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Les âmes de Verdun. La victoire de l'homme sur la ferraille

Ce bel ouvrage est présenté par l'éditeur comme un album photographique illustrant le champ de bataille de Verdun et des villages détruits alentours, tels qu'ils se présentent au visiteur d'aujourd'hui. C'est certainement cela, mais si cela n'était que cela, il ne se distinguerait pas de beaucoup d'autres ouvrages commémorant les lieux où s'affrontèrent, pendant la Première Guerre mondiale puis la Seconde, des armées venues du monde entier.

Si le livre est bien plus que cela, il le doit aux 200 pages véritablement visionnaires par lesquelles  Philippe Grasset, l'auteur  du texte écrit dont les images ne sont qu'un accompagnement visuel, a transcris  les pensées  inspirées par un pèlerinage sur ce site. Le caractère exceptionnel de Verdun devient évident pour  qui comme lui savent enrichir  une empathie quasi religieuse pour les morts par une connaissance vécue du destin actuel de la France et de l'Europe.

Il est totalement impossible de résumer ce texte, qu'il faut lire comme un long poème en prose mais aussi comme une chronique historique dédiée à un massacre effrayant, dont nul ne peut assurer qu'il n'en reverra pas d'autres, sous cette forme ou sous une autre, demain.

S'il fallait retenir deux idées fortes, empreintes d'émotions, qui se dégagent de ce texte,  nous citerions la place donnée à l'homme face, comme l'indique le titre,  à la ferraille, et celle donnée à la France dans un conflit où les historiens d'aujourd'hui ont tendance à oublier le rôle essentiel qu'elle a tenu.

En ce qui concerne les jeunes soldats français qui ont défendu la position plusieurs mois, dès la première journée de l'intense bombardement allemand, et sans céder un pouce de terrain, jusqu'au recul final de l'adversaire, il convient de s'interroger. A une époque où les chefs ne pouvaient pas faute de moyens de communication connaître le détail des positions, où les ordres de tenir ne parvenaient plus parce qu'assourdis par la mitraille, il a fallu que chaque soldat accepte de se faire tuer sur place pour protéger de l'envahisseur une terre martyrisée. Il a fallu qu'il la considère, ainsi qu'avait écrit  Péguy avant la guerre comme s'il avait pressenti sa mort au combat,  non seulement comme sa patrie mais comme sa mère.

Ce sentiment est bien connu. On le retrouve sous des formes différentes dans toutes les guerres, dans toutes les guérillas, face aux envahisseurs. Ceux qui s'intéressent aux neurosciences cherchent à retrouver dans les déterminismes génétiques les raisons de comportements aussi « irrationnels », au regard de l'intérêt de la survie. Or les exemples abondent,  dans toutes les espèces animales, du fait que ce que l'on nomme l'altruisme conduit souvent les individus à se sacrifier  pour le bien du groupe.

Mais les soldats de la Grande Guerre, notamment en France, n'obéissaient pas seulement à des contraintes primaires. Leur conduite était magnifiée par ce que les matérialistes eux-mêmes acceptent de nommer une spiritualité. Celle-ci, sous des formes différentes chez le jeune paysan peu lettré et l'intellectuel, permettait de donner une portée quasi mystique au sacrifice, sans laquelle celui-ci n'aurait sans doute pas été accepté. Là encore, les exemples de tels comportements abondent sous des formes différentes. Ce fut à grande échelle  le cas en Russie soviétique lors de l'invasion allemande.

Il ne s'agit pas dans  la plupart des cas de motivation d'ordre religieux, mais du fait que le cerveau des humains, bien mieux que celui des animaux même supérieurs, peut se dépasser, inconsciemment tout autant que consciemment, dans la représentation d'un passé et d'un futur donnant un sens au présent. Les neurosciences modernes l'ont bien compris, comme le montre l'ouvrage de Jean-Pierre Changeux 1). Elles ne s'enferment plus dans un réductionnisme matérialiste d'un autre temps. Elles montrent comment certaines aires neuronales, convenablement sollicitées, peuvent produire tous les sentiments et comportements « élevés »  associés à la spiritualité.

 Il n'y avait pas de neurobiologistes à Verdun, mais chacun d'entre nous pourrait facilement comprendre le message de ce que  Philippe Grasset nomme « les âmes de Verdun ». Il suffit de se mettre, comme il a si bien su le faire, en communion imaginaire  avec les lieux et le souvenir des faits terribles qui s'y sont déroulés. Chacun pourrait aussi, avec un peu de sensibilité, sentir encore ce que l'on pourrait nommer le message de ces âmes, qui ainsi, dirait-on, ne se sont pas « sacrifiées pour rien ».

Une ode à la France

Ce propos nous conduit à la seconde observation que nous inspire ce livre. Il est, même si l'auteur ne le dit pas expressément, une véritable ode à la France, la Grande Nation comme la nomment parfois certains historiens étrangers que n'aveugle pas l'américanisme. Dans cette « ode »  fort éloignée des délires nationalistes inspirés d'hommes qui en 1940 n'eurent rien de plus pressé que collaborer, Philippe Grasset s'efforce de saisir ce qui demeure pour lui, en observateur attentif de la mondialisation et de la construction européenne, une constante dont beaucoup de nos voisins s'agacent.

Il existe une singularité française, faite de refus de céder aux conformismes idéologiques et économiques qui prospèrent dans un « Occident » américanisé.  Elle est difficile à expliquer mais elle a jusqu'ici sans doute sauvé l'Europe toute entière de l'asservissement. De Gaulle l'avait bien exprimée, Chirac et Villepin plus modestement l'ont un moment illustrée. Aujourd'hui, à la surprise générale, Nicolas Sarkozy prénommé l' « américain », avant la crise, semble se draper dans ce qui demeure de cette singularité française pour y puiser  une grandeur inattendue. Pourvu qu'il ne s'en débarrasse pas dans une pirouette toujours à craindre... pour se faire bien voir d'Obama, par exemple.

Philippe Grasset rappelle que, en 1914, c'était l'Allemagne industrielle triomphante, comme la vieille Angleterre assise sur son Empire et sa marine, qui aux yeux des observateurs extérieurs incarnaient les puissances montantes. L'Allemagne ne devait faire qu'une bouchée de la France. Pourtant celle-ci a tenu. Grâce à ses soldats, elle  n'a pas cédé un pouce des territoires sur lesquelles à l'ouest les armées du monde s'étaient déployées. Certes les Anglais, puis plus tard les Américains, l'ont aidée à tenir, mais l'essentiel des destructions et des morts ont été de son côté.

Hélas, en juin 1940, la France s'est effondrée, pour des raisons qu'évidemment une méditation sur  Verdun, ne permet pas d'expliquer. Mais le point que nous voudrions souligner est qu'aujourd'hui, après que De Gaulle ait sauvé l'honneur, après que la France se soit très courageusement engagée dans la réconciliation avec l'Allemagne et la construction européenne, quelque chose semble avoir survécu du vieil esprit français. Nous ne le mettons pas pour notre part du côté de ceux qui ont dit Non au projet de Traité constitutionnel mais du côté de ceux qui veulent construire, en dépit des obstacles, une puissance européenne où pourrait encore s'exprimer, à une toute autre échelle, l' « âme » irréductible de « ceux de Verdun », allemands et français désormais confondus.

Philippe Grasset, s'il nous permet de le dire, est l'un de ceux-là. Il consacre, comme le savent les lecteurs de plus en plus nombreux de ses sites éditoriaux, à commencer par l'indispensable DeDefensa, toutes ses ressources et toutes ses  forces physiques et morales à faire encore vivre parmi nous l'esprit des défenseurs du fort de Douaumont. Qu'il en soit remercié.

1) Jean-Pierre Changeux, Du vrai, du beau, du bien, une nouvelle approche neuronale, Odile Jacob 2008
04/12/2008
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