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L'affaire Ganley

Ce qui devrait devenir un scandale, si les Européens étaient un peu mieux conscients de l'hostilité fondamentale des Etats-Unis à l'émergence d'un pouvoir européen s'affranchissant de leur tutelle, est l'affaire dite Ganley. Pour le moment, il s'agit seulement d'un motif d'irritation, notamment de la part d'un certain nombre de parlementaires européens. Nous pensons qu'il ne faut pas laisser l'indignation retomber, mais poursuivre l'enquête.

Cette affaire illustre bien les grandes manœuvres qu'ont suscitées et que continueront à susciter les évènements importants relatifs à l'avenir de la construction européenne. L'affaire Ganley démontre le poids qu'a eu  l'intervention des Etats-Unis, notamment de la CIA, pour provoquer  le vote Non des Irlandais au référendum pour l'adoption du Traité de Lisbonne. Plus en profondeur, elle éclaire la conception qu'ont toujours eue et que continuent à avoir les Etats-Unis, républicains et démocrates confondus, à l'égard de l'Europe. Elle montre enfin les complicités considérables que l'Amérique s'achète, à coups de dollars, dans les cercles d'influence européens, à Bruxelles et dans les Etats-membres.  

Le Non irlandais a retardé de plusieurs années la mise en place d'une Europe plus souveraine qu'elle ne l'est actuellement. Mais ces mêmes influences joueront très prochainement lors des élections au Parlement européen. Plus celui-ci sera composé de membres dits atlantistes, mieux l'instrumentalisation de l'Europe par les Etats-Unis pourra se poursuivre, au sein de l'Union comme à l'Otan ou dans d'autres instances internationales.
Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, ne s'y était pas trompé. Il avait affirmé au lendemain du vote irlandais que «  Le rôle des néo-conservateurs américains dans le référendum irlandais a été quelque chose de tout à fait important. L'Europe reste un combat. L'Europe a des ennemis qui sont puissants, ... qui sont dotés de moyens financiers tout à fait importants, qui viennent non pas d'Europe mais de l'autre côté de l'Atlantique ».

Curieusement, cette accusation à peine voilée n'avait suscité aucun écho officiel, même pas du président de la République. Aujourd'hui, pour une raison qui reste à éclairer, la presse irlandaise (Irish Times) a révélé l'existence d'un possible lien entre des organismes financiers très puissants qui avaient subventionné la campagne du Non Irlandais, d'une part,  le Pentagone et sans doute aussi la CIA. d'autre part On avait noté à l'époque  l'activisme du groupe de presse  dirigé par le magnat australien Rupert Murdoch, mais c'est dorénavant le lobby irlandais Libertas qui est mis en accusation. Le 22 septembre, Daniel Cohn-Bendit,  au nom des Verts, a ouvert le feu : « Si les révélations de la presse sont exactes, cela montrerait clairement que certaines forces américaines paient des gens pour déstabiliser une Europe forte et autonome. Cela pose un problème en vue des élections européennes de l'année prochaine. ».

Il faut féliciter le président du Parlement, Hans-Gert Pottering, membre du parti de centre droit PPE, qui a demandé une enquête sur l'origine des fonds utilisés par Libertas. Cette organisation affirme avoir bénéficié durant la campagne d'un budget compris entre 800 000 euros et 1,3 million, alimenté par des dons d'origine mystérieuse, ce qui pose problème vis-à-vis de la législation irlandaise. Un prêt non remboursé de 200 000 euros suscite l'intérêt  du président Pottering. Il a été consenti à Libertas par le patron d'une entreprise de télécom, Rivada Networks.

Libertas et Rivada sont tous deux dirigés par le même homme, l'Irlandais Declan Ganley. Celui-ci est une énigme. Il s'agit d'un homme d'affaires de 40 ans né à Londres de parents irlandais. Sa fortune s'avère importante autant que mystérieuse.  Il s'est lancé très jeune  dans le business, d'abord le commerce d'aluminium entre les Pays baltes et l'Europe, puis dans une énorme exploitation forestière russe achetée juste après la chute de l'URSS. Revendue à Georges Soros, celle-ci lui assure des revenus considérables investis dans diverses entreprises qui ne brillent pas par la transparence, au Moyen-Orient, en Albanie, en Russie et ailleurs. 

Ganley investit aussi dans les télécoms, activité dans laquelle la CIA (comme nul n'en ignore) est très présente. Il a pris un pied dans  Broadnet – revendu 50 millions d'euros depuis, selon l'Irish Times- qui développe des accès Internet haut débit sans fil, puis après 2001 dans Rivada Networks, sa grande affaire. Elle développe notamment des systèmes de réseau de téléphonie portable d'urgence à finalité militaire.

Selon diverses sources, on a pu montrer  la proximité de cette entreprise  avec l'administration Bush. En 2007, Rivada, dont la stratégie n'est pas sans rappeler le modèle du fonds d'investissement Carlyle réputé être l'un des banquiers de la CIA, recrute comme vice-président l' « Assistant Secretary of Commerce » à la communication et à l'information de G.W. Bush, John Kneuer. Il a rejoint chez Rivada une petite équipe dirigeante composée d'anciens hauts gradés du Pentagone ainsi que d'experts de la finance et des télécommunications. Aujourd'hui Kneuer est également impliqué dans la campagne de MacCain. Rivada Networks a ainsi obtenu plusieurs contrats – dont l'un en partenariat  avec une jeune entreprise implantée en Alaska, Nana Pacific - pour sécuriser les télécoms de l'armée américaine et de la garde Nationale. Pour accroître son influence, Ganley sponsorise un « forum pour la sécurité publique en Europe et en Amérique du nord ».

Face aux accusations, l'Irlandais se défend. Interrogé dans la presse polonaise sur les soupçons de collusion avec la CIA, Ganley, qui a tout de même dû avouer son don de 200 000 euros, a préféré accuser le passé anarchiste de Daniel Cohn-Bendit. Il juge  « absolument outrageantes » les accusations du président du Parlement.  Il ne s'en tient pas là. Il vient en tant que patron de Libertas  de se lancer dans une tournée européenne pour coaliser tous les opposants au traité de Lisbonne et créer un parti européen en vue des élections parlementaires de 2009. Le 21 septembre, il s'est ainsi ainsi présenté à l'université d'été du Mouvement pour la France, à côté de Philippe de Villiers. Il s'agite actuellement en Pologne et envisage d'ouvrir un siège à Bruxelles. .Tout ceci requiert des fonds qui ne paraissent pas manquer.

Chez ceux qui comme nous ou l'association « Les amis du traité de Lisbonne » (voir http://www.europarl.europa.eu/paris/4/par41eu5791.htm) sont partisans d'une Europe qui deviendrait une puissance politique et pas seulement une zone de libre-échange, la thèse du complot américain ne peut  que se fortifier. Elle est renforcée par l'activité de certains Think tanks ultra conservateurs anglais. Exhumée il y a peu, une analyse émanant du Margaret Thatcher Center for Freedom, - rattachée à « The Heritage Foundation » l'un des plus gros think américain., le prouve. Elle est révélatrice.  Intitulé « pourquoi, Washington devrait s'inquiéter », ce texte des néocons britanniques écrit en janvier 2008 - six mois avant le vote irlandais - développe un argumentaire absolument limpide. « Le nouveau Traité transfèrera des États nations vers Bruxelles de nouveaux pouvoirs dans des secteurs cruciaux d'action politique (défense, sécurité, énergie), secteurs dans lesquels les États-Unis disposent de plus d'influence dans une relation bilatérale (USA / État membre). » S'en suivent d'autres avertissements «  Le Traité souligne l'ambition de l'Union de devenir un pouvoir global et de défier le leadership américain sur la scène mondiale. » Ou encore, « il abolit la structure en piliers qui permettait aux États membres de conserver un rôle déterminant dans les affaires étrangères et l'Amérique doit se rendre compte de ce danger. »

Tout ceci devrait rendre réalistes  les nonnistes de gauche qui ont défendu et défendent encore la résistance au Traité. Ils font le jeu des pires ennemis de l'Europe. De leurs côtés, les constitutionnalistes naïfs qui pensent que les arguments échangés sont purement juridiques devraient se rendre compte que, derrière la construction européenne, des intérêts mondiaux impliquant des milliards de dollars s'affrontent – ainsi que tous les « coups tordus » financés  par cet argent pour  formater les opinions. Les personnalités enfin qui, au sein du gouvernement français et de ses conseillers, n'ont pas pris les distances qui s'imposent à l'égard des multiples influences américaines s'exerçant sur le pouvoir, devraient se montrer plus avisées. Faire le jeu de l'Amérique n'est plus la bonne option aujourd'hui.

28/09/2008
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