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La grippe aviaire atteint la Belgique. Scénario-fiction

Un récit fictif de début de pandémie, par le Dr Michel Vermeulen (photo). Nos lecteurs savent que notre revue se fait un devoir d'aider à la diffusion des travaux de ce médecin, qui en sus de ses responsabilités de médecin-généraliste, s'est tout entier impliqué dans l'information relative à la grippe aviaire. Il insiste en particuliers sur les mesures que les Pouvoirs Publics devraient prendre pour limiter s'il était possible les conséquences catastrophiques d'une pandémie de H5N1 "humanisé". Europe-solidaire

Un récit fictif de début de pandémie, par le Dr Michel Vermeulen. Nos lecteurs savent que notre revue se fait un devoir d'aider à la diffusion des travaux de ce médecin, qui en sus de ses responsabilités de médecin-généraliste, s'est tout entier impliqué dans l'information relative à la grippe aviaire. Il insiste en particuliers sur les mesures que les Pouvoirs Publics devraient prendre pour limiter s'il était possible les conséquences catastrophiques d'une pandémie de H5N1 "humanisé".

Pour en savoir plus
Voir aussi http://www.zonegrippeaviaire.com/showthread.php?t=725&page=15
Pour suivre les développements de la grippe aviaire: consulter les blogs du Dr Vermeulen http://drmsfvermeulen.skynetblogs.be/
http://drmsfvermeulen.over-blog.com/

Si la presse parle moins de la grippe aviaire et de ses possibilités d'extension sous forme pandémique virulente envers l'homme, le danger demeure voire augmente au fur et à mesure que les souches de virus mutent pour se rapprocher de nouvelles cibles. Des souches possiblement mortelles pour l'homme semblent avoir été identifiées cet automne en Indonésie.

PREFACE

Le but de ce texte n'est pas d'effrayer la population par des descriptions réalistes et possibles. Au contraire, si j'ai tenté d'écrire avec le plus de réalisme possible ce qui pourrait arriver, c'est pour mieux le combattre maintenant en cherchant et trouvant des solutions répondant aux différentes interpellations évoqués par le récit. Mon souhait le plus profond est : « Que tout ce qui a été raconté ne puisse jamais arriver un jour ».
Aussi, je souhaite de tout cœur et en toute humilité, que mon récit puisse être lu par des experts de la santé publique, trop souvent cantonnés derrière leur bureau, et coupés de la réalité quotidienne de terrain.
De plus, mes espoirs se verraient comblés, si mon texte réussit à faire prendre conscience à tous les intervenants actifs de terrain de la santé, à savoir tous ceux qui travaillent avec et pour les malades.
Enfin, chers lecteurs, chères lectrices, vous qui ne travaillez pas dans le domaine de la santé ou dans la gestion du socio-économique, soyez rassurés que le maximum sera fait par nos responsables pour vous éviter toute souffrance médicale ou socio-économique. Sachez quand même, chère population, que le jour où ces temps difficiles arriveront, votre rôle sera essentiel, par votre solidarité, par votre civisme et votre discipline à suivre les instructions, et surtout par votre bénévolat altruiste vis-à-vis des plus démunis, des oubliés et des plus âgés de notre société. Vos réflexions, et vos questions pour compléter constructivement ce texte, seront les bienvenues. Elles aideront les spécialistes à mieux résoudre les problèmes rencontrés en temps de pandémie. Elles permettront de guider la pensée vers des solutions abordées sous un angle pratique concret et réaliste.

Docteur Michel Vermeulen

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Le 5 Juin 2008
Comme tous les matins, je suis « allé aux nouvelles » concernant la grippe aviaire, et quelle ne fut pas ma stupeur de voir cette nouvelle fatale : « il semblerait qu'une épidémie humaine a débuté en Indonésie dans un petit village de l'ile de Java. La ministre de la santé, madame Supari, n'a pas encore fait de déclaration, et selon d'autres sources, il semblerait qu'elle démente cette déclaration.
La nouvelle provient principalement du journal « StreetTimes .com ». Je ne suis pas très sûr de cette source, car en général, j'essaie de prendre mes références dans des sources plus fiables.
Néanmoins, si cela s'avère vrai, j'imagine qu'une telle nouvelle sera reprise par quantité de média.
J'ai un correspondant à Java que je viens de contacter et à qui j'ai envoyé un mail. Celui-ci me confirme la rumeur. Je décide d'attendre et de ne rien dire sur le blog, tant que je ne suis pas sûr de la nouvelle.

Le 6 juin 2008
J'ai mal dormi car j'ai surveillé l'ordinateur en quête de confirmation, et malheureusement les nouvelles sont tombées telles que je le craignais.
Bien que je travaille depuis plus de 5 ans sur le sujet, je n'aurais jamais cru que cela arriverait un jour. A force de traiter le sujet chaque jour, on finit par être « vacciné » contre ce problème.
Je vais surveiller la radio et les TV en Belgique et ailleurs.
Mais quelle catastrophe ! Que vont-ils faire en Belgique ? Ils sont tellement empêtrés dans leurs problèmes politiques pour de se positionner en vue des élections de 2009.
J'avoue que j'ai peur comme médecin généraliste, car jusqu'à présent je n'ai pas reçu la moindre formation, si ce n'est qu'un vague petit truc appelé E-Learn sur le site influenza.be, mais j'ai déjà oublié le contenu très général et non pratique de la formation.
J'imagine que si la nouvelle passe par la télévision ce soir, je serai assailli de coups de téléphone de patients affolés me demandant ce qu'il faut faire, question à laquelle je ne pourrai répondre, car je ne connais pas les réponses. Je n'ai pas été formé pour cela.

Le 7 juin 2008
Bon, c'est comme j'avais prévu : le téléphone et le GSM n'arrêtent pas de sonner. Alors je signale aux gens le site « Influenza. be » sur le Net, et pour la plupart je donne le numéro de téléphone officiel de la grippe aviaire.
Je râle car j'ai encore beaucoup de visites à faire ce samedi matin. Finalement je coupe le téléphone et je laisse en message le numéro officiel de « influenza.be ».
Je commence à en avoir marre, car tous les patients visités me posent des questions sur l'épidémie débutante en Indonésie, et les visites trainent. Chaque fois que je franchis le seuil d'une habitation c'est toujours la même question qui revient : « qu'est- ce que vous en pensez, docteur, vous qui...... »
Et bien moi j'en ai marre et je n'en pense rien puisque je ne sais pas ce que je dois faire en de telles circonstances. Je n'ai reçu aucune instruction de la santé publique.

Le 8 juin 2008
C'est dimanche, et j'en ai ras le bol d'entendre sonner mon téléphone toutes les 5 minutes. J'ai laissé un message adéquat. Parfois je décroche « au cas où » il y aurait une urgence, et puis c'est toujours la même chose, les même questions. Bon, je remets le message sur le téléphone.
Je passe mon temps sur l'ordinateur et je contacte par le Net des personnes de référence en santé publique aux States, en Angleterre, en France....mais pas en Belgique où ils sont intouchables, car ils ont d'autres choses à faire....
Tous les avis de mes collègues convergent. Nous sommes au début d'une épidémie et bientôt d'une pandémie. L'OMS n'a encore rien déclaré.
Ce qui est idiot, c'est que madame Supari, la ministre indonésienne de la Santé, refuse toute aide internationale, prétextant que son pays possède les moyens pour « éteindre ce feu débutant » (traduction anglaise).

Le 9 juin 2008
J'en ai assez d'en avoir marre avec tous ces coups de fil pour informer les gens. Normalement le téléphone doit servir pour les visites et les rendez- vous, et autres problèmes de médecine générale, mais pas pour les renseignements concernant les solutions à apporter pour la pandémie qui se profile à l'horizon.
Je surveille ma boite aux lettres et mon E-Mail pour savoir si l'équipe de gestion grippe aviaire nous donne des directives, ou peut-être un recyclage à suivre, ou une adresse pour se procurer des masques, des gants et des lunettes de protection. Rien, c'est normal et c'est trop tôt et c'est moi qui suis impatient. On ne peut pas tout organiser si vite.
Je me dis que c'est une bonne chose qu'il y ait la coupe de football Euro 2008, cela dédramatise un peu le problème, et cela permet d'éviter la panique chez les gens.
En déjeunant avec ma femme ce midi, celle-ci me signale qu'il y a des files sans fin de clients au supermarché où elle fait habituellement ses courses. Je me dis en moi-même que c'est normal cette réaction. Quand il y a une menace quelconque, les gens se précipitent toujours sur la nourriture.
J'ai eu beaucoup de visites et de consultations aujourd'hui, et le comble, c'est que les gens ne m'ont pas consulté pour un problème médical, mais pour avoir des renseignements sur la grippe aviaire.
Je vous avoue que j'en ai marre d'être une agence de renseignements, ce qui ne change rien au problème, puisque je ne connais pas les dispositions prévues en Belgique pour ce problème.

Le 10 juin 2008
L'OMS déclare officiellement la nouvelle. Bon, cela ne change pas mon problème, puisque je ne sais pas ce que je dois faire lorsque la pandémie aura atteint mon pays. La seule chose que je sais, c'est que je dois aller au casse- pipe, mais avec quelles protections et avec quelles directives concernant un arbre de décision. Là, c'est le mystère complet. On verra bien.
Le premier ministre Leterne a fait ce soir une déclaration à la population en expliquant que toutes les dispositions étaient prises au niveau des instances dirigeantes politiques et scientifiques, pour que la population belge puisse être prise en charge pour sa santé et son bien- être. Ensuite madame la Ministre fédérale de la santé a également rassurer la population, en les conviant à ne pas faire des réserves de vivres et de médicaments, ce qui serait hautement préjudiciable à la bonne marche du pays.

Le 11 juin 2008
Bon, cette journée ressemble à celle d' hier, à la différence que les gens se sont un peu calmés dans les supermarchés et pharmacies, et sont plus intéressés par le match de foot de l'Euro 2008.

Le 12 juin 2008
Je reçois un mail m'invitant à aller me procurer des masques norme FFP2 , des lunettes et des gants dans un magasin situé dans le centre ville. Quand j'arrive à l'adresse indiquée, c'est franchement la pagaille. On se serait cru en période de solde, il y a une file dans la rue. Certains confrères exacerbés par l'attente excessive décident d'aller dans d'autres magasins de matériel médical indiqués sur le site « influenza.be ». Je décide de faire la file et d'attendre gentiment en lisant le livre français sur la grippe aviaire.
Je râle car j'ai été distrait dans la file en lisant mon bouquin sur la grippe aviaire, et lorsque je suis arrivé devant le comptoir du magasin, je me suis fait gentiment rabrouer par les vendeurs me conviant à revenir le lendemain matin à partir de 8 h. De plus, le vendeur me conseille de venir tôt, afin que ma démarche ne soit pas inutile. Il m'a aussi précisé que ce n'était pas gratuit, mais que le nombre de pièces par personne était limité.

Le 13 juin 2008
J'ai finalement quelques masques, une paire de lunettes, et 2 à 3 paires de gants. J'ai quand- même perdu une partie de ma matinée dans ce foutu magasin. Je suis rentré excedé à la maison, j'ai rapidement jeté dans un coin ce maigre matériel, et je suis parti comme un boulet de canon faire toutes mes visites médicales et visites –informations-grippe aviaire.

Le 14 juin 2008
Ils sont géniaux les « responsables de la grippe aviaire » : ils nous demandent d'acheter du matériel, ils nous font ensuite passer le message que d'autres masques nous seront fournis dans la suite et puis plus rien, soit pas de directives via leur site officiel. Si cela continue comme cela, ce sera la pagaille complète lorsque la pandémie aura atteint la Belgique. Enfin, soyons patient, on a quand même une bonne ministre de la santé.
Les chaînes de télévision RTL et ensuite RTB me téléphonent pour participer à une émission du dimanche à midi « Contreverse –Faire le point », comme je l'ai déjà fait il y a deux ans avec les ponces de la grippe aviaire. J'accepte tout, en me disant en moi-même que cela ne sert à rien, si ce n'est que les intérêts de la télévision. Il ne sert à rien de dénoncer ce qui ne va pas, alors qu'il n'y a plus grand-chose à faire, puisqu'il faut pour construire quelque-chose de solide et efficace pas mal de temps, et au rythme où je vois évoluer maintenant les réactions des responsables, je me dis que peu de choses ont été élaborées jusqu'à présent. Allez, bon OK pour la télé. On aura certainement pour directive avant l'émission de ne pas tenir des propos propres à faire paniquer la population, en bref, de leur faire comprendre que tout est prêt pour faire face au pire des scénarios. En fait, dire le moins possible, le mieux possible.

Le 15 juin 2008
Ouf, je suis content d'avoir terminé les deux émissions de télévision. Je suis quelque peu fatigué car j'ai fait l'enregistrement de la chaine RTB hier vers 17h. Ensuite, j'ai vu quelques patients, et samedi matin, j'ai encore donné quelques consultations avant l'émission en direct de dimanche midi à la chaine RTL.
Tout s'est bien passé. J'ai eu un certain plaisir à revoir des têtes connues et sympathiques de certains membres de la santé publique, de médecins vétérinaires, de virologues, entre autres l'éminent Prof. Van Ranst, notre coordinateur interministériel, et j'ai fait la connaissance de notre très sympathique et efficace Ministre de la santé, Madame Onckelinckx.
Le message passé à la télévision peut se résumer en une seule phrase : « N'ayez pas peur, nous sommes là, nous sommes prêts à vous aider » et « comportez- vous bien ».
L'après-midi, j'ai travaillé à l'ordinateur pour prendre des nouvelles du monde et de la pandémie débutante. J'ai été fort impressionné par le fait que certains pays comme l'Australie, les Etats-Unis, la Nouvelle Zélande fermaient complètement leurs frontières à toute entrée de population. Ce sont en partie des iles, et je m'attends à ce que d'autres pays ferment aussi leurs frontières. Des bruits courent que certains pays européens pourraient également faire la même chose, mais pas la Belgique.

Le 16 juin 2008
Je reprends mon travail quotidien. Ma femme constate ce matin que les rayons de denrées alimentaires sont quasi vides. C'est normal, je m'y attendais.
Je n'ai pas encore reçu de directives de la santé publique ou des responsables de « l'équipe grippe aviaire ». Je me souviens que, dans le temps, j'avais un patient d'origine polonaise ayant décidé, un jour, d'aller travailler en Indonésie. Qu'est- il devenu ? Peut-être, est- il sur le chemin du retour ? Les patients que je visite me harcèlent de questions sur la « grippe aviaire ». Il y en a qui me demandent parfois à quelle température ils doivent cuire leur volaille maintenant. Les pauvres, s'ils savaient ce qui les attend... .
Je regrette que la pandémie nous ait pris de cours, car normalement le gouvernement avait débloqué les sommes nécessaires pour vacciner toute la population avant la pandémie, et aucune perspective de vaccination ne se pointe à l'horizon dans notre pays. C'est normal, car il faut un délai de fabrication et de livraison. De plus, j'imagine que nous ne sommes pas le premier pays dans la liste des commandes et que les « gros payeurs » seront les premiers servis. J'imagine que les firmes pharmaceutiques, ayant investi dans les vaccins en vue de la pandémie, doivent se frotter les mains avec les évènements se profilant à l'horizon.

Le 17 juin 2008
Bientôt la fin des examens pour les écoliers, et c'est tant mieux, car lorsque la pandémie arrivera chez nous, ils n'auront pas à devoir quitter ou manquer l'école puisqu'ils seront en vacances.

Le 18 juin 2008
Je m'énerve un peu car l'épidémie débutante sur l'ile de Java s'est déjà répandue par je ne sais quelle subterfuge à Hong-Kong. Probablement des hommes d'affaires pressés de fuir l'Indonésie, et occupés par leurs dernières emplettes dans cette grande ville commerciale.
Dans une émission d'Euro-News, la chaine de télévision internationale, on vient d'annoncer que la bourse s'emballe car tous les traders revendent leurs actions, et misent dans des valeurs refuges. Le cours de l'or s'est envolé vers des sommets jamais atteints voyant sur le petit écran tous ces hommes excités, en furie, je me dis en moi-même que les valeurs boursières vont s'effondrer, et que la bourse va droit dans le mur. Le Krach boursier n'est pas loin, et si cela se passe, ce sera la panique généralisée dans le monde, avec les fermetures d'entreprises, la révolte des employés et des fonctionnaires, les grèves violentes, la paralysie de beaucoup de services indispensables à la survie d'un monde basée sur l'économie de marché.

Le 19 juin 2008
Les deux télévisions belges précédemment citées me proposent de participer encore à une émission de « Contreverse-faire le point » le dimanche midi. Il est quand-même vrai que beaucoup de téléspectateurs se retrouveront devant le petit écran le dimanche midi. L'audimat des deux chaines de télévision va exploser. Je me demande pourquoi les deux chaines de TL ne s'unissent pas pour ne faire qu'une seule émission. C'est quand-même pour informer la population, et non pas pour vendre des images à sensation. Je me demande à quoi je pourrai bien servir pendant l'émission. Même si je connais le sujet à fond, je ne vois vraiment pas en quoi je pourrais faire avancer le problème de gestion d'une pandémie par les quelques phrases que je prononcerai devant la caméra. La préparation à la pandémie, ne peut s'élaborer au cours d'une émission de télévision. Le vrai travail se fait dans les coulisses de l'anonymat, et longtemps à l'avance. Les problèmes socio-économiques se règlent au cours de réunions interministérielles, il faut savoir que les problèmes de santé publique sont longs à traiter et à mettre en place. De plus, ceux-ci doivent être passés préalablement par l'épreuve du scénario de simulation pour être réalistes. Il en va de même pour les problèmes socio-économiques.
Parfait, on va beaucoup débattre pour tout dire et finalement ne rien conclure. C'est quand même le but de ces émissions. Enfin, il faut ce qu'il faut, et mieux vaut cela que rien du tout. Je suis sûr que l'on va trouver un compromis, en espérant que flamands et wallons s'uniront dans l'adversité. En réalité, je ne suis pas convaincu de l'espoir que je nourris dans mon esprit d'unité nationale.
Bref, on verra bien. Autant savoir. C'est comme cela, donc, c'est comme cela, il n'y a pas à discuter, car on est quand-même dans un « pays de démocratie ».........le temps passe......les émissions de TL aussi.....

Le 20 juillet 2008
La sonnerie de mon réveil mécanique déchire la brume de mon sommeil appesanti. Déjà trois heures du matin. C'est avec regret que je quitte la chaleur de ma couette.
Je descends les escaliers de ma maison silencieuse, je me précipite dans la cuisine, et comme un zombie, je remplis la machine à café d'eau et de quelques doses de poudre. Pendant que le percolateur froufroute et crache son liquide noir stimulant, j'essaie de reprendre mes esprits, affalé sur une chaise en grignotant un morceau de biscuit trouvé sur une table. C'est dur de se réveiller après trois heures de sommeil.

Hier, il était minuit quand j'ai éteint la lumière. Juste avant mon voyage au pays des songes, j'étais allé sur le site web de mon pays pour voir si de nouvelles directives avaient été formulées depuis le début de l'épidémie de la grippe aviaire, et rien n'avait changé, comme s'il n'y avait jamais eu de pandémie. Une seule phrase résonnait encore dans mon esprit: " Le grand nombre de questions encore sans réponse concernant l'organisation des soins de première ligne lors d'une pandémie reflète dans un certain sens l'incertitude de la pandémie elle-même. Toutefois, les médecins généralistes sont des experts dans le maniement de l'incertitude, et ils sont dès lors bien placés pour s'adapter à un phénomène sanitaire imprévisible. Pendant une pandémie grippale, ils joueront plus que jamais un rôle central au sein de notre système de soins".

Bon, je n'ai qu'une chose à faire: continuer mon travail jusqu'à.....on verra ...enfin je ne sais pas quoi .... Je bois lentement mon café tout en mangeant des biscuits trouvés dans une armoire. Ma femme et mes enfants sont partis à la campagne chez mes parents, possédant une maison assez bien isolée. Les écoles du pays ont dû fermer leurs portes pour éviter que la contamination ne se propage encore plus.

Mademoiselle Flore, patiente, ancienne secrétaire m'avait spontanément proposé ses services, pour assurer le secrétariat, c'est à dire répondre aux nombreux appels.
Beaucoup de gens sont affolés, car les grands magasins sont vidés, et ne savent plus comment se procurer des vivres. D'autres demandent comment se procurer des médicaments contre la maladie, d'autres encore veulent prendre rendez-vous pour se faire vacciner contre ce virus de la grippe. De vaccins, il n'en existe pas encore, et il n'en existera pas encore avant 6 mois et l'antiviral Tamiflu n'existe plus en pharmacie.

Ma pharmacie du coin, tenue par trois braves dames, que je connais bien, a été attaquée hier par une bande de trois individus armés. Ils n'avaient pas reçu de réponse positive à leur demande, et se sont mis à démolir tous les rayons et annexes de la pharmacie pour découvrir du Tamiflu introuvable .Trois ambulances sont venues chercher ces trois braves dames lynchées avec une brutalité bestiale. J'avais les larmes aux yeux en croisant du regard les visages tuméfiés de celles que j'avais si bien connues dans le passé.

L'horloge de la cuisine sonne 3 heures et demi, et dans une demi-heure, mademoiselle Flore va arriver. Je me dépêche de vider mon café, de prendre ma douche, d'aller ouvrir les serrures spéciales de ma porte d'entrée, afin que, lorsque l'on sonne, je sois prêt.

À 4 heures pile, mademoiselle Flore sonne, et à 4 heures 5, je débloque mon répondeur. Mademoiselle Flore et moi-même notons les visites à faire. Pendant mon absence, elle répondra aux différents appels et me pilotera dans les visites supplémentaires à encore faire pendant ma longue tournée. Nous sommes le vingtième jour de la pandémie, et je dois voir 30 familles de grippées et faire 10 visites normales. À cela s'ajoutent les appels supplémentaires que mademoiselle Flore me communiquera pendant mes trajets. Il est 5 heures et il fait déjà fort clair, car nous sommes le 10 juillet. Il est 5 heures et il fait déjà fort clair, car nous sommes le 10 juillet. Le ciel est bleu. La journée sera chaude, mais j'aime cela: cela me rappelle l'Afrique. La rue est vide, je cherche ma voiture, je ne la trouve plus. Je ne me souviens plus où je l'ai stationnée hier soir.
J'étais épuisé à minuit. Je me souviens que j'étais du côté de la gare à environ un kilomètre. Maintenant, il n'y a plus de travail, et les gens, obligés de rester à la maison, ont préféré stationner leur voiture le plus prêt possible de leur habitation. Alors il est difficile de se stationner pour le corps médical. Enfin, je reconnais ma voiture, pas loin de la gare déserte.
La porte claque et je jette un coup d'oeil inquiet sur la jauge d'essence.

Première mission: me rendre à une adresse de la santé publique inconnue du public, pour faire le plein en comprimés de Tamiflu, et de Relenza. Arrivé devant le bâtiment ad hoc, je vois que déjà de nombreux confrères ont stationné leur voiture n'importe comment, et font la queue devant un guichet sécurisé. Mes confrères et consoeurs qui attendent ont l'air avachis et ne se parlent pas.
On dirait un troupeau de bestiaux menés à l'abattoir. Pourtant, on ne fait que son devoir, et nous sommes des "experts dans le maniement de l'incertitude", a dit le site officiel " influenza.be " .
J'ai pitié d'eux, ils ne s'y attendaient pas, et je me souviens de la phrase écrite sur le site officiel de grippe aviaire de notre pays: " En période pandémique, l'organisation des cabinets de médecins sera sérieusement mise sous pression, à cause d'une forte hausse du nombre de consultations accompagnée d'une diminution de disponibilité des médecins généralistes (on peut considérer que certains médecins seront eux aussi contaminés par la grippe). "

Une heure d'attente et me voilà reparti. Il est 6 heures 15, je fonce vers la première famille d'un grippé. Dans la voiture, j'écoute une partie des premières nouvelles du matin et j'entends la voix du premier ministre "....nous demandons à la population de rester calme, et d'avoir du bon sens et de la sagesse ....les ministres et moi-même ainsi que l'équipe d'experts faisons tout pour aider la population dans cette situation de crise imprévue. Cette pandémie est arrivée plus vite que prévue, aussi ferons- nous de notre mieux, le mieux que l'on puisse faire. ...." C'était un message du premier ministre depuis le centre de crise". Ce que l'on ne dit pas, c'est que le centre de crise se trouve quelque part en Belgique, dans un endroit souterrain à l' abris du virus H5N1 et des révoltes de la population
Les textes en rouge sont repris du site "influenza.be", rubrique "textes scientifiques", article intitulé28/04/2006): " Article paru dans la presse professionnelle: Première ligne en cas de pandémie de grippe".

Le 21 juillet 2008
J'ai définitivement abandonné ma voiture faute d'essence et de difficulté de stationnement. J'ai trouvé un terrain vague pour la ranger. Alors je fais comme avant, soit travailler avec mon vélo avec un sac à dos rempli de matériel et de médicaments.
On m'a demandé d'aller voir la situation de la maison de repos « Bel Air ».
Il faut beaucoup pédaler en côte pour y arriver.
Je suis content de voir ma course se terminer devant le grand bâtiment blanc.
D'un geste automatique je pousse la porte, et je rencontre une résistance. Tiens, c'est fermé. J'essaie encore et encore, et c'est peine perdue. Alors je vais frapper au carreau, où se trouve le bureau des infirmières. Une fois, deux fois ....et j'entends très faiblement une voix me répondre : « J'arrive ». La porte d'entrée est secouée par le maniement de la clé, et je reconnais la brave Athinaï, une aide soignante grecque. Bon Dieu, comme elle a changée, elle est méconnaissable avec ses traits tirés.
Elle me dit tout de go : tout le monde est parti Docteur.
Je lui demande naïvement : « Les résidents » ?
Elle me répond dans un long soupir : « Non, toutes les infirmières, les kinés, le directeur, les cuisiniers , ils sont tous partis, tous, tous, tous. Il y a encore Dimitri le technicien, lui est resté, il m'aide, il fait un peu de cuisine, il est gentil lui, il a du cœur ..... ».
Et Athinaï s'est mise à pleurer.
Je lui dis alors « Bon, Athinaï, vous n'êtes plus seuls Dimitri et toi, maintenant nous sommes trois, nous allons faire la bonne équipe. »
Athinai me répond : «Tu ne sais pas encore docteur, il faut aller voir aux étages, on a des morts et des mourants ».
Dimitri arrive : « Ah, mon Docteur, je t'ai vu à la Télé il y a... ».
D'un geste de la main je balaye ce souvenir lointain et inutile.
Je réponds« Bon, on va aller aux étages ».
Dimitri me dit essoufflé : « On a condamné l'ascenseur car il y a des pannes de courant dans la ville, et c'est trop dangereux de prendre l'ascenseur ».
Je réponds : « Pas de problème ; on est jeune et on fera bien tous les 9 étages à pieds ».
Je commence par le bas, soit l'étage -1. Une odeur acre de.......me prend à la gorge lorsque je franchis la porte coupe- feu du – 1.
Je marche vite. Athinaï et Dimitri sont essoufflés. Je me rends compte que je tourne en rond, car je suis ému, je connais si bien les lieux et les patients.
"Allons voir Mademoiselle Doppagne".
"Elle vit encore", me crie dans le dos Athinaï.
Je frappe à la porte. Une petite voix répond : « C'est qui ? » « C'est le docteur ».
J'entre et je vois la demoiselle amaigrie trônant dans son fauteuil relax.
Je lui lance un joyeux « comment allez- vous mademoiselle ?». Elle me répond fièrement : à part les repas et les médicaments que l'on ne m'apporte plus, tout va bien. Et vous, Docteur, il semble que vous avez l'air fort fatigué ».
Je lui réponds avec énergie : « Un petit peu Mademoiselle, mais cela va bien ».
« Je vous reverrai bientôt, Mademoiselle ».
Je ressors de la chambre et à la suite de Dimitri et d 'Athinaï , je et je repars à leur suite pour aller affronter le pire.
Un temps d'arrêt dans un couloir et Dimitri me signale qu'il a entendu à la radio que l'eau n'était plus potable. Il pense avec justesse la faire bouillir pour la stériliser, mais il me signale qu'il y a des coupures de gaz. Je lui signale que c'est normal qu'il y ai des coupures de gaz, d'eau et d'électricité car le personnel attaché à ces services est fort réduit.
Il me retient encore une fois par la manche avant d'affronter les couloirs de l'horreur, pour me dire qu'il a entendu dire qu'il n'y aurait plus de radio, ni de télévisions. Je lui réponds que c'est inévitable puisque les personnes ne peuvent pas se regrouper, et cela pour éviter la dissémination de la maladie, et de plus tous les personnels de toutes les entreprises, sont à la maison ou malades.
Pendant 3 heures nous passons de chambre en chambre, pour réconforter les malades.
Pour moi également cela me permet d'élaborer un plan d'action, pour répondre au mieux à tous ces problèmes que je classe en 5 catégories : protection et surveillance des personnes non atteintes, soins des personnes avec des signes débutant de grippe, soins des malades avec complications infectieuses bactériennes, médecine palliative, et problème des décédés.
Ensuite je dois solutionner le problème d'approvisionnement en nourriture et médicaments.
Donner une marche à suivre à Dimitri et Athinaï jusqu'à ma prochaine visite du lendemain.
Les 4 heures passées dans la maison de repos furent très pénibles.......trop dures à raconter
Mon GSM sonne, j'entends la voix chaleureuse de ma secrétaire improvisée Mademoiselle Flore :
«Cela va Docteur, il faut se dépêcher, il y a encore beaucoup de malades à voir, je vous donne la liste ..... ».
Je salue mes compagnons de misère : Dimitri et Athinai, en leur lançant un vibrant « à demain, sans faute ».
Je sors dans la rue, et je fais un bon de côté, effrayé par un rat fouinant dans les sacs poubelles éventrés, trainant depuis longtemps sur le trottoir.
Je suis content de filer maintenant les cheveux au vent, le sac au dos sur ma bicyclette.......mais vers quel destin ?
A Dieu va...je suis Docteur dans l'âme....alors....il n'y a rien d'absurde à ce que je fais...espérons d'avoir l'énergie et la santé d'aller jusqu'au bout du tunnel........ ?
Encore 100 mètres, et je vais tourner à droite dans l'avenue où j'habite. J'entends vaguement la sonnerie de mon GSM. Les freins de mon vélo crient. Je m'arrête sur le bas- côté de la piste cyclable. Je mets l'oreillette du portable dans le « trou de l'oreille ». J'écoute : « Allo , ici Michel N. au téléphone. Je ne sais pas si tu as le temps de venir donner un coup de main à la salle d'hop. On est débordé par les évènements de la pandémie. Didier et moi, on a pensé que tu étais la personne idéale pour nous aider. En bref, on a deux abdomens aigus, un interne rescapé, Claudine une infirmière de salle d'hop rappelée, et notre bon Robert, l'anesthésiste, et .... un hôpital en pagaille. Fais- nous savoir par retour si on peut compter sur toi, et si tu viens, tu entres par les urgences.
N'oublie- pas de mettre un masque en passant par là-bas car dans la salle d'attente des urgences, il y a beaucoup de gens qui toussent. Bon, salut j'attends ta réponse ».
Je bondis sur ma touche F5 de rappel pour confirmer mon arrivée imminente pour le « coup de main » à donner. J'attache mon vélo sur le petit parking des urgences à côté du garage de la grosse voiture du SAMU, stationnée prête à bondir.... Mais pour quelle urgence, puisque tout et rien ne sont urgents en ces temps bousculés. Je franchis la porte de la salle d'attente des urgences.
Dans la pièce remplie de fumée, les gens toussent et geignent. Je me dirige vers le guichet.
J'annonce : « Vermeulen salle d'hop. Merci ». Un déclic me signale l'ouverture d'une porte.
Je me dirige vers un escalier en évitant l'ascenseur....J'arrive devant le parlophone. J'appuie sur le bouton, et l'on m'ouvre sans me demander mes coordonnées. Dans le long couloir, je vois arriver Didier H. Il s'arrête et se campe devant moi les deux mains sur les hanches. « Bon, on va devoir pédaler sec, deux péritonites : une sur rupture de diverticule sigmoidien et l'autre sur appendicite. Tu travailles avec Michel pour le diverticule, et moi je me débrouille avec l'interne pour « l'appendoche ». Prends un café, le thermos est sur la table de la salle de détente et tu fonces t'habiller, salle 2. Michel y est déjà, et Robert « l'anesthésio » est déjà en route, il termine de placer la « perf » et place une PVC ».
Je fonce alors, j'avale un café pur sucre, et puis je passe au lavage. Mes gestes sont automatiques et mon esprit est calme. Aucune pensée particulière ne me traverse, car j'ai fait le vide en moi-même. Avec mes mains et bras dégoulinants tenus en l'air, j'effleure de la pointe de mon sabot le bouton déclenchant l'ouverture la porte d'entrée de la salle 2. Michel est là et déjà s'affaire à mettre les champs opératoires en place. Il lève la tête et je le revois tel qu'il y a 5 ans avec ses petites lunettes cerclées sur le nez, ses cheveux blancs sous un chapeau vert au bord relevé, son visage fin et amaigri, et puis un gentil sourire triste. Avec les yeux, je dis un bonjour à Robert l'anesthésiste aux cheveux blancs et au visage rougi par la tension. Gentiment, il lève les sourcils en guise de résumer de la situation. Je lève les miens.
Claudine, la fidèle infirmière, m'aide à terminer mon « harnachement ».
Après avoir rangé les instruments sur les tables adéquates , je lève les yeux vers Michel en face de moi et lui tends le bistouri. Un temps d'arrêt. On se jette un dernier regard avant l'aventure. Michel me lance un « on y va » et je réponds en écho « on y va ». Incision médiane péri-ombilicale. On découvre rapidement une diverticulite sigmoidienne perforée abcédée et l'incision est prolongée jusqu'au pubis. Les gestes sont précis et rapides, et les quatre mains se coordonnent et se complètent, prolongées par les instruments adéquats. Pas un mot, seul le cliquetis des instruments et le « tiit tiit » des appareils de l'anesthésiste. L'étage abdominal supérieur est intact. On décide de disséquer l'anse sigmoidienne en raison d'un cartonnage tissulaire inflammatoire très important, faisant adhérer l'intestin aux anses voisines notamment l'intestin grêle et les organes génitaux. Nous transpirons tous les deux, car nous travaillons vite, mais bien. On découvre un diverticule de Meckel très enflammé. On change de gants, et on s'attaque à effectuer une colectomie sigmoidienne segmentaire selon Hartman. La section du colon, gauche proximale, est réalisée par un coup d'agrafeuses PLC 55, et cette portion colique est appariée en colostomie iliaque gauche terminale...muqueuse colique ourlée à la peau......jonction rectosigmoidienne ....coup d'agrafeuse .... Enfouissement par surjet à la soie 2/0......le rétablissement de continuité iléo-iléale est réalisé en termino-terminal par points séparés en U à la soie 3/0 pour le plan séreux et quelques points séparés pour plan muqueux .....hémostase du méso au vicryl 0....Exploration de la cavité abdominale, on déroule les anses de grèles restantes, on dégage pour mieux voir l'entièreté de la cavité. OK tout est normal.
On est soulagé. On rince abondamment la cavité abdominale au sérum bétadiné, ....drain de Penrose dans le cul de sac de Douglas...extériorisé par une contre-incision iliaque droite. Robert, l'anesthésiste pousse un profond soupir de soulagement. Je lui jette un clin d'oeil par-dessus le masque ..... Ses yeux me montrent le carreau de la porte. J'aperçois le visage de Didier H. tout souriant et fatigué. J'ai compris. C'est OK pour lui. Je lui réponds par un clin d'oeil. Michel , mon compagnon d'aventures, lève la tête, et sourit derrière son masque lui serrant le nez. Il me regarde ensuite : « Bon, on fixe le drain à la peau »....surjet croisé au vicryl No 1.....Ouf : on termine par points séparés de Donati à l'Ethilon 2/0. La colostomie est placée dans un coloplaste ......Antibiothérapie. On replace le malade sur son lit d'arrivée et tous les cinq Robert, Claudine, Michel, moi et Didier pour les pieds, on soulève délicatement la lourde malade, pour la déposer avec douceur dans son lit......
Dans la salle de repos on se retrouve tous les 6 un peu cassés mais contents : Claudine, Michel, Robert, Didier, l'interne et moi. ....Soudain Didier réagit : « Café pour tout le monde, c'est ma tournée, et voilà des biscuits offerts par la maison ». Après un certain temps de dégustation silencieuse, Michel lance à mon adresse : «Ce n'est pas jojo l'hôpital ». «Plutôt le cahot » renchérit Didier. Et Robert précise : « Ce n'est pas croyable. Tu dois faire un tour à l'USI, et aux étages. Incroyable mais vrai. Aucune organisation possible. Un personnel réduit de moitié. On court partout. » Je réponds par un vague : « J'imagine compatissant. Bon, j'irai faire le tour, les gars, mais je profite encore 5 minutes du bon café et des biscuits......»

Je franchis la frontière aseptisée et tranquille du bloc opératoire pour entrer sur le territoire de la désolation et de la souffrance. Je monte par les escaliers de service au sixième, l'étage utilisé antérieurement par la gériatrie. Je mets un masque FFP3, et des gants de protection, des Protège- chaussures et une blouse chirurgicale. Je franchis la porte du service. Mes sens en alerte sont envahis par les gémissements, tels une odeur nauséabonde s'exhalant par les portes entr'ouvertes. Je presse le pas pour dissiper mon angoisse. Je me rends au bureau des soignants. Là, un médecin assistant, assez jeune, que j'avais entr'aperçu en cancérologie auparavant m'explique qu'ici, on s'occupe des cas ressortant de la médecine palliative. Je lui demande si ce n'est pas trop difficile de gérer le problème d'insuffisance respiratoire terminale irrécupérable, et s'il possède un arbre de décision préalablement défini pour aider tous ces malheureux. Pour seule réponse il me dit avec des yeux tristes : « On fait ce qu'on peut avec les moyens que l'on a. » A cette phrase, une image traverse mon esprit et je revois en pensée le souvenir de Myrianne, que j'ai aidé à mourir à domicile d'un cancer du poumon. A l'époque j'avais plus de moyens médicamenteux pour la soulager, et finalement au petit matin, elle avait rendu l'âme dans la sérénité entourée par l'affection de son mari. Ici, personne n'a de famille pour soutenir le patient dans son agonie. Après une longue visite dans les chambres presque mortuaires, je quitte le courageux jeune médecin et sa dynamique équipe d'infirmiers, et d'infirmières. Au total, cinq pour tout le service, sept jours sur sept.

Je descends à l'étage en-dessous. Dans ce 5eme étage, l'air est plus respirable, car on traite les cas compliqués de grippe mais récupérables, des malades surinfectés par des infections bactériennes et des malades en meilleur état, récupérés du service des soins intensifs. Ici tout est plus calme et plus optimiste qu'au 6eme. Le médecin responsable est plus âgé. Normalement, il était pensionné depuis un an, et puis il a été rappelé, par manque d'effectifs encore mobilisables. Il faut savoir que certains médecins sont malheureusement déjà morts au « champ d'honneur ». D'autres, beaucoup plus rares, voyant la situation se dégrader et se sentant dépourvus de moyens d'actions , ont rejoint la liste déjà longue des « abonnés absents ». D'une certaine façon, on peut les comprendre : on ne peut pas aller à la guerre sans fusil avec aucunes réponses des autorités aux questions : « Où, comment, pourquoi, avec quoi, avec quelle stratégie, et avec quelle communication ». On leur a seulement dit : « Monter au front, c'est votre devoir », sans plus. Ils ont vu leurs camarades de combat mourir à l'action, et ils ont eu peur. Certains se sont fait lyncher par la population en panique furieuse, pour obtenir des solutions miracles à leur survie. Je quitte le 5eme. Mais avant de partir, ce brave responsable aux cheveux blancs me fait savoir que les antibiotiques, le paracétamol, et les antitussifs, vont manquer. Je lui promets de faire suivre le message aux autorités de la Commune car il ne peut plus communiquer téléphoniquement avec l'extérieur. Je pense en moi-même que malgré mon intervention de messager de l'hôpital, il sera difficile d'obtenir des résultats. Les transports étant réduits à leur plus simple expression en Belgique, l'approvisionnement en médicaments doit être rendu très difficile. Je ne sais pas si le ministère des communications a pu évaluer et trouver des solutions à ce problème.

Après avoir salué mon confrère âgé, je suis descendu au 4eme étage en prenant bien soin de revêtir à nouveau des protège chaussures, des gants, un masque, et je garde mes propres lunettes sur mon nez. Le 4eme étage est occupé par les patients non grippés de chirurgie et de médecine interne. Un médecin, dans la trentaine, m'accueille chaleureusement. Je lui explique mon passage en salle d'hop, et lui, me confie son soucis quant à l'approvisionnement en médicament et en matériel médical. De plus, il me signale que les communications avec l'extérieur sont difficiles et les pannes de courant fréquentes. La nourriture des patients et du personnel devient frugale. Il possède une petite radio sur piles bien utile pour lui et pour son équipe de soignant(e)s. Il craint la rupture d'approvisionnement en tout, et se plaint du manque de contact avec l'extérieur. En me quittant, il me lâche dans un grand soupir : « Parfois j'en ai marre ».

Le premier et le deuxième étage, occupés habituellement par les consultations, les secrétariats et la dialyse, sont vides. Au deuxième étage, je traverse le long couloir silencieux et désaffecté pour rejoindre les quartiers opératoires, mais avant de me trouver devant la porte du bloc, je tourne à droite pour rejoindre un endroit que je connais bien, l'Unité de Soins Intensifs. Je revêts à nouveau blouse, masque, gants, protège- chaussures, et je m'annonce au interphone. Je pénètre dans l'antre de la haute technicité médicale. J'ai l'impression de me trouver dans une usine. Mes oreilles sont envahies par les bruits entrecoupés de « machines soufflantes », les respirateurs. Je suis accueilli par une gentille consœur que je connais bien. Elle lève les bras en l'air en signe d'accueil. Son visage est creusé et son chignon noué à la hâte est défait sous son chapeau chirurgical. Son masque est mal attaché car elle n'a pas le temps. Bon Dieu, quand je la vois ainsi habillée avec si peu de précautions par manque de temps, je me dis en moi-même, qu'il était loin le temps de l'hôpital St Pierre de référence où l'on voyait à la télévision en janvier 2006, les médecins habillés comme des scaphandriers de cosmonaute sur la lune, pour accueillir un seul cas suspect de grippe aviaire en provenance de Turquie. Celui-ci s'est révélé être une fausse alerte à l'époque. C'était une époque où l'on parlait beaucoup de grippe aviaire, d'oiseaux migrateurs, de comment il fallait cuire son poulet. On faisait des débats inutiles à la télévision pour rassurer la population. Et puis, tout fut oublié. Les journaux et les hommes politiques se sont désintéressés de la chose. Il n'y avait plus rien à faire, rien à préparer, si ce n'est les élections successives, et puis, les vacances se succédant aux périodes de travail, les joies des uns, les peines des autres, les envies les déceptions, simplement le train- train quotidien du boulot métro dodo vacances, le soucis de la production- consommation, le pouvoir d'achat, le confort dans le quotidien . Jusqu'au jour où tout a basculé dans le tourbillon infernal de la pandémie inattendue....

Michel Vermeulen Juin - Octobre 2008
20/10/2008
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Citoyen agriculteur
26/10/2008 14:44:26 | Par : Bertrand
J'espère que cela restera une fiction, mais je ne suis pas optimiste
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