

R1 : C'est une longue histoire de fidélité au jeune homme que je fus et qui, pressentant l'avènement de crises majeures, voulait, à vingt ans, tendre une passerelle entre l'art et la science, le poète et le savant. D'abord peintre, écrivant beaucoup et fréquentant des poètes, passionné par la connaissance en tous domaines, j'ai fait « une grève » de la peinture pendant dix-sept ans, de 1967 à 1984. Je suis devenu paysan dans les Cévennes de 1972 à 1984. C'est là que, renouant avec mon enfance dans la nature, je découvris l'écologie politique grâce à celui qui l'introduisit en France en publiant le rapport Meadows, commandé par le Club de Rome, et traduit sous le titre « Halte à la croissance ? », en 1972 justement. Cet homme discret et remarquable s'appelait Armand Petitjean. C'est chez lui, en 1978, il y a juste trente ans, que j'entendis, pour la première fois, parler de Nicholas Georgescu-Roegen et de « la décroissance », par Jacques Grinevald qui est l'inventeur de l'acception actuelle et polémique de ce terme de « décroissance »(1) En 1984, je suis retourné à mon chevalet et aux pinceaux, tout en m'engageant de plus en plus dans la réflexion écologique et plus précisément sous l'angle de l'anthropologie culturelle. Comme vous le voyez, je n'ai pas « décidé » de m'investir dans ce que vous nommez « une tâche dont la noblesse des ambitions ne doit pas dissimuler les difficultés ». J'ai plutôt cédé en quelque sorte à un tropisme culturel, poétique et politique en demeurant fidèle à ma trajectoire de vie faite, comme pour beaucoup, de lectures, de contemplation, de révoltes et de rencontres. Mais je dirais que mon engagement public pour la décroissance s'est précisé à partir de 2002 (2) et singulièrement le 10 août 2003, date à laquelle, sous un chapiteau caniculaire du Larzac et devant plus de 1000 personnes, j'introduisis le premier forum sur le thème de la décroissance. Ensuite et tout « naturellement », si j'ose dire, j'ai participé, en septembre 2003, au colloque de Lyon sur « la décroissance soutenable » en hommage à Georgescu-Roegen, initié, entre autres, par ceux qui allaient créer la publication mensuelle « La décroissance »... De nouvelles rencontres, en particulier celle, déterminante, de Serge Latouche qui demeure notre porte-parole le plus connu, allaient m'impliquer encore davantage dans cette aventure d'intellectuel engagé où je dus me situer, n'étant ni universitaire, ni économiste, ni qui ce soit de définissable selon des critères académiques habituels... C'est probablement cette « marginalité » qui me poussa à écrire Decrescendo cantabile, publié en 2005 chez Parangon. Ce « petit manuel pour une décroissance harmonique », m'a permis de trouver une place singulière et un rôle accordés à mes rêves de jeune homme... C'est sans doute aussi pourquoi je fus coopté, en 2006, pour animer le comité de rédaction de la revue Entropia.
La décroissance est d'abord une expression provocante. Elle fait parler. Elle s'oppose directement au dogme quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt affirmer que la décroissance n'est pas une idée économique mais relève d'une représentation du monde où l'économie n'aurait plus le dernier mot. « Les objecteurs de croissance » pensent que le mythe de la croissance sans limites sur une planète aux ressources limitées est responsable des cinq crises majeures que rencontre l'humanité. La crise énergétique liée à l'épuisement et au renchérissement des ressources fossiles et au consumérisme exponentiel. La crise climatique, parallèle à la réduction de la biodiversité, à la privatisation du vivant et des ressources naturelles. La crise sociale, inhérente au mode capitalise de production et de croissance, exacerbée par la mondialisation libérale génératrice d'exclusions au Nord et plus encore au Sud. La crise culturelle des repères et des valeurs, dont les conséquences psychologiques et sociétales sont visibles en tout domaine. La crise démographique enfin et qui, se choquant aux quatre précédentes, contribue à rajouter un paramètre complexe à ce qui constitue désormais une crise anthropologique sans précédent.
Face à cette situation totalement inédite, il est possible que « l'objection de croissance » puisse faire penser, toutes proportions gardées, à certaines écoles de pensée de l'Antiquité qui ne séparaient pas la réflexion de l'action. Si l'on accepte cette comparaison, elle se situerait alors, et pour aller vite, entre les stoïciens et les épicuriens...
Permettez-moi de rajouter que les objecteurs de croissance pourraient bien être comparés à des sismographes prospectifs, c'est-à-dire à des individus qui, pour beaucoup, sont dotés d'une sensibilité singulière plus que d'un bagage théorique sans faille. C'est ce qui permet de comprendre l'agacement provoqué par la fréquentation de certains d'entre eux, pour qui est trop exclusivement attaché aux vertus d'un rationalisme pur et dur. Il y a peut-être chez les objecteurs de croissance, et sans craindre la trivialité apparente de cette allusion, une part d'attention féminine à l'évolution du monde (de « care »), réellement acceptée et manifestée.
Q3 : Les auteurs dont vous publiez les articles sont souvent très connus, grâce à des ouvrages visant le grand public. Comment les recrutez-vous ? Souhaitez vous étendre ce noyau et comment ?
Q4 : Comme responsables d'une revue en ligne disponible gratuitement, nous pensons que le web est indispensable pour diffuser une pensée un peu complexe au-delà du public touché par l'édition papier – sans abandonner pour autant celle-ci ? Y songez-vous ?
R5 : Il est faux de penser que l'idée de décroissance nie la notion de progrès. Elle condamne le mythe du progrès ce qui est bien différent. Nous avons encore d'immenses progrès de conscience à réaliser. Encore une fois, la décroissance n'est pas à prendre comme une panacée ni comme un objectif en soi. Mais avant de distinguer ce qui devrait décroître de ce qui devrait croître, il me semble nécessaire de se placer dans une perspective historique et planétaire, de décoloniser nos imaginaires et de prendre conscience collectivement et sans peur de la réalité des menaces contenues dans l'évolution de notre époque qui, au sens propre comme figuré, a perdu le Nord.
Q6 : Les lecteurs de notre revue, autant que nous puissions juger par les réactions qu'ils nous adressent, ne pourraient sans se renier condamner indistinctement, au nom d'une nécessaire Décroissance, tout ce qui est recherche, qu'elle soit fondamentale ou appliquée. Si la société française s'orientait dans cette voie, nous sommes persuadés qu'elle n'existerait plus en tant que telle dans quelques années. Pour être plus précis, nous nous trouvons aujourd'hui à la confluence de deux « visions », l'une concernant l'inévitabilité de l'émergence d'une post-humanité et l'autre l'inévitabilité toute aussi grande de la décroissance. Nous sommes persuadés que ces deux « visions » devraient être compatibles, sinon convergentes – sans référence évidemment à quelque spiritualisme que ce soit, dont la recherche n'entre pas dans notre démarche. Qu'en pensez-vous ?
Quant à savoir si cet « après-développement » est ou non l'équivalent de ce que vous nommez le « post-humain », tel est précisément l'objet du dialogue que nous inaugurons ici, et dont je ne peux que me réjouir.