvernements européens. Certes, le coût d'une telle réalisation serait important (sans doute 300 milliards d'euros sur 10 ans) mais les retombées en termes d'emplois et surtout d'applications civiles seraient nombreuses. Le bouclier ne serait pas cependant étanche. Des opérations conduites sur le territoire européens par des commandos infiltrés menant avec des armes de destruction massive de petite portée une guerre de 4e génération resteraient à craindre. La grande crise qui se prépare ne mettra aucun continent, aucun pays et aucune civilisation à l'abri.

En tous cas, pour ce qui concerne le retour de la France dans l'Otan, l'opinion de Bernard Lavarini est aussi la nôtre : il s'agit au mieux d'un geste inutile et au pire, d'une concession à l'Amérique  qui prive l'Europe de jamais pouvoir se doter un jour du bouclier anti-missile dont elle aurait besoin. 
19/03/2009
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