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Regards sur le mois d'août 2008

Plusieurs événements importants ont marqué ce mois d'août, à une époque où les Français considèrent généralement - bien à tort - que l'actualité est en sommeil estival. Avec le recul, il apparaîtra peut-être que l'été 2008 restera dans l'histoire comme celui où se sont mis en place les pivots des futurs équilibres mondiaux. Ce sera aussi celui où l'absence d'une Europe capable de se comporter en puissance autonome face aux résurgences des grands Etats et des grands nationalismes sera ressenti comme particulièrement dommageable.

C'était là, disons-le en passant, tout le message de mon livre « L'Europe ou le vide de puissance ».

-    Retour de la Russie au rang des vraies grandes puissances.

On savait déjà que l'Empire russe, puisqu'il faut bien l'appeler par son nom, disposait de vecteurs de puissance considérables, grâce à ses réserves en pétrole et en gaz. Mais on avait oublié qu'il s'agissait aussi de la deuxième puissance militaire mondiale, nucléaire et conventionnelle. Certes, ces forces sont un  peu dépassées technologiquement mais elles peuvent encore servir. Surtout, le sentiment nationaliste ou patriotique qui permet au pouvoir de les mettre en œuvre s'est révélé plus fort que jamais, y compris semble-t-il dans les couches profondes de la population. Il n'est pas du tout certain que chacun y rêve  d'accéder au mode vie américain tel du moins que le vantent les publicités commerciales occidentales. Les citoyens russes habitués depuis longtemps aux privations semblent avoir plus que jamais besoin de grandeur, que celle-ci soit réelle ou en partie imaginaire. Au regard de ces atouts économiques et militaires, comme de cet état d'esprit, les faiblesses profondes affectant la Russie, au plan démographique et sanitaire notamment, comptent peu dans l'immédiat.

On a donc vu en juillet-août le pouvoir russe mettre avec fracas un terme qui sera peut-être définitif aux offensives incessantes menées à ses frontières par un autre impérialisme, celui d'une Amérique de plus en plus gouvernée par un pouvoir fort peu démocratique, celui qui la domine depuis pourrait-on dire la deuxième guerre mondiale, le complexe industrialo-militaire (MIC) soutenu par une droite particulièrement réactionnaire, ce que l'écrivain américain Paul Krugman nomme de son nom reconnu le « conservatisme de mouvement » ( movement conservatism ) lequel correspond en partie aux néo-conservateurs 1). Le conservatisme de mouvement et le MIC au pouvoir semblent inconscients des limites que leur imposent les nouvelles faiblesses américaines résultant en grande partie de leurs erreurs de gestion géopolitique. D'où leur impuissance d'aujourd'hui. Nous allons y revenir.

Dans l'immédiat donc et sans doute pour longtemps, la Russie, gouvernée par le tandem Poutine Medvedev, semble difficile à contrer par son opposant traditionnel dans la guerre froide, les Etats-Unis, sauf pour ceux-ci à la menacer d'une guerre atomique totale que l'on peut espérer inimaginable. Totalement engagée au Moyen-Orient, l'Amérique ne dispose pas de forces terrestres, navales ou aériennes capables de faire barrière, même par un simple déploiement, aux forces russes. L'Otan sous pavillon essentiellement américain ne l'est pas davantage. Cela vaut d'ailleurs sans doute mieux, car toute gesticulation militaire américaine fait l'effet d'un chiffon rouge sur les nationalistes russes.

Il faut donc s'attendre à ce que la Russie poursuive son avantage : non seulement  continuer à « interdire d'Otan » la Georgie et l'Ukraine, mais récupérer la libre disposition de la Crimée ou au moins de sa base navale de Sébastopol. Nul ne devrait s'en étonner car depuis des siècles, l'accès à la Méditerranée par la Mer Noire a fait partie des objectifs légitimes des czars et des Soviets. (photo : le croiseur lance missile russe Moskva, accueilli récemment comme un tzar par les Russes de Sébastopol). Ceci dit, les Russes eux-mêmes ne se font pas d'illusions sur les capacités de résistance de leur flotte de la mer Noire si les Américains décidaient de la "neutraliser". mais nous serions en ce cas au bord de la vraie guerre (voir article de RIA Novotsi en lien).

Les mesures de rétorsion qui seraient éventuellement décidées n'impressionneront sans doute pas la Russie dans l'immédiat. Elle peut se passer d'une présence au G8 et à l'OMC, ou de contrats occidentaux. Elle a par contre à sa disposition des contre-mesures telles que portant sur les contrats de gaz et pétrole ou sur les transits de l'Otan vers l'Afghanistan. Elle y fera sans doute appel si la tension s'accroît. Son gaz et son pétrole trouveront sans peine acquéreurs ailleurs.

Contrairement à l'Amérique, l'Europe pourrait jouer un rôle pour diminuer la tension. Encore faudrait-il qu'elle veuille le faire sans se borner à courir derrière le Département d'Etat en agitant ses petits bras. Nous y reviendrons.

-    Mise en évidence des nouvelles faiblesses américaines.

Les Etats-Unis conservent une force scientifique et militaire sans égal, largement encore supérieure à tout ce que peut aligner le reste du monde.   Mais ceci ne suffit plus. Au contraire, cette force, de moins en moins utilisable,  encourage une fuite dans la technologie qui permet de fuir l'affrontement avec les vrais problèmes, lesquels  sont psychologiques et politiques. L'été et particulièrement le mois d'août 2008 marqueront donc aussi un temps où les faiblesses grandissantes de l'Empire se seront affirmées aux yeux de tous.

Le talon d'Achille américain ainsi révélé est le fruit direct des erreurs et des abus de pouvoir du MIC et des néo-conservateurs précités. Pour des raisons tenant essentiellement à la conjonction d'intérêts économiques (bénéficier de contrats de défense toujours plus élevés) et d'objectifs politiques (favoriser une minorité toujours plus étroite de possédants), l'Amérique s'est engagée dans des dépenses militaires et de consommation (celles-ci censées faire oublier celles-là aux yeux d'une opinion abusée). Le tout n'est pas financé par des épargnes ou investissements nationaux  mais à hauteur de trillions de dollars par des emprunts internationaux auprès des concurrents directs (la Chine) ou des Etats pétroliers qui ne veulent pas particulièrement de bien à l'Amérique. Celle-ci est donc aujourd'hui à la merci d'une crise économique d'ampleur vis-à-vis de laquelle les solutions traditionnelles de l'appel à l'Etat et à la Réserve Fédérale ne peuvent rien.  

Bien plus grave, le prétexte justifiant les dépenses militaires découlant des guerres en Irak et en Afghanistan, lutter contre le terrorisme d'Al Qaïda, apparaît au monde entier lourd de menaces autrement plus graves qu'une crise économique. Ces guerres non seulement n'ont pas été gagnées, mais elles ont fait se lever des millions de combattants dans le monde musulman, décidés dorénavant à conduire contre les Etats-Unis et l'occident en général une guerre de 4e génération contre laquelle il est difficile de lutter avec des moyens militaires. Même si l'Iran ne se mêle pas au jeu (mais pourquoi ne le ferait-elle pas ?), les Etats-Unis, qui semblent décidés à ne pas reconnaître  ces échecs, vont se trouver prochainement obligés de s'en prendre à d'autres grandes puissances musulmanes autrement plus redoutables, le Pakistan voire l'Indonésie. Ils le feront sans même bénéficier de la bonne volonté russe, qui aurait pourtant intérêt à ne pas accroître les atouts des fondamentalismes musulmans à ses frontières.

-    Incapacité persistante de l'Europe à s'affirmer comme une puissance autonome entre l'Amérique et la Russie.

Un moment, comme nous l'avions noté sur le site Europe solidaire, ceux qui militent pour l'indépendance diplomatique de l'Europe avaient pu espérer que sous présidence française, l'Union aurait montré qu'elle pouvait offrir des solutions pacifiques à la guerre du Caucase. Plus généralement, en tant que puissance économique indiscutable, l'Union  aurait pu tenter progressivement de s'imposer comme puissance diplomatique vis-à-vis de la Russie. Malheureusement, les velléités d'un Sarkozy n'ont pas résisté aux pressions américaines demandant que l'Europe serre les rangs derrière les Etats-Unis. Ces pressions, il est vrai, ont été relayées par tous les Etats de l'Est-européen, intoxiqués par les intérêts atlantistes au point de continuer à  réagir en anciens satellites de l'URSS, ce que pourtant ils ne sont plus.

Il s'ensuit que l'Europe en cette fin d'août risque de se comporter purement et simplement comme un membre de l'Otan, sous direction américaine. Elle épouse donc les erreurs des Etats-Unis et se prépare à les accompagner dans ce qui sera nécessairement une descente aux enfers, dans le Caucase et à l'Est de l'Europe comme en Afghanistan et au-delà. Ceci sans aucun espoir de succès comme le montrent les pertes grandissantes de l'Otan dans ce dernier pays.

Nous pensons cependant que si l'Europe avait affirmé voici déjà un an sinon bien avant que les Américains n'avaient rien à faire en termes militaires dans sa zone d'influence (nous pensons en particulier à cette provocation scandaleuse qu'est le programme BMDE), si d'autre part elle avait proposé à la Russie un partenariat sérieux la considérant comme une puissance honorable avec laquelle des alliances sont souhaitables, le monde n'en serait pas là où il est.

Certains de nos lecteurs évoquent l'idée que la Russie, dans une Europe de l'Atlantique à l'Oural, aurait toute sa place au sein de l'Union  (au moins autant que la Turquie). Pourquoi pas ? Il aurait donc fallu à négocier avec Moscou les termes d'accords économiques, militaires, diplomatiques où, sans s'incliner devant la « force russe », l'Europe aurait au contraire apporté sa propre force au bénéfice des deux partenaires. Est-il trop tard encore pour le faire ? Sans doute pas ? Mais il faudrait que les Européens cessent enfin d'obéir au Département d'Etat et cherchent leur propre voie. Il leur faudrait des chefs à la hauteur, agissant autrement que par pulsion. On ne les aperçoit pas.

Sur le plan militaire, le potentiel russe ne devrait  pas faire impression sur les Européens. Il est, comme nous l'indiquions ci-dessus, assez archaïque, à tous égards. Une défense européenne, utilisant du matériel conçu et fabriqué en Europe (notamment les chars Leclerc et avions Rafale si décriés) pourrait constituer une force qui inciterait la Russie à la sagesse et à des coopérations bien comprises.  Ceci sans appel au parapluie américain. Mais il faudrait que les 27 pays s'y mettent, au lieu de se tourner vers Washington en permanence.

Ajoutons que cette voie conduirait nécessairement au renforcement du potentiel de recherche scientifique, technologique et industriel dont dispose encore l'Europe. Autrement dit, l'Europe trouverait là la sortie de la crise économique dont elle a désespérément besoin. Ce renforcement ne serait possible qu'au prix d'une décroissance affichée des consommations de pur gaspillage. Il imposerait de revenir à une économie régulée privilégiant le long terme et l'investissement.

Ce faisant, les objectifs de lutte contre l'effet de serre et pour la protection de la biodiversité s'imposant à l'Europe ne devraient pas être sacrifiés. Ils pourraient au contraire en bénéficier directement. Avec la Russie comme avec des puissances telles que la Chine et l'Inde, de telles politiques pourraient donc rencontrer des points d'accord.

-    Réaffirmation de la Chine comme grande puissance.

On savait déjà que la Chine était devenue une grande puissance, soutenue par un fort nationalisme. Sa réussite lors des Jeux Olympiques lui a permis de le réaffirmer, à commencer aux yeux des Chinois de Chine et de la diaspora. Mais cette réussite ne doit pas cacher des faiblesses montantes : dégradation de l'environnement, déjà bien perçue comme menace à terme et aussi chute des exportations tenant à la perte de pouvoir d'achat des populations des pays développées confrontées à la crise économique. Ce dernier risque pourrait être géré, mais cela demanderait là aussi des accords d'investissements à long terme avec l'Europe et la Russie.  



1) Paul Krugman, « L'Amérique que nous voulons » Flammarion 2008
28/08/2008
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